Chapitre 143
Traducteur : Seven Éditeur : Yahiko (+ jeudis à partir du 08/06/2021) PR : LightBrin
-Je me doutais que tu finirais par appeler un jour. J'ai vu que tu allais bien.
« Je suis désolé d'avoir mis autant de temps à vous contacter. J'aurais dû… »
-Tu es occupé par ta vie et ton travail. Je sais ce que c'est, à cet âge-là.
J'entendis une petite toux au bout du fil, puis le directeur s'éclaircit la gorge.
-Parfois, des inconnus viennent me demander si tu viens bien de notre orphelinat. Au début, j'ai cru que tu avais fait quelque chose de terrible. Mais les autres de ta génération m'ont montré une vidéo et ont dissipé le malentendu. Au fait, tu te fais appeler Roi de la Mort ? Tu as un sens du nom assez particulier.
« Je n'ai pas choisi ce titre moi-même. La Tour… »
-Bien sûr. Ça fait longtemps que je n'avais pas entendu ta voix. Je suis soulagé.
« …… »
-Gong-ja ?
-Qu'est-ce qui ne va pas ?
Je serrai le téléphone.
Je refoulai les émotions qui me montaient à la gorge.
« Il y a quelque chose que je dois vous demander, Directeur. »
-Dis-moi. Non, attends une seconde. C'est grave ? Dis-le-moi d'abord.
« C'est très grave. Probablement plus grave que tout ce dont j'ai pu vous parler jusqu'ici… »
-Alors accorde-moi deux minutes… non, trois minutes. Je suis allongé sur le canapé en ce moment. Je vais me lever, me faire un café et t'écouter comme il se doit. Ne raccroche pas. Attends juste trois minutes.
« D'accord. »
Maintenant que j'y pensais, sa vie avait dû être si difficile.
Je ne pouvais qu'imaginer la malveillance qu'il avait dû subir pour devenir un homme aussi bon. Si nous rassemblions toutes les personnes bienveillantes de ce monde, nous pourrions sans doute voir toute la malveillance du monde par la même occasion.
« Comment va l'orphelinat ces derniers temps ? Vous êtes en bonne santé ? »
-Vu que tu changes de sujet comme ça, c'est vraiment sérieux. Je vais bien. Il y a plus d'éducateurs maintenant. Je suis directeur de nom seulement, je n'ai pas grand-chose à faire. Les parrainages ont augmenté… Ah, et la nourriture est meilleure.
« C'est une bonne nouvelle. »
-Mm. Je suis dans mon bureau maintenant. Dis-moi ce que tu voulais me dire.
Je pris une profonde inspiration.
« Directeur. Quand vous étiez plus jeune… avez-vous été diplômé du collège et lycée Shinseo ? »
-……
L'autre bout du fil devint étrangement silencieux.
C'était tendu. J'entendis un liquide éclabousser. Le directeur venait de prendre une gorgée de café et d'avaler le liquide noir.
-Oui. J'ai été diplômé du lycée Shinseo. C'est un établissement assez prestigieux, encore aujourd'hui.
« Par hasard… »
Je souhaitais que ce ne soit pas le cas.
« Étiez-vous le délégué de classe en deuxième année ? »
Peut-être n'était-ce qu'une illusion créée par le traumatisme. Tout ce que j'avais vu aurait pu être faux. Le directeur pouvait simplement être un homme bon qui avait profité d'une vie scolaire normale et heureuse.
J'espérais.
Le silence retomba.
-C'est exact.
Puis, la voix du directeur retentit.
-J'étais le délégué de classe. Ça fait déjà des décennies.
« …… »
-……
Le directeur et moi restâmes silencieux. Mon cœur battait la chamade à l'idée de ce que je devais dire. L'atmosphère était lourde. Peut-être que le directeur le ressentait aussi, car il gardait la bouche close, dans l'attente.
« Directeur. »
-Parle.
« Quand vous étiez délégué de classe. Par hasard… Sur le toit de l'école… »
-……
« Y avait-il quelqu'un comme ça ? »
Le bruit de sa respiration s'arrêta.
-Oui.
Dit le directeur.
-Il y en avait un.
Mon cauchemar s'avérait être la réalité.
-Je n'en ai jamais vraiment parlé auparavant, mais… Oui. Il y en avait un.
Les couloirs que j'avais arpentés, les chaînes sur la porte du toit de l'école que ■■ regardait, la cour d'école dévastée, la cabane au milieu de la décharge, tout cela, sans exception, était vrai.
Seulement.
『Ne meurs pas. S'il te plaît. Je t'en supplie.』
『Ensemble. Vivons dans un monde différent, ensemble.』
Seule la fin était un mensonge.
