Chapitre 740
Aussi tentante que fût cette possibilité, il ne prendrait pas le risque qu’il arrive quoi que ce soit à Honeybun. La petite tortue comptait bien trop pour lui pour qu’il s’en serve comme cobaye, aussi précieuses que fussent les connaissances qu’il pouvait en tirer.
Pour l’instant, il renonça à cette idée.
« Malgré tout, murmura-t-il en la gardant soigneusement dans un coin de son esprit, il faut que je trouve un moyen d’essayer un jour. Peut-être avec une bête que je peux me permettre de mettre à l’épreuve, pour voir comment le lien fonctionne avant d’envisager de risquer Honeybun. Ou peut-être quand j’aurai mieux compris la Rivière sous d’autres angles. »
Il tapota ses doigts contre son genou, retournant les possibilités dans son esprit. « Pouvoir observer la Rivière des Chemins des autres, même indirectement, serait l’une des choses les plus précieuses que je puisse apprendre. Comprendre les chemins, la différence entre ceux que suivent les humains et ceux qu’empruntent les créatures Suprêmes… Ce savoir pourrait tout changer dans ma progression. »
Cette piste méritait d’être explorée, le moment venu, quand les conditions seraient réunies et que le risque lui incomberait à lui, plutôt qu’à Honeybun.
Pour l’instant, il laissa cette idée de côté et se rassit pour attendre, veillant sur son Espace de dressage de bêtes où la petite tortue voyageait quelque part où il ne pouvait pas encore la suivre, emportant l’héritage de son ancêtre plus profondément dans les mystères de la Rivière.
Comme il avait encore plus de temps devant lui, Moon décida de le consacrer à sa technique d’assimilation.
Pendant les deux heures qui suivirent, il se concentra entièrement sur l’intégration de la foudre à son épée, s’appuyant sur tout ce qu’il avait appris en maîtrisant l’Assimilation de la glace pour franchir le cap. Sa compréhension en était restée à soixante pour cent, et la progression depuis ce seuil avait été éprouvante.
Le problème venait de la nature même de l’élément.
La foudre était comme un enfant débordant d’énergie, qui voulait sans cesse bouger. S’élancer, se décharger, s’échapper dès qu’on la contenait. Chaque fois que Moon tentait d’insuffler le courant dans la structure de la lame, celui-ci résistait à l’intégration, prêt à jaillir plutôt qu’à se fondre dans le métal.
La maintenir en place revenait à essayer de retenir de l’eau à mains nues. Plus il s’y efforçait, plus elle lui glissait entre les doigts.
Il s’obstina, ajustant son approche, faisant des essais, échouant puis recommençant. L’assimilation prenait pendant une fraction de seconde, puis se brisait lorsque la foudre s’arrachait à la lame. Encore et encore.
Mais, peu à peu, sa compréhension progressa. À chaque tentative, il maîtrisait mieux cet élément instable, et commençait à saisir la nature du problème, sinon encore sa solution.
Puis, au milieu de sa centième tentative, quelque chose fit clic.
J’essaie de maintenir la foudre immobile. De la forcer à rester dans la lame. Mais ce n’est pas ce qu’est la foudre. La foudre, c’est le mouvement. La contenir, c’est tuer ce qui fait d’elle de la foudre.
Son esprit s’emballa, l’idée se déployant plus vite qu’il ne pouvait la comprendre pleinement.
« Pour y arriver, je devrais former une sorte de circuit ou de boucle dans laquelle la faire circuler, afin qu’elle suive un courant continu au lieu de la laisser bondir au hasard. »
Ce nouveau plan arracha un sourire sans retenue à Moon.
« Tant que je parviens à créer un chemin où elle peut être elle-même, je transformerai l’épée en quelque chose dans lequel la foudre aura envie de rester. »
C’était exactement l’inverse de la façon dont fonctionnait la glace, et pourtant, le même principe fondamental s’appliquait. Il fallait maîtriser parfaitement l’élément, au point de pouvoir façonner non seulement sa destination, mais aussi son comportement.
Les yeux de Moon s’illuminèrent : il venait enfin de saisir le fil qu’il cherchait.
Il canalisa de nouveau la foudre, mais, cette fois, il ne tenta pas de la maintenir immobile.
Il lui donna un circuit, la faisant passer dans la lame en une boucle continue, et la laissa parcourir la structure du métal au lieu de la forcer à s’arrêter.
Le courant afflua dans l’épée, trouva le chemin qu’il lui avait tracé et, au lieu de s’en échapper, le suivit.
« Ça marche ! » s’exclama Moon, tout en continuant à se concentrer sur le sort.
À côté de lui, Mirage observait la scène d’un air curieux.
La foudre s’intégra à la lame, et des éclairs violets crépitèrent dans toute sa structure, parcourant le métal en un courant stable et continu au lieu de simplement en recouvrir la surface.
Malheureusement, l’assimilation de la foudre ne tint que trois secondes avant de s’interrompre.
Puis, quand son contrôle vacilla et que le circuit faiblit, l’assimilation finit par se dissiper, la foudre se déchargeant en étincelles.
Mais Moon affichait un sourire jusqu’aux oreilles.
« C’est ça ! » Il contempla la lame, exalté. « Voilà la clé ! Je devais simplement cesser de penser à la glace et me mettre à penser à la foudre comme… comme à ce qu’elle est vraiment. »
Quelques secondes d’assimilation stable de la foudre. Après deux heures à se heurter à un mur, il avait enfin trouvé le fil, enfin compris cet élément instable au niveau qu’exigeait la technique.
Le plus difficile était derrière lui. Il ne lui restait plus qu’à s’entraîner, à affiner sa technique et à prolonger ces quelques secondes jusqu’à obtenir une maîtrise fiable et durable. Une fois celle-ci acquise, il aurait assimilé les deux éléments avancés, la glace et la foudre, et la possibilité qu’il espérait s’ouvrirait à lui.
Peut-être qu’ils vont vraiment fusionner. Deux assimilations d’éléments avancés qui s’unissent pour donner quelque chose de plus puissant.
Il reprit sa posture, canalisa de nouveau la foudre et s’efforça de maintenir le circuit. Son enthousiasme le poussait à passer à l’essai suivant, puis au suivant, chacun durant un peu plus longtemps que le précédent.
Moon s’efforça encore et encore de maintenir le circuit, et chaque tentative lui apprit quelque chose de nouveau sur la façon dont la foudre voulait circuler.
Il en apprit le rythme, la manière dont le courant pulsait dans la structure de la lame, les endroits où il cherchait à jaillir et les angles qui le maintenaient dans sa boucle.
Trois secondes devinrent cinq. Cinq devinrent huit. L’assimilation se stabilisait à chaque répétition, tandis que sa maîtrise de cet élément instable s’approfondissait et que le circuit tenait de plus en plus longtemps.
Mais un second palier se profilait, comme toujours. L’entraînement ne pouvait le mener qu’à une certaine limite. Il sentait sa progression s’essouffler, les gains diminuer et le fil lui échapper de nouveau, juste hors de portée.