Chapitre 2
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Traducteur/éditeur : Arsène
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◈ Le printemps ne vient jamais dans les champs volés ◈
Chapitre 2 : Disciple
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Le paradis ne m’attendait pas là où j’avais fui.
L’enfer, en revanche, oui.
L’endroit où j’arrivai après avoir suivi Amelia — ou plutôt, celle qui allait devenir ma maîtresse — semblait se trouver au cœur du Monde des Démons, tout près de ses profondeurs.
Nous franchîmes une porte et nous retrouvâmes devant un château gigantesque.
Ayant grandi à la campagne, je ne pus dissimuler mon effarement devant les dimensions colossales du château. Je n’avais jamais rien vu de pareil.
« M-Maître, où sommes-nous ? »
Je le lui demandai, incapable de refermer ma bouche béante.
« Voici mon château. Le Monde des Démons est divisé en trois niveaux, et nous sommes dans le plus profond. Bienvenue dans l’Abîme, Sirius. »
Elle m’adressa un sourire en parlant.
Alors, les portes noires du château, de la même couleur que ses cheveux, s’ouvrirent d’elles-mêmes pour nous laisser entrer.
« Entre. »
Tout, dans le château d’Amelia, était noir.
Les murs, les portes et la plupart des meubles. C’était un espace sans couleur, où l’on ne trouvait pas la moindre trace de teinte.
Les gens qui semblaient être ses serviteurs avaient tous l’air d’avoir été dressés à une discipline de fer.
Après avoir parcouru un long couloir et pénétré dans une vaste salle, Amelia s’assit sans un mot au centre, sur ce qui semblait être son siège.
« Rassemble tout le monde. J’ai quelque chose d’important à annoncer. »
À peine eut-elle parlé que ses serviteurs se rangèrent en bon ordre autour du centre de la salle.
C’était la première fois que je mettais les pieds dans le Monde des Démons. À la vue de serviteurs issus de tant de races différentes, je déglutis.
Parmi eux se trouvaient des groupes qui semblaient être des démons de haut rang — chevaliers de la mort, liches et vampires — ainsi que des monstres que j’étais bien incapable d’identifier dans mon état.
« Vous nous avez fait appeler ? »
Un homme d’âge mûr aux cheveux blancs, debout au premier rang, rompit le silence.
« Yan. »
L’homme, que je supposai être Yan, était le seul à la regarder en face. Tous les autres avaient la tête baissée.
« Aujourd’hui est un jour de grande réjouissance. Vous savez tous pourquoi, n’est-ce pas ? »
Tous ceux qui étaient réunis dans la salle répondirent d’une seule voix :
« Oui ! »
Leur réponse tonitruante fit trembler le château.
Je me demandai si on les menaçait de mort chaque fois qu’ils ne répondaient pas ainsi.
« C’est aujourd’hui que je prends officiellement un disciple. La fille de notre grand souverain, le Roi Démon, a décidé de s’installer ici pour recevoir mon enseignement. »
La salle trembla de nouveau sous l’effet de l’enthousiasme.
Attendez… Le disciple, ce n’était pas moi, mais la fille du Roi Démon ?
Après tout, ils n’auraient pas acclamé un simple humain comme moi.
Bien sûr, j’avais été trop bouleversé par la destruction de mon village pour poser des questions, mais j’étais perdu.
Amelia avait donc deux disciples : la fille du Roi Démon et moi ?
« Tout est prêt, mais il y a quelqu’un que je tiens à vous présenter moi-même. »
Amelia me regarda en parlant.
« Aujourd’hui est vraiment un jour qui mérite qu’on lève son verre. J’ai gagné non pas un, mais deux disciples. »
Un murmure parcourut la salle. Ceux qui ne m’avaient pas prêté la moindre attention se mirent à me dévisager.
Tous ici devaient pouvoir voir que j’étais humain.
Ils ne pouvaient sentir en moi ni énergie démoniaque ni pouvoir magique.
