Chapitre 269
Le Fleuve Ming était large, mais le convoi le traversa rapidement. Peu après, la ville d’Antai apparut à l’horizon, et ils aperçurent également des troupes en grand nombre qui bloquaient la rive.
« Quelle malchance ! L’Île Ming est bouclée, aucun cultivateur ne peut y entrer. Même la maison du Roi révéré devra attendre deux jours », expliqua quelqu’un.
L’expression de Lu Yin changea. L’Île Ming avait été bouclée : il comprenait désormais pourquoi Yue Xianzi s’était infiltrée dans l’escorte du Roi révéré. Elle comptait les suivre sur l’île afin d’échapper aux soupçons tout en recueillant des renseignements.
Lu Yin venait enfin de prendre la mesure de l’influence de la Secte de la Lune de Givre sur le Continent Shenwu. Ses membres avaient dû apprendre bien à l’avance que l’Île Ming serait bouclée, au point de lui fabriquer une identité pour qu’elle puisse se joindre à l’escorte du roi. Leur influence était impressionnante.
Le convoi dut patienter deux jours de plus à bord du bateau. Le Roi révéré Ming Zhaoshu descendit le premier et entra seul dans la ville d’Antai. Il n’emmena personne, et même la princesse Ming Yan resta sur le bateau.
Lu Yin s’adossa à des provisions et contempla le ciel. Sans qu’il s’en aperçoive, il s’était considérablement assombri, et il semblait qu’il allait pleuvoir d’un instant à l’autre !
Sur le pont, Ming Yan fixait la surface du fleuve. Le soleil ne brillait pas et l’atmosphère était morose, mais cela valait toujours mieux que de rester enfermée dans la cabine : elle ne supportait plus cette pièce étouffante. Yue Xianzi se tenait silencieusement à ses côtés.
Bei Qing s’approcha. En apercevant Ming Yan, son regard s’éclaira. Il s’avança aussitôt pour lui présenter ses respects. « Bei Qing salue la princesse. »
Ming Yan tourna la tête. Son beau visage, dissimulé sous un fin voile de gaze, enflamma davantage le regard de Bei Qing. Elle fronça les sourcils et recula avec grâce de deux pas. « Ainsi, c’est vous, frère Bei. J’ai appris que vous aviez été nommé à un poste officiel. Comment trouvez-vous le temps de revenir à Mingdu ? »
Bei Qing sourit. « C’est l’anniversaire de Sa Majesté ; je me devais d’être présent, aussi occupé que je sois. D’ailleurs, mon père m’a maintes fois prié de venir féliciter Sa Majesté en personne. »
« Le seigneur Bei est bien dévoué », répondit poliment Ming Yan. Puis elle se détourna et ne dit plus rien.
Le regard de Bei Qing glissa le long de son dos. Quelle beauté ! Elle mérite bien sa réputation de l’une des deux plus belles femmes de l’empire. Elle est bien plus belle que dans sa jeunesse. Il faut que je l’obtienne. Fils du ministre de la Défense, il était un homme devant lequel même le prince héritier devait montrer quelques égards. Il ne devrait pas être trop difficile de conquérir cette belle princesse.
Ming Yan sentit le regard concupiscent de Bei Qing parcourir son dos et fronça les sourcils. Aussitôt de mauvaise humeur, elle se retourna pour regagner sa cabine.
Bei Qing s’inclina de nouveau pour prendre congé. « Je vous salue, princesse. »
Yue Xianzi jeta un coup d’œil à Bei Qing. Au même instant, il leva la tête et leurs regards se croisèrent. Il hocha aimablement la tête ; Yue Xianzi esquissa un sourire avant de s’éloigner avec Ming Yan.
Cette femme n’est pas mal non plus, et elle est très jolie. La beauté de Yue Xianzi coupa le souffle à Bei Qing. Son cœur fit un bond tandis que des idées commençaient à lui traverser l’esprit.
