Chapitre 114
Auteur : thursdays Éditeur : Yahiko PR : LightBrin
1.
« Je t'aime. »
Il n'était pas convenable pour une noble de prononcer ces mots aussi ouvertement, mais Raviel le ressentait au plus profond de son cœur. Elle aimait le prince héritier, avec ses cheveux en forme de nouilles et tout le reste.
Des cheveux en forme de nouilles ? Pourquoi avait-elle pensé à ça ?
Les mèches blondes sur la tête du prince partageaient une ressemblance particulière avec le dîner de la veille.
Raviel secoua la tête et continua de resserrer les liens autour du prince héritier. Lui, en retour, marmonna quelque chose derrière son bâillon. C'était peut-être un cri. Raviel ne s'en souciait pas vraiment. Au contraire, c'était presque mignon.
« Je vous aime tellement, Votre Altesse, et cela me fait mal de vous voir vous ruiner ainsi. Je n'aurais jamais dû vous aider à semer vos précepteurs quand nous étions enfants. Je vois maintenant qu'il m'appartient de corriger mes erreurs. »
Elle s'éclaircit la gorge, et un serviteur aux cheveux gris brandit une pancarte sur laquelle des mots étaient inscrits.
[Leçon 1. Seul un minable trompe sa fiancée.]
La pancarte était joliment décorée de lys sur les bords. Les feuilles des lys semblaient étrangler le cou d'un homme.
Le prince héritier cessa de marmonner, ses yeux se voilant de peur.
« Ne fais pas l'idiot. Je ne vais pas te tuer. »
Lorsque Raviel renifla avec dédain, elle remarqua que l'homme s'était fait dessus.
Elle soupira.
« Apportez-lui un pantalon de rechange, dit-elle au serviteur aux cheveux gris. Maintenant, je vais devoir tout recommencer. »
Le serviteur aux cheveux gris s'inclina avec grâce et quitta la pièce.
Pendant ce temps, Raviel installa la caméra. On lui avait dit que c'était une technologie de pointe capable de préserver les souvenirs.
Le chantage était un bon souvenir, n'est-ce pas ?
Il ne fallut que deux jours après les leçons de rattrapage affectueuses de Raviel pour que le prince héritier agisse à nouveau comme un imbécile.
Peut-être aurait-elle dû fracasser ce crâne aux allures de nouilles pour en faire des spaghettis. La saveur est toujours importante dans un bon plat, et le rouge lui irait si bien…
Raviel avait été absente de l'école ce jour-là à cause de sa maladie. Cependant, elle était tout à fait capable d'organiser un transport vers les dortoirs où résidait la Dame à la Soie Dorée.
Elle avait du travail à rattraper, mais elle pouvait bien consacrer une demi-heure à cela.
Lorsqu'elle descendit de la calèche, il faisait nuit. La plupart des étudiants étaient déjà au lit, à l'exception de quelques-uns qui flânaient dans l'air tiède du printemps.
Des magnolias dérivaient devant elle, blancs et purs.
Crac. Elle les écrasa sous ses pieds. Cela rendit leur parfum encore plus capiteux.
Raviel s'installa comme chez elle dans le salon de la résidence. Elle attendit que son invitée sorte.
Cinq minutes plus tard, la Dame à la Soie Dorée et son majordome à l'air sombre arrivèrent en trombe.
Le maquillage de la Dame à la Soie Dorée semblait avoir été fait à la hâte. Raviel dissimula son sourire derrière son éventail.
« Pourquoi m'avez-vous fait venir ? » demanda la Dame à la Soie Dorée.
Son ton était encore trop brusque pour une provinciale. Son majordome posa une main douce sur son coude, bien qu'elle ne tienne aucun compte de son avertissement silencieux.
« Je ne vous ai fait venir pour rien du tout, dit Raviel, amusée. J'étais juste assise, et vous êtes arrivée. »
La Dame à la Soie Dorée ouvrit la bouche comme un poisson rouge avant de la refermer.
« Pour qui d'autre seriez-vous venue ? »
Pour qui d'autre, en effet ?
« Peut-être suis-je venue pour rencontrer votre majordome », plaisanta Raviel.
Elle observa la Dame à la Soie Dorée lancer des regards furieux à son serviteur tandis que le majordome bégayait des dénégations, le visage en feu.
En feu ?
Peut-être pourrait-elle en tirer parti. Elle mit cette pensée de côté pour plus tard.
« Je plaisantais. Poisson d'avril, et tout le tralala, dit Raviel. Quoi qu'il en soit, j'ai un cadeau pour vous. »
Elle tendit une enveloppe à la Dame à la Soie Dorée. Le majordome la saisit, et leurs mains gantées se frôlèrent.
Le majordome rougit à nouveau, l'air suspect. Il se retourna et tendit l'enveloppe à sa dame.
« Vérifie », dit la Dame à la Soie Dorée.
Nul doute qu'elle la soupçonnait d'y avoir glissé quelque chose de déplaisant.
Le majordome ouvrit l'enveloppe avec obéissance. Ses yeux s'écarquillèrent.
« E-euh… Hum… C'est… ? »
« Un moment du prince héritier lorsqu'il était vulnérable, dit Raviel. Je me suis dit que cela pourrait vous plaire, puisque vous êtes si proche de lui. »
Swiik. La main de la Dame à la Soie Dorée saisit la photographie si rapidement que Raviel manqua presque de la voir.