Yan, qui semblait être leur représentant, me jeta un coup d’œil avant de prendre la parole.
« Vous parlez de cet humain ? »
Il me détailla de la tête aux pieds. Un frisson me parcourut, comme si des insectes me rampaient sur la peau.
« Vous avez quelque chose à redire ? Ou bien avez-vous oublié qui je suis parce que je me suis absentée un instant ? »
Personne ne souffla mot. Tous baissèrent la tête.
Les regards qui m’examinaient se tournèrent aussitôt vers le sol.
Amelia se leva et s’approcha de moi, ses talons claquant sur le sol.
« Cet enfant accomplira ce dont aucun d’entre vous n’est capable. Peut-être même ce dont je suis incapable. »
À chacun de ses pas, l’air autour de nous semblait onduler.
Puis, tout au fond de la salle, un soldat s’effondra brusquement en avant dans un bruit sourd.
« Alors, témoignez-lui le respect qui convient. Si vous osez regarder d’un tel œil celui qui deviendra mon disciple, j’en conclurai que vous ne tenez plus à voir la lumière de ce monde. »
Les serviteurs rassemblés laissèrent échapper des gémissements étouffés, mais personne ne put relever la tête.
Debout devant moi, elle esquissa un sourire.
Ses yeux rouges se plissèrent en croissants de lune. Elle n’était déjà plus humaine, et pourtant, je la trouvais d’une beauté inhumaine.
« Enfant. Dis à tout le monde ici comment tu t’appelles. Dis-leur qui tu es et pourquoi tu es devenu mon disciple. »
J’eus la gorge nouée. Pourtant, je le savais instinctivement.
Si je ne répondais pas correctement, mon existence ici deviendrait très pénible à partir de ce moment-là.
« Je m’appelle… Sirius… ! Mon but est d’anéantir les humains de l’Empire… et d’arrêter la Héroïne… ! »
En vérité, je ne voulais pas exterminer toute l’humanité, pas plus que je ne désirais affronter la Héroïne.
Je voulais me venger des salauds qui avaient détruit notre village et ramener Celia, enlevée de force pour devenir la Héroïne, là où était sa place.
Mais je ne pouvais m’empêcher de penser que si je disais quelque chose d’aussi modéré, je ne survivrais même pas jusqu’au lendemain.
Apparemment satisfaite de ma réponse, Amelia hocha la tête. À cet instant, Yan s’adressa à elle, l’air perplexe.
« Comment un enfant humain dépourvu de pouvoir magique remarquable pourrait-il arrêter la Héroïne ? »
Amelia éclata d’un rire amusé, puis se tourna vers moi.
« Sirius, quel est ton lien avec la Héroïne ? »
Je n’avais encore rien fait, mais la culpabilité déferla sur moi comme un raz-de-marée.
Même si on l’y avait forcée, Celia avait décidé de devenir la Héroïne pour moi et était partie accomplir cette mission insensée : vaincre le Roi Démon.
Et me voilà, moi, à prendre une démone pour maîtresse et à essayer de vivre dans le Monde des Démons. Je n’osais imaginer l’expression de Celia si elle l’apprenait.
« Je suis… un membre de la famille de la Héroïne… ! »
Penser quelque chose dans sa tête et le dire tout haut devant tout le monde, c’était deux expériences complètement différentes.
À peine eus-je fini de parler que tous les regards convergèrent vers moi. Ils me dévisageaient comme un mets délicieux, cherchant comment me cuisiner pour me rendre encore plus savoureux.
« Être un poisson sur la planche à découper » résumait parfaitement ma situation.
Peu importait. Je devais survivre. Le jour où j’aurais achevé toute ma formation, nous verrions s’ils oseraient encore me regarder de la même façon.
« Maintenant, vous comprenez tous à quel point mon disciple est exceptionnel. Je vais avertir une dernière fois ceux qui nourrissent des idées saugrenues. »
Elle repoussa ses cheveux en arrière en parlant.
