Chapitre 274
Dans la capitale, les grandes agglomérations comptaient toujours plusieurs banques ouvertes au public. À elle seule, une succursale locale occupait deux des principales artères, et on en trouvait partout d’autres du même genre. Son siège couvrait une vaste superficie et des experts en assuraient même la garde. C’était la banque Wuyun, l’une des plus grandes banques de tout l’Empire Shenwu.
Après la bataille qui avait eu lieu mille ans plus tôt, la banque Wuyun avait soudain gagné en popularité, tandis que toutes les autres banques de l’empire s’étaient effondrées. Alors que l’empire s’apprêtait à intervenir directement, la banque avait accepté les investissements de la famille impériale et s’était placée sous sa tutelle. Pourtant, même après avoir été bridée par la famille impériale, elle avait conservé une influence indépendante sur l’économie. Au fil des années, la banque Wuyun avait financé tout ce qui allait des rations de l’armée à l’aide financière accordée à l’empire, en passant par les salaires et même les récompenses. En mille ans, elle était devenue une puissance colossale dont il ne fallait pas sous-estimer la force.
Les habitants du Continent Shenwu avaient beau généralement mépriser les hommes d’affaires, la banque Wuyun faisait exception.
Derrière la banque, au cœur d’un immense domaine, un homme d’âge mûr sirotait lentement son thé en observant les alentours. Il s’appelait Ming Zhaocai, et son nom à lui seul indiquait clairement qu’il appartenait à la famille impériale et était de la même génération que l’empereur actuel, Ming Zhaotian.
Bien qu’il fût membre de la famille impériale, il était très différent de Ming Zhaotian et des autres membres de sa famille. Il excellait dans la gestion de l’argent et en était si fier qu’il avait même changé son nom en Ming Zhaocai. Ming Zhaotian l’avait puni pour cela, mais sans résultat. Il avait fini par confier à Ming Zhaocai la gestion des finances de l’empire et l’avait même nommé ministre des Finances.
En entendant de légers pas approcher de sa pièce, Ming Zhaocai se retourna et aperçut une jeune femme au visage innocent, un léger sourire aux lèvres. Sa présence lui inspira calme et sérénité.
Elle s’approcha lentement et s’inclina. « Salutations, monseigneur. Je suis Ah-Lan. »
Ming Zhao l’aida à se relever, le regard plein d’approbation. « Vous êtes Ah-Lan ? »
« Oui, répondit-elle avec respect. »
Ming Zhaocai acquiesça en l’examinant de la tête aux pieds. « Pas mal du tout. Devenir responsable d’une succursale de la banque Wuyun à Mingdu à tout juste vingt ans, c’est la preuve d’un grand talent. »
Ah-Lan sourit. « Vous êtes trop bon, monseigneur. »
Ming Zhaocai eut l’air satisfait. Il fit un geste, et ils s’assirent tous les deux.
« Vous savez sûrement pourquoi je suis venu aujourd’hui à la banque Wuyun, mademoiselle Ah-Lan. » Ming Zhaocai alla droit au but.
Ah-Lan acquiesça gravement. « Bien sûr. Les étrangers venus de l’immense Mer orientale nous envahissent, et l’empire ne dispose pas d’assez de navires de guerre pour les repousser. La banque Wuyun est naturellement prête à apporter son aide et à fournir quelques rations à l’armée, en remerciement de tout ce que l’empire a fait pour nous au fil des ans. »
Les yeux de Ming Zhaocai s’illuminèrent. « Dans quelle mesure la banque serait-elle prête à nous aider ? »
Ah-Lan frappa dans ses mains. Un serviteur s’avança et tendit une liste à Ming Zhaocai. Il y jeta un coup d’œil, puis son expression changea et il s’exclama, surpris : « C’est beaucoup trop, jeune dame ! »
Ah-Lan sourit avec retenue. « Pas du tout. L’anniversaire de Sa Majesté approche, vous pouvez donc considérer cela comme un cadeau de la banque Wuyun. »
Ming Zhaocai sourit largement. « Dans ce cas, je vous remercie, mademoiselle Ah-Lan. »
Elle sourit. « Je suis ravie que cela vous fasse plaisir. C’est tout de même un peu dommage… »
« Dommage ? À quel sujet ? » demanda Ming Zhaocai en haussant un sourcil, intrigué.