『Ouais. Délégué de classe. Dans ce monde, survivons ensemble.』
Les choses qui auraient dû être fausses étaient vraies.
La seule chose qui avait besoin d'être vraie était fausse.
C'était l'histoire de ■■ et du directeur.
« Directeur… »
Je pouvais à peine parler.
« Vous souvenez-vous du nom de cette personne ? »
Personne dans ce monde ne connaissait son nom. C'était un homme venu du désert. Les habitants de l'Empire l'avaient nommé Lefanta pour l'honorer. Il était le tueur de Constellations. C'est pourquoi les gens de la Tour l'appelaient le Tueur de Constellations.
C'était un homme abandonné par le monde extérieur. Personne n'avait cherché à se souvenir de lui. Alors maintenant, il n'y avait plus qu'une seule personne au monde capable de prononcer son nom.
-Kim Yul.[1]
Quelqu'un avait prononcé un nom pour le bien d'une personne.
-Ce garçon s'appelle Kim Yul, Gong-ja.
« …… »
Je fermai les yeux.
Je me souvins de la conversation que j'avais eue avec la Croisée dans le couloir de l'école.
『Tout au fond de la classe. L'élève assis près de la fenêtre. Tu te souviens de lui ?』
『Plus ou moins, puisqu'il est dans ma classe. Je crois que son nom est…』
Le bruit fut étouffé.
『Kim Yul.』
Il y avait quelqu'un avec ce nom.
『Je n'ai pas pitié de toi, Kim Yul.』
Il était assez petit pour être caché par les rideaux chaque fois que le vent soufflait à travers la fenêtre de la classe.
C'était un enfant qui sortait discrètement un carnet et le feuilletait avant le début des cours.
C'était un enfant qui tirait sur la chaîne de la porte en fer alors qu'il savait qu'elle ne s'ouvrirait pas.
『Je suis désolé, Kim Yul. Je suis désolé.』
Il y a des décennies.
Avant ma naissance.
『Je suis tellement désolé.』
Un tel enfant avait existé dans ce monde.
-Gong-ja ?
Et il y avait quelqu'un qui avait vécu ces décennies.
-Tu pleures… ? Non. Peu importe. Bref, où as-tu entendu parler de Kim Yul ? Je ne pensais pas que quelqu'un s'en souviendrait.
Quelqu'un d'assez intelligent pour intégrer un établissement aussi prestigieux avec une bourse. Qui était si zélé qu'il restait en tête de classe même dans un endroit aussi prestigieux. Qui étudiait quatre ou cinq heures par jour alors qu'il aurait pu dormir. Pour être quelqu'un capable de créer le futur qu'il souhaitait.
Quel genre de rêve avait-il en entrant au lycée ?
Quel genre de futur envisageait-il ?
-Je ne sais vraiment pas comment tu as découvert son existence.
Cependant, cette personne avait vu.
Il avait vu des humains. Des bêtes.
La mort.
『Personne ne se soucie de toi. Personne, personne, pas un seul d'entre eux…』
À ce moment-là, le temps d'une personne s'était arrêté.
Et pour l'autre, la liberté de choix que tout le monde méritait avait disparu.
Le directeur avait consacré le reste de sa vie à prouver quelque chose.
[À cette époque, il y avait un enfant nommé Kim Yul.]
« Directeur, il est ici. »
-De quoi parles-tu ?
« Kim Yul. Le camarade de classe du directeur. Cet enfant. »
-Je ne comprends toujours pas ce que tu dis…
« Il vivait dans une décharge au pied de la montagne. Ce Kim Yul-là. »
-……
« Tout au fond de la classe. Le siège près de la fenêtre. Il était assis là. »
-……
Je continuai.
« Le col de son uniforme était toujours sale. Le type qui sortait avec la présidente du conseil des élèves était un salaud qui le harcelait. Son grand frère était chanteur. Parce qu'il était harcelé par toute la classe via des messages, Kim Yul a été forcé de donner un téléphone qui n'était même pas le sien. »
-……
« Saviez-vous qu'il y avait une petite ferme derrière l'école ? Ils élevaient des lapins et des poulets. C'était censé être géré par le club d'agriculture, mais personne ne voulait s'en occuper après qu'une étrangère ait sauté avec son nouveau-né. C'est pour ça que Kim Yul a commencé à s'en occuper. »
« Comment… »
La voix du directeur tremblait.
