Chapitre 739
La tortue le regarda simplement, sans se laisser troubler, et Moon laissa échapper un long soupir. Un sourire contrit lui vint aux lèvres.
« Ah… On dirait bien que c’était écrit. » Il secoua la tête, tendit la main et la posa sur la carapace dorée, adoucissant sa voix.
« Tu sais quoi ? J’allais te le donner de toute façon. Ce noyau est considéré comme un héritage, quelque chose qui se transmet. Et, honnêtement… j’aimais bien l’idée qu’une part de ta mère continue à vivre en toi. Que tu la fasses vivre à travers toi. » Il caressa doucement la tortue. « C’est le moins que je puisse faire pour toi. Alors vas-y. Prends sa force. Fais-la tienne. Une part d’elle vit désormais en toi. Rends-la fière. »
Honeybun blottit sa tête contre la main de Moon, puis son corps se figea peu à peu. Ses yeux se fermèrent à demi tandis que la puissante énergie spirituelle du Noyau de la Tortue de jade commençait à se stabiliser et à agir en elle.
Moon la surveilla attentivement, prêt à intervenir si quelque chose tournait mal, tandis que sa petite tortue absorbait l’héritage de son ancêtre.
Honeybun entra bientôt dans le même état que lorsque le fantôme de la Rivière des Chemins lui était apparu. Ses yeux se fermèrent complètement, sa respiration ralentit et s’approfondit, et sa conscience se retira au loin.
Était-elle de nouveau entrée dans la Rivière des Chemins ? se demanda Moon, avant d’acquiescer. C’était logique. Le Noyau de la Tortue de jade renfermait l’esprit concentré de son ancêtre, un trait essentiel destiné à être hérité par celui qui suivrait sa voie. Bien sûr, absorber quelque chose de cette nature ramènerait la petite tortue dans la Rivière, là où convergeaient lignées, héritages et grands courants de puissance.
Moon fit prudemment rentrer Honeybun dans son Espace de dressage de bêtes, la mettant à l’abri de toute perturbation pendant son voyage, exactement comme la première fois. Aucune interruption, aucun risque.
En attendant, Moon reporta son attention sur Mirage.
La force du cheval blanc augmentait régulièrement grâce au cadavre de Surpassant qu’il avait dévoré, et Moon nota avec satisfaction qu’il avait atteint le sommet des quatre étoiles.
« Pas mal, mon vieux », dit-il en lui frottant l’encolure. « Tu es presque à cinq étoiles. Encore quelques jours à bien manger et tu y seras. Tu rattrapes ton retard. »
Mirage hennit doucement et se pressa contre sa main, satisfait de la nourriture et des compliments.
Moon réfléchit au temps dont il disposait et décida de ne pas le gâcher.
« Bon. Honeybun est parti se renforcer quelque part où nous ne pouvons pas le suivre. Autant mettre cette heure à profit. Les Sens partagés ne sont toujours pas au maximum, et la durée de la classe touche à sa fin. Aide-moi à terminer avant qu’elle expire ? »
Mirage souffla, d’accord.
Pendant l’heure qui suivit, Moon s’entraîna aux Sens partagés avec le cheval blanc, répétant la compétence encore et encore, reliant sa vision à celle de Mirage puis revenant à la sienne. Il continua malgré la nausée familière que provoquait le changement de perspective, jusqu’à ce que son corps accoutumé la remarque à peine. Chaque utilisation faisait progresser sa maîtrise et, grâce à cet entraînement ciblé auquel rien ne venait le distraire, le compteur grimpa régulièrement vers son terme.
Au bout d’une heure, la maîtrise atteignit son maximum et la compétence lui appartint pleinement.
[Sens partagés]
[Ordre : Deuxième]
[Rang : Rare]
[Niveau : MAX]
[Détails : Relie la vision du Maître des bêtes à celle d’un compagnon pendant 40 secondes. Le Maître des bêtes peut voir par les yeux de la bête et détecter les créatures dans son champ de perception. +30 % de perception]
Moon parcourut la description de la compétence au maximum avec un sourire satisfait.