Ah-Lan soupira. « Je viens d’un milieu modeste et ne suis qu’une simple marchande. Je n’ai pas le droit d’entrer au palais pour assister aux festivités. »
Ming Zhaocai gloussa. « Je comprends. Ce n’est pas un problème ! Si vous le souhaitez, vous n’aurez qu’à m’accompagner et je vous escorterai au palais pour les festivités. »
Ah-Lan s’illumina. « Vraiment ? Vous seriez réellement prêt à faire cela pour moi, en un jour aussi faste ? »
« Ha ha ha, aucun problème. Je peux même vous présenter à mon frère. Il passe le plus clair de son temps à surveiller les cinq planètes de scellement et ne descend ici qu’une seule journée. Avec un peu de chance, vous aurez peut-être même l’occasion de lui parler. » Ming Zhaocai rit.
Ah-Lan le remercia vivement, et Ming Zhaocai partit peu après.
À l’intérieur de la banque, Ah-Lan regarda sa silhouette s’éloigner. Son visage se fit grave tandis que son apparence changeait peu à peu. Si des participants aux épreuves avaient été présents, ils l’auraient facilement reconnue : c’était l’une des quatre dernières combattantes du Tournoi de combat astral, Grandini Mavis. Lisez les derniers chapitres sur novelping(.)com.
Alors que Grandini s’apprêtait à entrer dans le bâtiment, le son d’un tambour résonna dans la ville. De nombreuses personnes sortirent et gagnèrent la grande rue pour regarder au loin, le visage empreint d’admiration.
Intriguée, Grandini reprit l’apparence d’Ah-Lan. Ce ne fut qu’après avoir quitté la banque et s’être renseignée qu’elle apprit que, l’anniversaire de Sa Majesté approchant, l’un des érudits reçus aux examens de cette année souhaitait entrer dans les académies et prier pour l’empereur. Elle n’y comprenait pas grand-chose. « Érudit » était une appellation assez traditionnelle, mais ceux qui avaient obtenu ce titre ici étaient sans aucun doute l’élite. Dans l’Antiquité, un homme qu’on appelait érudit détenait assurément un pouvoir considérable.
À mesure que le son des tambours se rapprochait, les soldats dégagèrent le passage pour un homme monté sur une énorme bête. Il saluait les gens de part et d’autre de la route en affichant un large sourire.
Grandini prit aussitôt un air sombre, comme si elle venait d’avaler une mouche morte : c’était Han Chong. Même si son apparence avait été modifiée, elle le reconnut à son aura. Un seul regard lui suffit pour comprendre que ce prétendu « érudit » n’était autre que Han Chong. Quelle horreur. Il aurait dû venir sur le Continent Shenwu pour participer aux épreuves, et voilà qu’il était devenu érudit.
Du haut de la tête de la bête géante qui avançait au milieu de la route, Han Chong aperçut Grandini par hasard. Une lueur passa dans ses yeux. Sans perdre son sourire, il lui adressa un signe de la main.
Grandini se contenta de claquer la langue, agacée, puis fit demi-tour pour regagner la banque Wuyun.
Han Chong ricana en jetant un coup d’œil à la banque Wuyun, puis reprit son chemin sans accorder davantage d’importance à leur rencontre.
Le palais du prince héritier se trouvait à l’autre bout de la capitale, non loin du palais impérial. Ming Hao, le prince héritier, fixait le bout d’une allée, l’air nerveux. Il n’attendait pas l’arrivée de l’érudit, mais celle d’une mystérieuse jeune femme issue d’une famille millénaire. Cette famille avait créé le globe céleste, et elle était l’héritière de ses secrets.
Après l’antique bataille contre les étrangers, de nombreux étrangers avaient débarqué sur le continent à l’insu de l’empire. Une personne se faisant appeler Tian Ji s’était inquiétée de la situation et avait décidé de créer les globes célestes afin d’aider l’empire à repérer les étrangers. Grâce à eux, l’empire avait réussi à stabiliser la situation.