« C-c-c'est… »
Raviel avait pris quelques libertés avec le prince alors qu'il était en pleine leçon de rattrapage. Les résultats étaient inadaptés à tout registre, imprimé ou photographie.
« …… »
Le visage de la dame de la baronnie devint rouge, puis vert. Peut-être aurait-elle dû être appelée la Dame à la Soie de Cuivre.
Mission accomplie, Raviel quitta le dortoir sans un mot de plus pour le duo d'idiots.
Elle était satisfaite de son travail pour aujourd'hui. Ce qu'il restait de son cœur se brisait encore après que le prince soit allé à un autre rendez-vous avec la Dame à la Soie Dorée, mais au moins, elle pouvait l'entraîner dans sa chute.
S'il était largué… Si son cœur se brisait, et qu'elle était là pour l'aider… Ses yeux redeviendraient-ils doux ? Sourirait-il à nouveau comme il le faisait autrefois, il y a bien longtemps ?
Elle n'avait pas forcément besoin qu'il l'aime en retour.
Même une amitié — non, une absence d'animosité — suffirait.
Les pétales de magnolia qui tombaient des branches semblaient seuls et perdus.
Mais ce moment n'était pas son traumatisme.
2.
Pourquoi le temps passait-il si lentement ?
Raviel attendait que Gong-ja régresse depuis six jours. Il y avait une version de lui qui courait partout, et elle l'appréciait assez, mais ce n'était pas le même que son amant.
Le travail de Raviel se faisait presque en pilotage automatique désormais. Elle avait vécu cette boucle temporelle si longtemps qu'elle n'avait plus besoin de se concentrer pour signer des papiers, organiser l'élimination des assassins du prince et s'assurer que l'économie ne s'effondre pas à cause d'un tarif douanier mal accueilli.
Gong-ja 3 (son surnom pour la version actuelle du majordome) se tortillait sur ses genoux.
« Puis-je bouger maintenant, milady ? Je ne pense vraiment pas que ce soit approprié… »
« Absurde. Tu es mon majordome exclusif, n'est-ce pas ? C'est ce que font les majordomes dans ce monde. »
Les yeux de Gong-ja 3 montraient qu'il savait qu'elle lui racontait des conneries, mais il n'était pas assez sûr de lui pour la confronter.
Raviel ébouriffa les cheveux de Gong-ja 3. C'était presque imperceptible, mais il se pencha vers son contact. Peut-être que des journées calmes comme celle-ci n'étaient pas si mauvaises, bien qu'elle attende toujours avec impatience Gong-ja Prime.
« Tu vas me manquer quand tu seras parti. »
Gong-ja 3 se raidit sur ses genoux. Lentement, sa tête se tourna vers elle.
« Avez-vous… l'intention de me tuer ? »
Qu'est-ce qu'ils avaient tous, ses intérêts amoureux, à penser qu'elle allait les tuer ?
« Non, majordome. Ne prends pas les choses si au sérieux. Je ne te tuerai jamais. »
Cette déclaration ne lui fit pas mal avant bien longtemps, lorsqu'elle fixa le visage mort de son bien-aimé, une épée entre les mains. Ainsi, cela ne devint pas son traumatisme.
3.
« Gong-ja, s'il te plaît… Dis que c'est une blague… »
Des larmes coulaient des yeux de Raviel alors qu'elle tenait le corps de son amant mort.
« Menteur. »
Elle resta dans cette position. Elle sentit la dernière chaleur de son corps s'échapper de ses bras. Raviel ferma ses yeux, lui souhaitant une régression rapide.
Elle ne retira pas sa lame de sa poitrine. Elle n'était pas sûre de vouloir tenir cette rapière particulière un jour de plus.
Bien longtemps après, ce qui lui sembla être une éternité, elle se leva.
Raviel devait avoir le vertige à force d'avoir tant pleuré. Sa vision se brouilla, et elle alla droit dans un mur.
« Putai— »
Aussi douloureux et humiliant que cela ait pu être, ce moment n'était pas non plus son traumatisme.
4.
« Raviel Ivansia, dit la Dame à la Soie Dorée. Je t'aime. »
L'ennemie mortelle de la Dame au Lys d'Argent fit un clin d'œil, fit rebondir sa poitrine généreuse et envoya un baiser à Raviel.
Raviel se réveilla en hurlant, mais cela ne devint pas son traumatisme.
5.
« Ganja, s'il te plaît… Dis que c'est une blague… »
Malheureusement, la plante de chanvre de Raviel ne répondit pas. Des larmes coulaient des yeux de Raviel alors qu'elle tenait le pot de son bien-aimé, un pot incontestablement mort.
L'avait-elle trop arrosé ? N'était-elle pas une assez bonne agricultrice ?
C'était bien là le problème de l'éducation de nos jours. Ils se concentraient trop sur l'économie, l'histoire, la politique, les manières de cour, l'alphabétisation, l'escrime et la gestion d'un domaine plutôt que sur les choses importantes de la vie.
Comme la culture.
Cette plante était l'un des rares remèdes pouvant soulager sa douleur chronique, et maintenant, elle allait devoir trouver des alternatives.
Ce moment fut tout près de devenir le traumatisme de Raviel.