Chapitre 720
Moon leva les yeux vers le ciel, là où la vision de la rivière en mouvement était apparue avant de s’évanouir. Cette inexplicable impression de proximité lui restait dans la poitrine : quelque chose était descendu des cieux spécialement pour la créature nouveau-née à ses côtés.
Quel héritage es-tu en train de recevoir ? Quel chemin légendaire arpentes-tu, quelque part où je ne peux pas te suivre ?
Il n’avait pas la réponse. Il ne pouvait qu’attendre, dans le calme qui suivait la tempête, veillant sur sa tortue inconsciente tandis qu’elle voyageait en un lieu où Moon ne s’était rendu qu’une seule fois.
Un sourire lent, empreint d’émerveillement, lui traversa le visage.
« Quoi que tu rapportes, murmura-t-il en posant doucement la main sur la carapace dorée, je sens que ce sera quelque chose de bien. »
Dehors, la tempête s’était complètement dissipée. Le ciel était de nouveau calme, comme si les cieux eux-mêmes retenaient leur souffle, attendant le retour de la petite tortue de la Rivière.
Moon décida de ranger Honeybun dans son Espace de dressage de bêtes.
On entrait dans la Rivière des Chemins par l’esprit, la conscience se laissant emporter par cet immense courant ancestral. Toute interruption du processus pouvait provoquer un contrecoup, et Moon n’osait pas imaginer ce qu’une perturbation pourrait faire à sa tortue nouveau-née en plein voyage. Pour traverser cette épreuve en toute sécurité, Honeybun devait se trouver dans le sanctuaire protégé de son espace de dressage, à l’abri de toute perturbation extérieure.
D’une simple pensée, il retira la tortue inconsciente pour la placer dans son Espace de dressage de bêtes, puis ferma les yeux et se concentra sur son monde intérieur, vérifiant soigneusement que le transfert n’avait rien perturbé.
Plusieurs secondes passèrent.
Moon ouvrit les yeux et poussa un soupir de soulagement.
Tout allait bien. Honeybun reposait paisiblement à l’intérieur, sa conscience poursuivant son voyage dans la Rivière, son corps en sécurité et à l’abri de toute perturbation. Exactement comme il l’avait espéré.
Il jeta un regard à Mirage.
« Rentrons sur Terre. »
Il enfourcha sa monture blanche et congédia d’une pensée l’Âme de bête de l’Elfe inférieur. Le commandant du Sud se dissipa et regagna son réservoir d’invocation. Puis Moon s’engagea sur le sentier qui descendait du sommet du pavillon.
À mi-pente, il croisa Talan et le colosse. Tous deux étaient en vie et indemnes, revenus après leur résurrection.
« Chef ! Merci de nous avoir sauvés tout à l’heure ! lança Talan. Cette panthère allait me tuer, c’était sûr.
— On te doit une fière chandelle, ajouta le colosse. Encore une fois. »
Moon se contenta de sourire et de leur faire un signe de la main. Sans s’arrêter, il laissa Mirage le porter tranquillement vers le bas de la pente, puis poursuivre son chemin. « À la prochaine ! »
Les deux hommes regardèrent leur chef s’éloigner à cheval, et Talan poussa lentement un soupir.
« Tu sais, on a vraiment de la chance d’avoir un chef comme lui. Il nous sauve toujours la peau, et on ne pourra jamais lui rendre tout ce qu’on lui doit… On ne peut que travailler dur. »
« Ce n’est pas seulement de la chance, c’est une bénédiction, approuva solennellement le colosse. » Puis son visage s’éclaira tandis qu’une idée lui venait : « Et c’est justement pour ça que la Chambre du Roi n’est pas encore à la hauteur. »
Les yeux de Talan s’illuminèrent. « Tu penses à la même chose que moi. »
« Des bordures dorées et un trône plus grand. Quelque chose qui fasse comprendre dès qu’on entre qu’on est dans les quartiers d’un Seigneur de base. »
Au pied de la pente, les deux hommes avaient complètement oublié l’attaque de bêtes à laquelle ils venaient de survivre. Têtes rapprochées, ils dessinaient déjà dans les airs de grandioses plans de rénovation, tout sourire, comme deux artisans à qui l’on venait de confier le chantier de leurs rêves.
« On s’y mettra dès qu’on aura fini de nettoyer les environs, déclara Talan. »
« Il va adorer, affirma le colosse avec assurance. »
Aucun des deux ne songea, ne serait-ce qu’une seconde, que Moon leur avait déjà dit qu’une simple pièce aurait suffi.