Tian Ji n’était pas une secte, mais plutôt une sorte de tradition transmise au fil des générations. Personne ne savait exactement de quoi il s’agissait, mais on savait qu’elle avait un lien avec la divination. Même l’empereur, Ming Zhaotian, tenait Tian Ji en haute estime. Malheureusement, cette personne restait introuvable.
Ming Hao n’aurait jamais imaginé que Tian Ji viendrait un jour le trouver.
« Votre Altesse, quelqu’un… » s’exclama une personne en fixant le bout de la route. Une jeune femme voilée, enveloppée de brume, s’approchait lentement.
Les yeux de Ming Hao s’illuminèrent et il se dirigea aussitôt vers elle. Un groupe de personnes le suivit.
« Salutations à Votre Altesse. Je m’appelle Shao Shu. » Elle s’inclina devant le prince en parlant d’une voix douce.
Ming Hao, perplexe, demanda : « Êtes-vous la Tian Ji actuelle ? »
La jeune femme s’inclina de nouveau. « Oui. Je crains de vous décevoir, Votre Altesse, car ma cultivation n’est pas très élevée. »
Ming Hao répondit aussitôt d’un ton sérieux : « Vous êtes trop modeste. Votre ancêtre, qui a créé le globe céleste, n’était qu’un empereur martial à sa mort, et pourtant il possédait un pouvoir aussi unique. La cultivation n’est rien en comparaison. »
Les yeux de la jeune femme brillèrent tandis qu’elle regardait le prince. « Vous êtes trop bon, Votre Altesse. Je ne suis pas encore digne du nom de “Tian Ji”. Je vous prie donc de m’appeler Shao Shu, puisque c’est mon nom véritable. »
Ming Hao acquiesça. « Je vous en prie, entrez au palais, mademoiselle Shao Shu. »
Elle acquiesça. « Oui, Votre Altesse. »
À ce moment-là, Lu Yin ignorait que plusieurs de ses connaissances étaient déjà arrivées à Mingdu. Un jour plus tard, il entra à son tour dans la ville et découvrit enfin la cité la plus florissante de tout le Continent Shenwu. Quatre hauts sommets l’entouraient, tandis que les cinq planètes de scellement flottaient dans le ciel, au-dessus d’un large fossé dont les ondulations scintillaient sous la lumière des étoiles.
La capitale était le lieu de rassemblement de tous. Près de la moitié des dix premiers du Classement de l’entraînement s’y trouvaient, et de nombreux experts s’y montraient au grand jour ou en secret. Il suffisait de chercher un expert pour en trouver partout.
À l’extérieur des portes de la capitale, des dizaines de globes célestes émettaient sans relâche une faible lueur. Ils diffusaient constamment leur puissance martiale, qui recouvrait toute la capitale et soumettait chaque parcelle de terrain à leur détection. À la moindre fluctuation d’énergie stellaire, la personne concernée était presque aussitôt repérée.
Le quartier général des Constables Ming et celui de la Société des Chasseurs de Démons se trouvaient tous deux dans la capitale. Même les chasseurs auraient du mal à s’échapper de la ville si on les repérait à l’intérieur.
Lu Yin, ébahi par l’animation de la ville, se dirigea vers le quartier général des Constables Ming.
Quatre heures après l’entrée de Lu Yin dans Mingdu, le cortège du Roi révéré arriva et pénétra lentement dans la ville.
Ming Yan regarda à travers le rideau qui couvrait la fenêtre de l’une des voitures, et son visage s’illumina. On aurait dit qu’elle venait de trouver ce qu’elle cherchait.
Ming Zhaoshu avait les yeux fermés et se reposait.
À cet instant, la voix de Tang Si retentit. « Les résultats de notre enquête sont là, monseigneur. »
Ming Zhaoshu entrouvrit les yeux. « Continuez. »
« Les origines de Yue’er semblent sans problème, mais les recherches ne remontent qu’à huit siècles. Il n’y a rien avant », répondit Tang Si.
En apprenant qu’il y avait bel et bien un problème avec les origines de Yue Xianzi, Ming Yan changea d’expression et baissa la tête.