-Gong-ja, comment peux-tu…
« Directeur, vous avez essayé de l'arrêter. Vous essayiez de l'arrêter depuis la première année. Mais après vos enquêtes, vous avez arrêté parce que les parents du principal coupable étaient au conseil d'administration de l'école, n'est-ce pas ? Le président de l'église que vous fréquentiez en faisait aussi partie, non ? L'église presbytérienne de Seryun. Vous en avez parlé à votre professeur principal, mais vous n'avez rien pu faire de plus à cause de votre bourse. »
-Comment…
« Il est ici, Directeur. »
Je tenais le téléphone et baissai la tête.
« Il est ici. »
-……
Il y eut un long silence.
-Quatre jours.
Puis, le directeur reprit la parole.
-Non. Donne-moi une semaine.
L'élève, dont le temps s'était arrêté il y a des décennies, parla d'une voix qui semblait plus vieille et plus lasse.
-Je viendrai.
4.
Une semaine passa en un instant.
Durant cette semaine, le directeur liquida tous ses biens. N'importe qui pouvait entrer dans la Tour, mais on ne pouvait rien apporter du monde extérieur. En d'autres termes, le directeur avait renoncé à tout ce qu'il avait accompli, gagné et accumulé au cours de sa vie.
« Je pensais prendre ma retraite de toute façon. »
Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu le directeur, mais il paraissait beaucoup plus vieux que dans mes souvenirs.
« J'ai trouvé quelqu'un pour me remplacer. Il restait encore quelques dossiers à régler dans la région, mais… Que peuvent faire les fonctionnaires maintenant que je suis venu dans la Tour ? Ils devront se débrouiller seuls. »
« Bienvenue, Directeur. »
« Je ne suis plus directeur, mais appelle-moi comme tu veux. »
Le directeur sourit amèrement.
Naturellement, en tant que personne venant tout juste d'entrer dans la Tour, le directeur n'avait pas de titre. Les personnes sans épithète n'étaient pas encore autorisées à entrer dans la Grande Bibliothèque, mais j'avais parlé à la Bibliothécaire du Coin et réussi à obtenir une exception pour le directeur.
« En venant ici, je vois à quel point tu as réussi. Partout où je vais, je n'entends parler que de toi, Gong-ja. Après être entré dans la Tour, des dizaines de personnes se sont rassemblées à l'entrée pour me guider. »
« Eh bien, j'ai un peu d'influence dans la Tour. Je suis actuellement n° 2 au classement, Directeur. »
« Tu étais toujours le dernier quand il s'agissait d'étudier… »
Le directeur me regarda avec des yeux nouveaux.
『La princesse Pyeonggang pouvait réformer le stupide Ondal.』
Son regard me rappela ce que j'avais vu dans le traumatisme.
Alors que j'étais submergé par l'émotion, le directeur fut accueilli par le reste de mes collègues.
« Aha. Alors c'est vous qui avez élevé le Roi de la Mort ! Je m'appelle l'Inquisiteur Hérétique. Prenez soin de moi ! »
« Je suis la Maître du Dragon Noir. Je serai à jamais redevable au Roi de la Mort. Le Roi de la Mort est aussi le vice-chef de notre guilde. Si vous avez le moindre problème dans la Tour, n'hésitez pas à me le faire savoir. »
« Je suis la Croisée, et je suis responsable de la sécurité à Babylone au premier étage. Maître, j'ai entendu dire que vous dirigiez un orphelinat à l'extérieur. C'est difficile d'en parler alors que nous nous rencontrons pour la première fois, mais la Tour a toujours besoin de professionnels. Je vous rendrai visite officiellement plus tard. »
« Oui. Merci à tous pour votre hospitalité. »
Le directeur répondit aux Chasseurs comme s'il en avait l'habitude.
Une fois la procession d'accueil passée et que nous nous retrouvâmes seuls, le directeur prit la parole.
« J'ai l'habitude de ce genre de choses depuis que l'un de tes pairs est devenu le plus jeune membre de l'Assemblée nationale. À cette époque, des dizaines de personnes venaient chaque semaine pour me saluer. »
« Hein ?! Qui ?! »
« Kim Hanbija. Tu te souviens de lui ? Il est député maintenant. Tu ne t'en es probablement pas rendu compte parce qu'il a changé de nom. »
J'étais sous le choc.
Cette nouvelle, je ne l'avais jamais entendue avant ma régression de 4 000 jours.
J'avais cessé de prêter attention à ma patrie.