Depuis un coin voisin, Lu Yin avait assisté à toute la scène. La façon dont cet homme semblait manigancer contre Ming Yan lui déplaisait. Plus il y réfléchissait, plus son humeur s’assombrissait. Il finit par agiter nonchalamment la main, envoyant une bourrasque sous les pieds de Bei Qing. Créée par sa seule force physique, elle suffit pourtant à le faire tomber. Lu Yin s’éloigna, soulagé d’avoir passé ses nerfs.
Bei Qing poussa un cri de surprise en s’étalant sur le pont. Une drôle d’expression lui vint au visage. Que venait-il de se passer ?
Ming Yan et Yue Xianzi se trouvaient encore à proximité. En entendant Bei Qing tomber sur le pont, elles se retournèrent naturellement. Elles échangèrent un regard amusé par son petit malheur, puis chuchotèrent quelques mots avant de regagner la cabine.
« Mon seigneur, tout va bien ? » demanda quelqu’un avec inquiétude en lui tendant la main pour l’aider à se relever.
Bei Qing secoua la tête et regarda autour de lui. Que s’était-il passé ? Une étrange bourrasque l’avait fait trébucher, mais personne d’autre ne l’avait ressentie ? Elle ne pouvait pas avoir été provoquée par la puissance martiale ; ce n’était donc pas l’œuvre d’un cultivateur. Étrange.
Bei Qing chassa rapidement l’incident de son esprit et se remit à réfléchir à la façon d’aborder Ming Yan. Il envisagea aussi Yue’er, qui avait un charme bien à elle.
Il invita Ming Yan à déjeuner, puis à dîner ; elle ne s’en sentit que plus importunée.
Lu Yin fut de plus en plus contrarié de devoir continuer à regarder quelqu’un flirter avec une femme qui l’intéressait et la dévorer des yeux. C’était désagréable. Les lèvres de Lu Yin se retroussèrent avec dédain ; une irrésistible envie de jouer lui prit. « Non, je ne peux pas le laisser continuer à s’amuser ainsi. »
Le ciel s’assombrit tandis que le lac reflétait un disque blanc et rond. De temps à autre, un poisson jaillissait de l’eau dans une éclaboussure nocturne.
Abattu, Bei Qing buvait seul dans sa chambre. Toutes ses invitations avaient échoué. Que Ming Yan l’ait repoussé, passe encore, mais Yue’er ne lui avait pas accordé le moindre égard non plus. Quelle absurdité !
« Qui va là ? » lança-t-il en entendant quelqu’un s’approcher discrètement de sa cabine.
« Je viens sur l’ordre de mademoiselle Yue’er remettre un cadeau au seigneur Bei. »
Les yeux de Bei Qing s’illuminèrent. « Faites-le entrer. »
Lu Yin entra dans la cabine de Bei Qing et leva respectueusement la main. Il tenait une délicate bourse parfumée. « Seigneur Bei, mademoiselle Yue’er m’a chargé de vous remettre ceci. »
Bei Qing, ravi, prit la bourse. « Yue’er ? Pourquoi ne me l’a-t-elle pas apportée elle-même ? »
« Je ne saurais vous le dire. »
Bei Qing contempla la bourse, les lèvres retroussées d’un sourire avide. Ce n’était pas grave si une jeune femme était timide et gênée. Dans l’empire, la réputation des femmes comptait énormément ; il était déjà difficile pour elle de lui offrir cette bourse. Il était normal qu’elle n’aille pas plus loin. « Très bien, je comprends. Voici ta récompense. » Sur ces mots, il lança à Lu Yin un billet martial d’une valeur de cinq pièces de fortune.
Lu Yin accepta le billet avec joie. « Merci, seigneur. Ah, j’y pense : mademoiselle vous prie également de garder cela secret. Même si vous lui en parlez, elle ne reconnaîtra rien. »
Bei Qing sourit. « Ne t’inquiète pas, j’ai compris. »
Lu Yin s’en alla.