« Je vous anéantirai. Vous ne mourrez pas seuls. Tous ceux qui vous sont liés, votre famille comprise, seront effacés du Monde des Démons. Inutile de vous expliquer longuement ce qui arrive quand on s’en prend à ce qui m’appartient. »
« Oui ! »
Le château trembla de nouveau.
Amelia me confia à Yan, puis s’en alla.
Yan me dit de le considérer comme le secrétaire d’Amelia.
« Maître Sirius. C’est ici que vous logerez désormais. »
Il me conduisit dans une chambre plutôt grande pour une seule personne.
Le lit faisait facilement le double de celui que j’avais avant.
Le bureau et la bibliothèque avaient l’air tout ce qu’il y a de plus ordinaires, mais ils étaient remplis de livres.
Il était évident que personne n’y avait touché depuis longtemps : une épaisse couche de poussière les recouvrait.
« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, sonnez et je vous ferai envoyer quelqu’un. »
Il posa une clochette sur le bureau et quitta la chambre sans un bruit.
Pas un son ne se faisait entendre.
Allongé sur le lit, hébété, je compris enfin qu’il s’était passé beaucoup trop de choses en une seule journée.
Les larmes se mirent à couler à flots.
Les émotions que j’avais refoulées pour survivre s’abattirent sur moi comme une vague immense.
Mon village en flammes. Ma maison. Les corps des parents de Celia me revinrent à l’esprit.
Celia. Où pouvait-elle bien être maintenant… ?
Il lui faudrait un bon moment pour atteindre la capitale. Elle devait donc séjourner dans une autre ville pour l’instant.
L’Empereur la cherchait ; elle serait sûrement conduite devant lui dès son arrivée.
Elle ne connaissait rien aux bonnes manières. Elle n’allait jamais s’en sortir… L’inquiétude m’envahissait.
Pourtant, je n’étais pas vraiment en position de m’inquiéter pour quelqu’un d’autre.
Elle se retrouverait devant le roi des humains, tandis que moi, j’étais allongé dans le repaire d’une des dirigeantes des démons.
Si l’on me demandait lequel de nous deux risquait le plus de mourir, je n’aurais pas eu à réfléchir. C’était moi.
Si je ne surveillais pas mes manières, je finirais en cendres sur-le-champ, comme le Chevalier Rouge.
Tant que je resterais un humain dans le Monde des Démons, chaque instant serait une épreuve.
Je devais leur montrer et leur prouver que j’étais utile.
C’était le seul moyen de survivre.
Je deviendrais plus fort.
Alors, j’arracherais Celia à cette bande de cinglés et nous retrouverions notre vie ordinaire.
Je serrai le poing et m’abandonnai à l’épuisement qui m’envahissait.
« … Maîtresse, pourquoi… un humain pareil… ? »
« Luna. Je ne crois pas avoir manqué de clarté dans mes explications. »
Une voix m’était familière ; l’autre, légèrement rauque, m’était inconnue.
J’ouvris lentement les yeux en les entendant.
Une silhouette vêtue d’une robe noire apparut. C’était sûrement ma maîtresse, Amelia.
Mais qui était la fille aux cheveux argentés à côté d’elle, qui avait à peu près mon âge ?
La fille me regarda d’un air apitoyé, puis lâcha :
« Tu es réveillé, mais tu n’as toujours pas repris tes esprits. »
Je remis précipitamment mes vêtements en ordre et bondis hors du lit.
« B-Bonjour, Maître ! »
Amelia gloussa, comme si elle me trouvait mignon, puis s’adressa à la fille aux cheveux argentés.
« Présente-toi comme il se doit, Luna. Tu pourrais finir par passer encore plus de temps avec lui qu’avec moi. »
Luna la regarda comme si elle n’en croyait pas ses oreilles, puis se tourna vers moi.
« Ne te monte pas la tête. »
… À en juger par son air, c’était une vraie petite garce malpolie.
Notes :
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