Moon franchit la Porte avec Mirage et retourna sur Terre.
Il paya les frais de sortie aux deux Évolueurs qui gardaient la Porte, puis se dirigea vers la branche de l’Association la plus proche, à quelques minutes de marche.
À l’intérieur, il remplit les formulaires nécessaires pour enregistrer Mirage comme bête-compagnon. Pour les combattants ordinaires, la procédure pouvait devenir un cauchemar bureaucratique, mais son statut et sa notoriété lui permirent de régler l’affaire rapidement et sans difficulté. En temps normal, l’enregistrement d’une bête-compagnon exigeait de prouver qu’on possédait une classe de dompteur de bêtes. Moon n’en eut pas besoin. Sa réputation et sa puissance suffirent amplement à convaincre les fonctionnaires, qui traitèrent sa demande avec déférence plutôt qu’avec méfiance.
Il possédait bel et bien une compétence de classe liée au dressage de bêtes. Mais l’Association n’avait pas à le savoir, du moins pas encore.
Moon préférait dévoiler ses capacités lentement, une à la fois, et leur donner une autre origine au fur et à mesure. Plutôt que de laisser qui que ce soit découvrir qu’il possédait une classe Sans classe capable de copier celles des autres, il tissait peu à peu un autre récit : ses multiples capacités viendraient de l’ouverture d’une voie unique dans la Rivière des Chemins.
Je dois ça à Alaric.
En révélant au grand jour le concept de la Rivière des Chemins et en expliquant que les combattants pouvaient dépasser les limites de leur classe, Alaric avait fourni à Moon l’alibi idéal. Désormais, dès que Moon faisait preuve d’une polyvalence impossible, les gens l’attribuaient à cette même source mystérieuse dont parlait Alaric. C’était la couverture parfaite : assez proche d’une vérité déjà admise pour paraître crédible, et assez éloignée du véritable mécanisme pour dissimuler sa véritable nature.
Une fois les formalités terminées, Moon se rendit au Centre de Commerce.
Il entra et utilisa sa carte pour monter jusqu’au vingtième étage, où étaient entreposées les marchandises de haut rang.
À sa grande surprise, sa carte lui refusa l’accès. L’étage où se trouvaient les objets de rang Surpassant et les autres marchandises de luxe lui était interdit. Après une brève discussion avec le grand directeur, qu’il avait demandé à voir directement, le problème fut réglé. Sa carte fut promue au statut VVIP, lui donnant accès à l’étage supérieur, bien qu’il ne fût pas lui-même un Surpassant.
Le Centre de Commerce ne faisait que très rarement des exceptions pour des gens comme lui.
L’établissement appliquait une règle stricte : personne ne pouvait acheter des articles d’un rang supérieur au sien. Les Éveillés ne pouvaient pas acheter ce qui était réservé aux Évolueurs, les Évolueurs ne pouvaient pas acheter ce qui était destiné aux Surpassants, et ainsi de suite. Ce système empêchait les matériaux dangereux de tomber entre des mains inexpérimentées et préservait la hiérarchie de valeur dont dépendait le Centre. Le grand directeur avait fait une entorse importante au règlement en autorisant Moon à accéder à l’étage des Surpassants, et ne lui avait accordé cette faveur qu’en raison de ce qu’il était devenu.
Dix minutes plus tard, Moon ressortit du Centre de Commerce après avoir dépensé quarante millions de dollars.
Mais l’achat en valait largement la peine : deux cadavres de bêtes de rang Surpassant, des proies de choix que Honeybun pourrait dévorer à son retour de la Rivière des Chemins, et qui feraient encore progresser à pas de géant la petite tortue. Il avait aussi acheté des matériaux pour runes, afin de poursuivre ses propres travaux de runier.
Je vais fabriquer des runes de compétence et y stocker Thunderclap Raiju et d’autres bêtes, pour parer aux urgences.
Moon rangea l’Anneau de stockage, s’imaginant déjà à quel point Honeybun deviendrait plus fort après avoir dévoré deux cadavres de Surpassants, puis prit le chemin de chez lui, une nouvelle journée bien remplie derrière lui.
De retour chez lui, Moon trouva Selene et Yara assises sur le canapé, en train de regarder une émission. Elles portaient de doux pyjamas de soie.
En entendant la porte s’ouvrir, Selene tourna la tête vers Moon qui entrait. Avec un sourire entendu, elle lui demanda : « Tu as encore fait des bêtises ? »
La bouche de Moon tressaillit. « … Ah. »