Chapitre 143
Evel frissonna en sortant de chez lui.
Même vêtu comme il fallait, le passage de la chaleur douillette de son logement au froid extérieur le saisit. Autour de lui, la neige voltigeait doucement dans le vent. Peut-être qu’elle tiendrait cette fois.
La ville s’activait comme à son habitude. Les gens se hâtaient vers leur travail, les enfants allaient à l’école et des couples d’adolescents jouaient dans la neige. Le Haut-Ichoris était vraiment un endroit agréable où vivre.
Le vrai prix à payer, c’est l’espérance de vie qu’elle nous vole.
Il traversa la ville en suivant le chemin familier qui menait dans les bois. De là, il avança dans la neige, y laissant ses empreintes jusqu’à la colline où il avait l’habitude de se rendre. Puis il poursuivit encore plus loin.
Ça doit être par ici.
Il dégagea un petit coin de neige et s’assit en tailleur sur l’herbe froide. Il ferma les yeux, activa sa capacité et la Main spectrale fila dans les airs à toute vitesse.
Sa vitesse augmentait peu à peu. À présent, elle allait même plus vite que ses mains lorsqu’il les agitait à toute allure. La main tournoya autour de lui jusqu’à ce qu’il entende un bruissement dans les buissons.
Il désactiva sa Capacité de Noyau et se redressa.
« Je n’ai vu personne te suivre. » Albert sortit des buissons. Il portait un tee-shirt jaune fluo, un short ample et de simples sandales. Aucune trace de pas ne marquait la neige derrière lui. « Comment va cette fille, Kara ? »
« Clara, rectifia Evel. Elle a l’air d’aller beaucoup mieux. »
« Et sa capacité ? »
« On n’en a pas encore parlé. » Il marqua une pause. « Mais je ne pense pas qu’elle voudra s’engager dans l’armée. »
« Tant mieux. » Albert soupira. « Garde-la bien à l’œil. Certaines personnes savent trop bien cacher leur souffrance. »
« Je le ferai. » Evel balaya rapidement la lisière du regard. « J’ai rencontré Dissent hier soir. »
Albert fronça les sourcils. « Déjà ? »
« Ils m’ont invité pendant la cérémonie en mémoire de Gale, mais je les ai retrouvés après. Ils étaient vraiment enthousiastes à l’idée. »
« Une bonne nouvelle pour chasser toutes les mauvaises, dit Albert en se grattant le cou. Tu vas bientôt toucher une grosse somme de crédits. »
« J’ai aussi découvert la cause de la mort de Gale. » L’expression d’Evel ne changea pas.
Albert plissa les yeux. « Dissent te l’a dit ? »
« Je ne crois pas qu’ils mentent. J’ai appris… enfin, ils m’ont dit que le Slack-Stone drainait l’espérance de vie. »
Albert ne réagit pas vraiment.
« Tu n’as pas l’air très surpris. » Evel hésita, peut-être effrayé par la réponse à sa prochaine question. « Tu… tu le savais ? »
Une rafale de vent froid faillit lui arracher son chapeau.
« Non, répondit enfin son mentor. Mais je ne suis pas tellement surpris qu’il se passe quelque chose là-bas. »
Evel expira.
« L’Agent est au courant ? »
« J’en suis presque certain. »
Evel serra les poings.
« Il y a autre chose que Dissent ne me dit pas. Tu sais de quoi il s’agit ? »
« J’ai quelques idées, mais aucune preuve pour les étayer. » Albert marqua une pause. « Quand j’ai accepté ce poste, j’ai délibérément choisi de rester à l’écart de la politique de cette ville. Je sais que ce n’est pas la chose juste à faire, mais je suis désolé, Evel. Je ne peux pas t’aider. »
Evel soutint le regard de son mentor.
« Je n’ai pas encore parlé à l’Agent de ma rencontre. »
Albert ouvrit la bouche, mais ne répondit pas tout de suite. Il observa un moment les yeux d’Evel tandis que le vent hurlait.
« Comment décrirais-tu les gens que tu as rencontrés ? »
Evel réfléchit quelques instants.
« Des fanatiques. Leurs idées et leur morale semblent déformées par le processus d’initiation qu’ils ont subi. »
« Ne pars jamais du principe que tu as tout compris. »
Le silence retomba.
Evel hocha la tête. « Je ferai mon rapport dans la journée. Je vais aussi bientôt rencontrer quelques membres. J’aimerais que tu surveilles leurs adeptes. »
« Bien sûr. »
Après avoir pris une profonde inspiration, Evel recula et leva les bras. Il n’avait pas oublié que ses rencontres avaient pour but de poursuivre son entraînement, et il ne comptait pas gâcher une occasion aussi précieuse.
« Ce n’est pas aussi difficile qu’on le croit. »
Mateo tendit un paquet de cartes devant un petit groupe vêtu de ses tenues de magicien. Le jeu avait l’air ordinaire, mais son auriculaire était enfoncé à moitié dedans.
« La brisure à l’auriculaire te permet de marquer l’endroit que tu veux avec ton petit doigt. Ensuite, quand tu mélanges, coupes ou contrôles le jeu, tu sais exactement où se trouve la carte. L’important, c’est de rester discret. »
Les magiciens devant lui venaient tout juste d’être recrutés. Ceux de la promotion précédente préparaient leur départ de la ville pour devenir magiciens en chef ailleurs. Mateo se retrouvait donc à enseigner les bases depuis le début. Il avait tiré les leçons de sa première tentative d’enseignement et, cette fois, les choses se passaient bien mieux.