Bei Qing inspira profondément, respirant le parfum de la bourse avec un air énamouré. Il savait à quel point il attirait les femmes de condition modeste. Après tout, il était le fils de l’unique ministre de la Défense de l’empire. Une telle ascendance était hors de portée des filles du peuple. Ajoutées à son beau visage et à son éloquence, elle le rendait désirable aux yeux de nombreuses femmes de l’empire. Yue’er s’était montrée plutôt habile : elle avait fait le premier pas alors qu’il se sentait seul. Si elle se comportait bien, il pourrait tout de même l’accepter.
Et puis, il pouvait même se servir de cette fille pour améliorer ses relations avec la princesse, ce qui était plus important encore. « Quelqu’un peut-il faire porter à la cabine de mademoiselle Yue’er un des crus de ma collection ? »
« Oui, mon seigneur. »
Au loin, Lu Yin sourit. Yue Xianzi lui avait causé bien des ennuis par le passé ; il ne faisait que lui rendre la pareille. Cette bourse parfumée était bien la sienne. Il ne lui restait plus qu’à attendre patiemment que le spectacle commence.
Le lendemain, le ciel resta couvert. Au loin, il s’était même encore assombri, comme s’il annonçait des jours difficiles. Le lac s’était également considérablement refroidi.
Ming Yan discutait avec Yue Xianzi lorsque Bei Qing se présenta soudain à leur porte. « Princesse, Bei Qing vient spécialement vous inviter à déjeuner avec lui. J’espère que vous ne refuserez pas. »
Ming Yan fronça les sourcils. « Très bien. Merci, frère Bei. Yan’er vous rejoindra bientôt. »
Bei Qing se réjouit. « Je vous attendrai avec impatience. »
« Yue’er, cet homme est détestable, murmura Ming Yan. Lisez les derniers chapitres sur novelping point com.
Yue Xianzi sourit. « Si tu le détestes tant, pourquoi as-tu accepté de déjeuner avec lui ? »
Ming Yan répondit avec impuissance : « Mon père entretient de mauvaises relations avec son frère aîné, le prince héritier. Même si Bei Qing est détestable, l’autorité de son père s’étend à tous les échelons du gouvernement, et il a une certaine influence. Même si je ne l’apprécie pas, je ne peux pas attirer d’ennuis à mon père. En plus, nous avons déjà refusé plusieurs de ses invitations ; continuer serait offensant. »
Yue Xianzi regarda Ming Yan avec compassion. Elle avait l’air d’une noble princesse, mais n’avait même pas son mot à dire sur son propre avenir. Ses paroles firent changer Yue Xianzi d’avis à son sujet. Elle avait d’abord cru que cette princesse, ignorante des choses du monde, n’était qu’un joli visage destiné à servir de monnaie d’échange dans un mariage. Mais ces paroles lucides prouvaient que Ming Yan avait ses propres idées et comprenait la situation. Sa réflexion restait assez limitée, certes, mais seulement parce qu’elle avait peu fréquenté le monde extérieur. Pourtant, elle possédait une grande force de caractère.
« Princesse, ne vous inquiétez pas. Voyons simplement ce déjeuner comme une façon de nous débarrasser de lui », assura Yue Xianzi en prenant la main de Ming Yan.
Ming Yan acquiesça et se leva. Yue Xianzi elle-même ne put s’empêcher d’admirer sa silhouette. Peut-être seules ces civilisations archaïques, encore peu développées, pouvaient-elles produire une jeune femme aussi merveilleuse. Yue Xianzi enviait celui qui finirait par épouser la princesse : ce serait à coup sûr l’homme le plus chanceux du monde.
Une bourrasque froide balaya le pont. Bei Qing avait fait aménager l’endroit pour le repas. En attendant les deux jeunes femmes, il leur raconta l’histoire du Fleuve Ming et disserta sur l’avenir, comme s’il comptait refaire le monde. À l’approche des invitées, il agita même la main et se mit à déclamer hardiment quelques-uns de ses poèmes.
« Les poèmes de mon seigneur sont remarquables. Ils impressionneront sans aucun doute les habitants de la capitale », s’extasia un serviteur.
