Chapitre 731
Moon désactiva sa compétence Ruche et s’agenouilla près de Honeybun, posant une main sur sa carapace de cristal qui rétrécissait.
Beau travail, mon vieux. Vous vous en êtes tous les deux très bien sortis. Comment as-tu vécu le lien ?
<Ça va,> répondit Honeybun, d’un ton satisfait.
Moon gratta aussi le cou de Mirage et le complimenta, veillant à ce que le cheval blanc ne se sente pas moins aimé depuis que Honeybun avait rejoint leur famille.
« Pas mal, dit Karl en s’approchant avec ses bêtes. Tes compagnons ont un vrai potentiel. Rien que ce tour d’illusion vaut son pesant d’or. On devrait chasser ensemble plus souvent, et échanger nos expériences et nos stratégies. »
« Ça me plairait bien, répondit Moon doucement en hochant la tête. Ton équipe est impressionnante. J’ai appris une ou deux choses en les regardant à l’œuvre. »
« Tu me flattes », répondit Karl avec un sourire décontracté.
Moon ne mentait pas : il avait effectivement appris quelques petites choses auprès de Karl. La plus importante était ses compétences de classe, qu’il utilisait justement en ce moment.
Voir un maître des bêtes diriger ses compagnons en plein combat l’aiderait à maîtriser plus vite Ruche et Sens partagés.
Six bêtes gisaient mortes dans les sous-bois lumineux. Moon jeta un regard plus loin, au cœur de la forêt crépusculaire, où d’autres ombres attendaient.
« Allez. Ce n’était que le comité d’accueil. Voyons ce qui se cache d’autre par ici. »
En s’enfonçant dans la forêt crépusculaire, Karl lâcha son faucon pour qu’il parte en éclaireur.
L’oiseau s’envola sans un bruit et disparut dans la pénombre violette, au-dessus de la canopée. L’équipe poursuivit sa progression dans les sous-bois lumineux. Quelques minutes plus tard, Karl s’arrêta brusquement, le regard dans le vague.
« Attendez. Le faucon a repéré quelque chose. Je dois le voir moi-même. » Il se tourna vers le groupe. « Protégez-moi pendant ce temps. Je serai vulnérable pendant quarante secondes, tout au plus. »
Moon comprit aussitôt, et cela confirmait ce qu’il avait déjà déduit au sujet de Sens partagés.
Voilà le point faible de Sens partagés. C’est une excellente compétence d’éclaireur, mais elle est aussi dangereuse. Quand on relie sa vision à celle d’une bête, ses propres sens s’émoussent. On devient presque aveugle et sourd à ce qui nous entoure, complètement exposé à toute attaque visant notre vrai corps. Voilà pourquoi on ne l’utilise jamais sans protection. Toujours à l’abri, avec quelqu’un pour monter la garde.
« On s’occupe de vous, l’assura Moon. Prenez le temps de recueillir des informations. Personne ne pourra vous approcher tant qu’on sera là. »
Il plaça Honeybun et Mirage autour de Karl pour le protéger, tandis que Bran, le tank, se campait à son tour en rempart.
Le regard de Karl changea ; son esprit quitta son corps tandis que sa vision se liait à celle du faucon, haut dans le ciel. Grâce à la vue perçante de l’oiseau, il observa la forêt qui s’étendait sous lui et repéra, un peu plus loin, quelque chose d’important.
Plusieurs meutes de canidés de l’ombre livraient un combat acharné contre une tout autre espèce, des bêtes différentes qui convoitaient le même territoire. Des corps jonchaient déjà une clairière.
Au même instant, tandis que Karl ne voyait plus ce qui se passait autour de lui, une bête surgit des ombres derrière son dos, gueule grande ouverte, et se jeta droit sur son cou sans défense.
Une lance de cristal jaillit et transperça net le crâne de la bête, la tuant sur le coup. Elle s’effondra sur le sol de la forêt, les yeux sans vie ; son corps tressaillit une fois, puis ne bougea plus.
Moon sourit, ravi de voir la petite tortue à l’œuvre.
Honeybun avait réagi en une fraction de seconde : il avait repéré la menace et l’avait éliminée avant qu’elle n’atteigne Karl, qui était vulnérable. Exactement comme Moon le lui avait ordonné, et à la perfection. La petite tortue avait des réflexes impressionnants.
À peine un battement de cœur plus tard, plusieurs autres ombres bondirent de la pénombre environnante. Les assaillants profitèrent de la vulnérabilité de l’un des membres de l’équipe pour lancer leur attaque.
On s’en débarrassa tout aussi facilement.
Mirage s’en prit à l’une d’elles : son illusion détourna l’attention de la bête, puis un puissant coup de sabot la blessa. Un coup de sa queue acérée acheva le travail.
Honeybun en embrocha une autre avec ses cristaux.
Le bouclier de Bran en écrasa une troisième, tandis que le chien de Karl mordait la dernière à la gorge. Chacun abattit sa cible sans difficulté, avant que la meute ne puisse profiter de la cécité de Karl.
Quand les sens de Karl revinrent à son propre corps, les nouvelles menaces étaient déjà des cadavres à ses pieds.
Il cligna des yeux, contempla les corps éparpillés autour de lui et souffla.
« … Merci. » Il adressa un signe de tête reconnaissant au groupe.
« C’est pour ça qu’on monte la garde, dit Moon. Qu’avez-vous vu ? »
Karl reprit ses esprits et fit son rapport. « Devant nous, à environ un kilomètre. Plusieurs meutes de ces canidés de l’ombre se battent, mais elles ne nous chassent pas et ne s’affrontent pas entre elles. Elles combattent une tout autre espèce. »
« À quoi ressemblent-elles ? demanda Bran. »
« Ce sont de grosses bêtes, pas aussi rapides que les autres, mais très résistantes. Je n’ai pas réussi à bien les distinguer depuis les airs, mais c’est un vrai carnage. Des corps sont éparpillés partout et les deux camps subissent des pertes. »
Moon assimila les informations et les examina sous tous les angles.
« Deux espèces qui se disputent le même territoire », murmura-t-il, à moitié pour lui-même.
Puis, plus fort, à l’intention de l’équipe : « Ça ne nous pose pas de problème. C’est une occasion à saisir. »
Un sourire froid, familier, se dessina sur ses lèvres. « On peut en profiter. Allons-y avant qu’elles ne s’entretuent. Ce serait du gâchis de passer à côté de toute cette expérience. »
Les membres de l’équipe échangèrent des regards. Moon se dirigea vers les bruits du combat lointain, transformant déjà les deux espèces rivales en pièces sur un échiquier qu’il était seul à voir.
L’équipe se mit en route vers l’endroit où tournoyait le faucon de Karl, qui suivait le combat depuis les airs.
Leur niveau étant largement supérieur à celui requis pour une Porte de Rang C, ils avançaient avec assurance, certains de pouvoir survivre à tout ce que les profondeurs risquaient de leur réserver. Ils progressèrent d’un bon pas dans les sous-bois lumineux et, en quelques minutes, approchèrent de la source des bruits lointains.
Karl leva la main pour leur faire signe de s’arrêter.
« Le combat se déroule à une centaine de mètres au nord, dit-il à voix basse, son faucon lui transmettant une image en direct du terrain devant eux. Mais la couverture des arbres s’interrompt bientôt. Là-bas, ça débouche sur une clairière. Dès qu’on dépassera la lisière, on sera à découvert et les deux camps nous verront aussi bien qu’on les voit. Une fois qu’on se sera avancés, impossible de rester discrets. »