La durée avait augmenté d’un tiers, passant de trente à quarante secondes, ce qui lui laissait plus de temps à chaque utilisation pour repérer les environs et évaluer la situation. Quant au bonus de perception, il avait triplé : de dix pour cent, il était passé à trente.
La progression était plutôt bonne : elle transformait un outil de repérage déjà excellent en un outil encore plus efficace.
Avec une bête éclaireuse digne de ce nom — la Chauve-souris souterraine, dont l’intelligence avait été renforcée par son parasite, ou Mirage —, il pourrait voir clairement à travers leurs yeux, détecter les menaces et cartographier le terrain bien avant que quoi que ce soit puisse le prendre au dépourvu.
Il possédait désormais ses deux nouvelles compétences de dressage de bêtes. Ruche et Sens partagés venaient enrichir son arsenal.
Il s’installa pour attendre le retour de sa petite tortue, curieux de savoir quel héritage le noyau de la Tortue de jade lui conférerait et combien Honeybun serait devenue plus puissante lorsqu’elle rouvrirait les yeux.
Soudain, une idée audacieuse lui vint et ses yeux s’écarquillèrent.
« Attends. Et si j’utilisais Sens partagés sur Honeybun pendant qu’elle est dans la Rivière ? Est-ce que je pourrais voir ce qu’elle voit ? Est-ce que je pourrais vraiment contempler la Rivière des Chemins à travers ses yeux ? »
Cette idée ouvrait de nombreuses possibilités. Si cela fonctionnait, ce serait extraordinaire. La Rivière des Chemins était l’un des plus grands mystères qu’il connaissait, un royaume dont il ne comprenait que des fragments, grâce à l’expérience d’Alaric, à la sienne et à ses propres conjectures.
La percevoir réellement, ne serait-ce que par procuration, à travers les sens d’une bête, pourrait lui apprendre des choses que personne dans le royaume ne connaissait. Il pourrait découvrir comment la Rivière fonctionnait pour les autres espèces que les humains, et à quoi ressemblaient les voies.
Comment les créatures Suprêmes suivaient les grands courants tandis que les humains ne touchaient qu’aux ramifications mineures.
Les découvertes possibles étaient vertigineuses.
Il laissa mûrir l’idée, le cœur battant plus vite, fortement tenté d’activer la compétence.
Mais, après plusieurs minutes de réflexion, il y renonça.
Deux inquiétudes l’en empêchèrent, et elles étaient toutes les deux très sérieuses.
La première concernait le danger pour Honeybun. Entrer dans la Rivière exige une concentration absolue, toute la conscience étant happée par le courant. Si je relie mes sens aux siens en plein voyage, je risque de la surprendre et de briser sa concentration au pire moment. Cela pourrait l’arracher au processus qu’elle traverse, amoindrir l’héritage qu’elle aurait reçu ou, pire encore, la laisser à la merci de quelque chose que je ne comprends pas. Je mettrais en jeu sa croissance et, surtout, sa sécurité, pour satisfaire ma propre curiosité.
La seconde inquiétude, c’était ma propre présence. Sens partagés étendrait, en quelque sorte, une parcelle de ma conscience dans la Rivière aux côtés de Honeybun. Et je n’ai aucune idée de la façon dont la Rivière réagirait. C’est une force ancienne et puissante, qui existait bien avant que les humains éveillent leurs pouvoirs. Une conscience humaine qui s’y aventrerait sans y être invitée, en passant par les sens d’une bête… Qui sait ce que cela déclencherait ? Un contrecoup, un rejet, ou quelque chose qui ferait du mal à Honeybun, à moi, ou à nous deux. Je ne peux pas prévoir ce qui arriverait, et je ne peux pas me permettre de le découvrir à nos dépens, alors que nos vies sont en jeu.