« Sérieusement… Pas possible. C'est juste un idiot… En quoi a-t-il changé son nom ? »
« Kim Hanbi. »
« Alors il a juste coupé la dernière syllabe ? C'est un idiot, n'est-ce pas ? »
« Je peux le dire maintenant que tu es adulte, Gong-ja, mais tu étais aussi un idiot. Un grand roi des imbéciles. »
« Aïe. Je n'étais pas un peu intelligent ? »
« Je n'aurais jamais cru que les gens pouvaient être aussi mauvais en maths avant de vous élever, vous les enfants. Roi de la Mort, tu as de la chance que le classement de la Tour ne soit pas déterminé par les résultats des examens. »
Bae Hu-ryeong gloussa derrière moi.
-Je vais entendre beaucoup d'histoires sombres sur Gong-ja aujourd'hui ! Bien, bien ! Dis-en plus !
Le directeur et moi continuâmes à discuter agréablement.
J'avais prévenu le Bibliothécaire à l'avance pour que notre conversation ne soit pas entendue. Il accéda à ma demande, et pas seulement cela, il fit en sorte que les servantes marque-pages nous servent du thé et des rafraîchissements.
« Je l'ai vu dans les vidéos, mais c'est vraiment un monde étrange. Ici… »
Le directeur regarda une servante marque-page avec méfiance.
« Alors. »
Finalement, après avoir balayé toute la bibliothèque du regard, les yeux du directeur se posèrent à nouveau sur mon visage.
« Où est cet enfant ? »
Je racontai tout au directeur. À propos de mes capacités. À propos du traumatisme. Et à propos de la personne nommée [Lefanta Aegim] et du [Tueur de Constellations].
« …… »
Le directeur écouta tout ce que je disais avec une expression vide sur le visage. Mais sans expression ne signifiait pas sans émotion. Pendant plus d'une heure, le directeur resta immobile sans même prendre une seule gorgée de thé.
« C'est tout si difficile à croire. Tout ça. »
« Oui. »
« Cependant, il serait impossible pour toi… de connaître Kim Yul autrement. »
Depuis l'enfance, j'avais toujours trouvé les expressions du directeur difficiles à lire.
Mais cela avait changé après le traumatisme.
Le directeur avait peur.
« Kim Yul ne figurait même pas dans notre album de fin d'année. Il n'y avait aucune photo ni aucune trace de lui. Peu importe où je cherchais, je ne trouvais rien, et personne ne semblait s'en soucier… Pense-y, Gong-ja. Pourrais-tu faire semblant que le siège était vide tout ce temps ? »
« …… »
« Comment pouvaient-ils sourire si brillamment sur les photos ? Ils… Il… Pendant très longtemps, je n'ai pas pu comprendre comment ils pouvaient sourire. C'est vrai. Je suis sûr qu'ils vivent bien, même maintenant. »
Le directeur baissa les yeux sur sa tasse de thé avec une expression indifférente.
Il prit tranquillement une gorgée de son thé, qui avait refroidi depuis longtemps, et me regarda dans les yeux.
« C'est bon. »
« …… »
« Cet enfant. Non, la trace de cet enfant. S'il te plaît, montre-le-moi. »
Je hochai la tête.
« Réincarnation des Cent Fantômes. »
Les ombres se propagèrent.
Elles se tortillèrent
comme si elles étaient vivantes, et coulèrent comme de l'eau avant de prendre progressivement la forme d'un humain. Les vagues se transformèrent en cheveux argentés, et les flaques formèrent des vêtements soignés.
« …Hm. »
Lefanta Aegim.
Le Tueur de Constellations regarda autour de lui.
« C'est une situation inattendue. »
L'homme aux cheveux argentés parla d'un ton brusque.
« Ai-je été enlevé ? Avez-vous kidnappé une marionnette pour l'éveiller de force ? Mon pouvoir… Je ne peux pas l'utiliser. Je suppose que le système de la marionnette a été altéré ou qu'une magie mentale très puissante a été utilisée. »
L'homme qui avait perdu ses cheveux noirs. Son nom. Sa mémoire. [Kim Yul] avait déjà oublié ses origines, donc l'homme devant nous était une personne complètement différente de [Kim Yul]. C'était Lefanta Aegim. Le Tueur de Constellations.
Par conséquent, personne ne pouvait l'appeler [Kim Yul].
« …Kim Yul-ssi. »
Sauf la seule personne qui avait été témoin de son commencement.
Le Tueur de Constellations se tourna vers le directeur.
Le directeur s'agenouilla lentement sur le sol de la bibliothèque.
« Je suis l'une des personnes qui ont tué Kim Yul. »
« …… »
« Je voulais vous dire cela depuis très longtemps. Sincèrement… »
Le directeur posa son front sur le sol.
« Je suis désolé. »
L'expression du Tueur de Constellations se durcit.
[1] : Les hanja de son nom sont 金律. Kim, 金, signifie "or" et Yul, 律, signifie loi/principe.