Un type cafouilla avec le paquet.
Un autre enfonça tout son auriculaire dans le jeu, sans la moindre discrétion.
Une fille posa son doigt au mauvais endroit.
« Ne vous découragez pas. Ça demande beaucoup d’entraînement, les encouragea-t-il. »
Mateo, lui, avait appris assez vite, mais c’était probablement parce qu’Eth était un vrai mentor.
Le plus proche de lui, celui qui avait cafouillé avec le paquet, piétina les cartes tombées au sol. « Putain, j’en ai marre ! »
« On vient à peine de commencer, l’encouragea Mateo. Tu vas finir par prendre le coup. »
« Non. J’ai remboursé mes dettes et j’ai assez économisé pour le voyage. Je rentre chez moi, merde à cette ville de merde. »
« On a d’autres postes, si le métier de magicien ne te tente pas, répondit Mateo avec un haussement d’épaules. Mais si tu veux vraiment partir, tu es libre de le faire. »
Ce n’était pas rare que des gens quittent le cirque. Leurs dettes étaient réglées, alors ils pouvaient choisir de ne travailler que jusqu’à avoir assez d’économies pour rentrer chez eux. La plupart ne s’y prenaient toutefois pas de manière aussi grossière.
Mateo ne se laissa pas atteindre. L’homme lui lança un regard mauvais et sortit du cirque en trombe. Mateo sourit, puis se tourna vers les élèves restants.
Il ne laisserait pas un homme en colère lui gâcher la journée, ni décevoir les élèves qui comptaient apprendre auprès de lui. Certains avaient le potentiel de devenir de grands magiciens ; il lui suffisait de bien les guider.
Les autres magiciens échangèrent un regard résigné et reprirent leurs essais.
Depuis la mort de Gale, la veille, l’ambiance générale était plutôt morose. Seul un tiers d’entre eux avait vraiment côtoyé le vieil homme, et à peine un cinquième lui parlait de temps en temps, mais le chagrin s’était propagé parmi les autres comme une épidémie.
Comment auraient-ils pu plaisanter alors qu’un homme si cher à beaucoup de leurs amis venait de mourir ?
« Le but, c’est d’être discret, mais pendant l’entraînement, ce n’est pas grave si ça se voit un peu, conseilla Mateo. Par contre, n’enfoncez pas tout votre auriculaire. Juste un petit bout. »
« Mateo. » Une voix familière venait de sa droite.
« Oh, salut, Yuna. »
« Eth a convoqué une réunion. »
Mateo soutint son regard une seconde, puis hocha rapidement la tête. Il se tourna vers les magiciens. « Bon, continuez à vous entraîner entre vous. Et Keith, tu as l’air de mieux maîtriser le geste que les autres ; aide-les du mieux que tu peux. Si je m’absente un moment, révisez les mélanges classiques. »
Sur ces mots, il laissa ses tâches derrière lui et suivit Yuna.
Il n’avait pas besoin de demander le sujet de la réunion. C’était évident : la mort de Gale, et peut-être aussi la capacité de Clara.
Il sentit son corps s’alourdir en repensant à tout ce qui s’était passé deux nuits plus tôt : l’effondrement soudain de Gale, son incapacité à faire quoi que ce soit, et la souffrance de Clara, si terrible qu’elle avait éveillé sa capacité.
Et pendant tout ce temps, il n’avait pas su comment la réconforter, pas même un peu.
Depuis, ils évitaient le sujet de sa capacité. C’était extrêmement enthousiasmant. Elle serait plus forte, vivrait plus longtemps et serait aussi en meilleure santé. Pourtant, le prix à payer était si élevé que personne n’avait envie de se réjouir. Mateo était vraiment heureux pour elle, mais il espérait qu’elle ne s’engagerait pas dans l’armée.
Mais si elle le faisait…
Je me demande s’ils acceptent les civils. Même si ce n’est pas le cas, peut-être que je pourrais leur montrer à quel point je suis capable de travailler dur.
À vrai dire, Mateo n’était pas le plus acharné des travailleurs. Une semaine avant d’arriver en ville, il était presque prêt à abandonner les mines ; c’était alors qu’Eth l’avait sauvé. Mais, pour Clara, travailler six jours par semaine dans les mines ne lui semblait pas si terrible.
Yuna écarta le rideau de la tente et ils entrèrent tous deux dans la tente privée d’Eth.
Clara et Toan discutaient d’un éventuel nouveau costume pour une pièce dans laquelle Clara devait jouer, tandis qu’Eth écoutait en silence de l’autre côté de son bureau.
Le jeune homme aux cheveux auburn, la cicatrice sur la joue d’un chic indéniable, leur adressa un signe de tête ; ils lui rendirent son sourire.
Il était parfois un peu timide, mais ils savaient qu’il ne voulait que leur bien.
« J’ai convoqué cette réunion pour plusieurs raisons importantes. » Sa voix était ferme. Il ressemblait davantage à celui qu’il avait été durant leurs premiers mois de travail ensemble.
À l’époque, il était toujours sérieux et ne voulait parler que boulot. Depuis, il s’était beaucoup ouvert.
Clara prit la parole. « Ma capacité ? »
Eth hocha la tête. Il avait l’air un peu contrarié, mais Mateo se faisait peut-être des idées.
« C’est l’une des raisons, mais j’aimerais aussi vous révéler quelques autres choses. »