Bei Qing sourit, puis aperçut Ming Yan et Yue Xianzi. Il s’avança aussitôt et leur désigna les chaises. « Princesse, mademoiselle Yue’er, je vous en prie, asseyez-vous. »
Yue Xianzi déclina aussitôt l’invitation. « Mon seigneur est trop courtois. Je ne suis qu’une servante ; je resterai donc à l’écart pour vous servir tous les deux. »
Ming Yan l’entraîna précipitamment vers la table. « Yue’er, tu n’es pas une servante. » Puis elle la conduisit jusqu’à une chaise.
Lu Yin faisait partie des serviteurs appelés pour servir les convives. Bei Qing l’avait pris à tort pour un confident de Yue Xianzi et, fort de son expérience en matière de séduction, savait naturellement montrer discrètement qu’il prêtait attention à ce qui comptait pour les jeunes femmes.
Il avait même demandé à quelqu’un de changer la tenue de Lu Yin pour lui donner meilleure allure.
Pour Bei Qing, ce repas était décisif : il déterminerait s’il parviendrait à gagner la faveur des deux jeunes femmes. Tout au long du déjeuner, il se creusa la tête pour montrer le meilleur de lui-même en lettré, tandis que les serviteurs à ses côtés ne manquaient pas de le complimenter. Lu Yin leva les yeux au ciel en son for intérieur. Quel idiot ! Il se donne en spectacle tout seul.
Ming Yan et Yue Xianzi se contentaient réellement de manger et n’avaient pas envie de répondre aux manœuvres de Bei Qing. Tout au plus lui adressaient-elles un léger sourire pour lui sauver la face et lui éviter de se sentir trop mal à l’aise.
Bei Qing sentit que quelque chose clochait. Le repas touchait à sa fin, mais il avait l’impression de n’avoir fait aucun progrès. Il frappa donc dans ses mains et fit apporter par un serviteur un délicat coffret en bois, qu’il posa sur la table avant de le faire glisser vers Ming Yan. Avec ferveur, il déclara : « Princesse, voici un trésor d’une qualité exceptionnelle, venu des confins de la Mer de l’Est : la perle d’amour à la rose violette. Elle est très rare, et je voulais vous l’offrir. »
Ming Yan fut stupéfaite : elle avait déjà entendu parler de ces perles d’amour à la rose violette. Selon la légende, celui qui en portait une pouvait prier pour ses proches ; c’était un trésor que convoitaient beaucoup de jeunes femmes. Elle ouvrit lentement le coffret, et une lueur violette en jaillit. Elle aperçut une petite perle aux couleurs éclatantes, presque transparente, autour de laquelle flottait mystérieusement un voile de brume.
« Ce cadeau est trop précieux. Je vous en prie, reprenez-le. Yan’er ne peut pas l’accepter. » Résistant à la tentation, Ming Yan referma aussitôt le coffret et le repoussa vers Bei Qing.
Bei Qing sourit. « Il n’existe que quelques-unes de ces perles au monde. À part vous, je ne vois personne qui mérite de porter un tel trésor. »
« Notre seigneur n’a trouvé cette perle qu’après avoir exploré les mers sans fin. On raconte que même Sa Majesté, à l’époque, n’avait pas réussi à en trouver une pour sa bien-aimée », renchérit un serviteur derrière Bei Qing. Mais presque aussitôt, tous changèrent d’expression : ces paroles prenaient Ming Zhaotian à témoin pour faire valoir Bei Qing. Ce serviteur était allé trop loin !
Lu Yin contempla ce serviteur avec admiration.
Bei Qing allait réprimander le serviteur lorsqu’un autre le devança. « Tais-toi ! Tu prétends que Sa Majesté est inférieure à notre seigneur ? Ou que la sincérité de Sa Majesté laissait à désirer ? Dehors ! »
Lu Yin resta sans voix. Ce second serviteur était encore plus impitoyable que le premier, même si ses répliques cinglantes avaient bien mis les choses au clair. Ces deux-là étaient des génies de la parole ; chacune de leurs phrases rapprochait davantage Bei Qing de sa perte.