Ming Zhaoshu fronça les sourcils. « Est-il difficile de trouver les renseignements, ou n’y a-t-il tout simplement rien ? »
Tang Si resta silencieux un moment, puis répondit : « Je crois qu’il n’y a rien du tout. Que ce soit pour la généalogie ou les registres de résidence, aucune recherche ne remonte au-delà de huit siècles. »
« Faites venir Yue’er immédiatement », ordonna Ming Zhaoshu d’un ton sévère.
« Elle est partie », répondit Tang Si froidement.
Ming Zhaoshu entra dans une colère noire et sortit de la voiture. Il regarda Tang Si et demanda : « Qu’avez-vous dit ? Elle est partie ? »
Tang Si baissa la tête. « Oui, monseigneur. Dès que j’ai reçu ces renseignements sur ses origines, je suis allé la chercher, mais j’ai eu la désagréable surprise de constater qu’elle n’était plus avec nous. »
« Elle était là hier, et aujourd’hui elle a disparu. Quelle coïncidence », ricana Ming Zhaoshu avant de regarder autour de lui. Plusieurs habitants de la capitale qui se tenaient près d’eux avaient jeté un coup d’œil dans leur direction, et il adoucit son expression. « Laissez tomber. »
Tang Si releva la tête. « Vous n’allez pas envoyer des hommes la capturer, monseigneur ? »
Ming Zhaoshu secoua la tête. « C’est probablement une étrangère qui dispose de puissants alliés, puisqu’ils ont pu rester sur le continent durant huit siècles. De plus, elle peut changer d’apparence : nous ne la retrouverons pas, même si nous essayons. Laissez tomber. » Sur ces mots, il remonta dans sa voiture.
Ming Yan poussa un profond soupir de soulagement, puis sourit, un peu heureuse. Elle avait beaucoup aimé Yue’er, même si celle-ci lui avait menti. Yue’er était sa toute première amie et occupait donc une place particulière dans son cœur. La princesse connaissait mal la rancune millénaire qui opposait les natifs du Continent Shenwu aux étrangers ; elle ne ressentait donc pas une grande haine à leur égard.
Ming Zhaoshu reprit place dans sa propre voiture, l’air épuisé. Son regard tomba par hasard sur Ming Yan et, à sa grande surprise, il vit que sa fille… souriait ? Avait-elle découvert depuis longtemps les origines de Yue’er ?
« L’anniversaire de Sa Majesté approche, et tous les experts présents ici, les Constables Ming, la Société des Chasseurs de Démons et l’armée se sont rassemblés pour débusquer la moindre trace d’étrangers. On raconte même que l’héritière de Tian Ji s’est montrée. Tant que ce fossé sera là, aucun étranger ne pourra s’échapper une fois repéré », déclara calmement Ming Zhaoshu, comme s’il se parlait à lui-même tout en informant Ming Yan.
En entendant son père, elle pâlit. « L’héritière de Tian Ji ? Vous parlez de la même personne que celle qui a inventé les globes célestes et qui peut prédire l’avenir ? »
« Oui. Tian Ji a le pouvoir de prédire l’avenir. Aucun étranger ne pourra quitter cet endroit vivant. Il est fort probable que Yue’er soit une étrangère ; si c’est le cas, elle mourra à coup sûr ici. Inutile, donc, de nous donner la peine de la capturer », répondit Ming Zhaoshu.
Ming Yan serra si fort son siège que le bout de ses doigts en devint blanc. Elle avait l’air mal à l’aise.
Ming Zhaoshu lui lança un regard empreint d’amertume. Cette réaction confirma ses soupçons : sa fille avait compris depuis longtemps que Yue’er était une étrangère. Il secoua simplement la tête sans rien ajouter. Il connaissait trop bien sa fille : elle était trop gentille.
Ming Zhaoshu ignorait toutefois que la personne qui inquiétait Ming Yan n’était pas seulement Yue Xianzi, mais aussi cet homme, celui qu’elle ne pourrait jamais oublier.
[1] Le caractère « cai » avait été remplacé par un autre signifiant « richesse » au lieu de « talent », mais les deux se prononcent de la même façon.