Chapitre 140
Moe se redressa.
« Je t’attendrai sur la place de la ville. » Il hocha la tête.
Evel prit une profonde inspiration, laissa le marchand derrière lui et s’approcha de Clara. La jeune fille aux taches de rousseur se contentait de hocher la tête en silence tandis que des inconnus et des collègues venaient lui présenter leurs condoléances. Elle avait le regard éteint et affichait un sourire poli, ténu.
Un groupe de ses amis les plus proches l’entourait.
« Tu peux prendre autant de jours de congé payés que nécessaire, répéta Evel. » Il espérait que ça allait de soi, mais, au cas où elle ne le saurait pas, il tenait à le préciser.
Il lui fallut un moment pour réagir. « D’accord. »
Puis elle se remit à hocher poliment la tête tandis que les derniers participants à la cérémonie venaient lui présenter leurs vœux de condoléances.
Quand l’inconnu fut parti, le silence retomba.
Evel aurait vraiment aimé savoir quoi dire. Les autres semblaient ressentir la même chose. À la surprise d’Evel, du moins, ce fut Toan qui rompit le silence.
« Une fois… » commença-t-il. « Une fois, j’ai passé plus de six heures sur un projet lamentable que j’ai fini par abandonner. Je voulais laisser tomber toute l’idée et passer à autre chose, mais Gale, qui était de passage, est venu me voir. »
Il marqua une pause.
« Il m’a couvert de compliments sur mon œuvre ratée, au point que j’en ai presque été vexé. Elle était vraiment nulle. Pour lui prouver à quel point, j’ai fini par tout refaire en prenant l’ancienne version comme point de départ. Tout le projet était motivé par la rancune, mais sans lui, je l’aurais abandonné pour de bon. »
Il soupira.
« Je ne sais pas trop où je veux en venir, mais ce souvenir idiot m’est revenu. »
Le silence retomba.
« À l’époque où j’étais plus débordée, reprit Yuna en arrangeant les cheveux de Clara, j’avais passé toute la journée sans manger. J’avais l’estomac noué et je commençais à avoir la tête qui tournait. Il a dû me voir me tenir le ventre, parce que le soir même, après le départ de tout le monde, il m’a apporté à manger. »
Le silence retomba.
« Je m’en souviens. » Clara sourit. Une petite lueur avait reparu dans ses yeux. « Quand on est arrivées, on aurait dit que tu allais t’évanouir. »
« Ouais, c’est ça, ricana Yuna. J’ai connu bien pire. »
Evel serra les poings. L’histoire était touchante, mais si Yuna s’était retrouvée dans cet état à force de trop travailler, c’était entièrement de sa faute.
« Il me regardait toujours m’entraîner à faire mes tours… » intervint Mateo. « Même quand je les ratais, il jouait le jeu et faisait comme s’il n’avait rien vu. »
Il sourit. « Je crois qu’en fait, il a peut-être fait de moi un magicien encore plus mauvais. »
« Il n’arrêtait pas de vanter mes annonces, ajouta Rora. Il disait toujours que sa voix était bien plus puissante quand il était jeune. »
« Il m’a offert un viple, une fois, après que je lui ai dit que je n’en avais pas mangé depuis mon arrivée en ville », ajouta quelqu’un d’autre.
« Ah oui. » Un petit rire. « Il est allé jusqu’à la forêt et en est revenu avec un énorme panier. Il était tellement fier de ne pas avoir dépensé un seul Riak. »
« Ils étaient bons, en tout cas. »
« Ouais. Vraiment bons. »
Le silence retomba.
Clara prit une profonde inspiration.
« Après que ma mère s’est donné la mort, il a sombré pendant quelques années et n’a pas pu travailler. Une fois cette période passée, je crois qu’il s’est senti coupable, parce qu’il n’a plus jamais cessé de travailler. J’aurais juste aimé… J’aurais aimé qu’il ait un peu plus de temps pour se reposer et profiter de ses congés. »
Evel s’avança avec un sourire. « Oh, il en a bien profité, de ses congés. »
Tous se tournèrent vers lui.
« Je ne saurais même pas te dire combien de fois il a taquiné le pauvre Mateo à ton sujet. Je crois qu’il aurait osé te le demander plus tôt si ton père n’avait pas été là. »
« Vraiment ? » Elle eut un petit rire. « Je croyais que j’étais la seule… Un jour de congé, on est venus au cirque et, pendant toute la visite, il s’est moqué de moi parce que je ne pouvais pas passer une journée loin de lui… »
Mateo sourit avec tendresse.
Elle poursuivit : « J’étais tellement gênée que j’ai fini par éviter Mateo toute la journée, juste pour lui donner tort. Mais il avait compris. »
« J’ai tellement d’histoires de ce genre où il me taquinait. » Mateo poussa un soupir exaspéré. « Une fois… »
Evel rentra chez lui, le cœur un peu plus léger qu’à son réveil. Ils avaient passé toute la journée à raconter des souvenirs de Gale et à se moquer gentiment de ses habitudes. Et bon sang, il y en avait, des histoires. Le vieil homme arrivait le premier à chaque événement et repartait le dernier. Il avait appris à connaître beaucoup de membres du cirque de très près.
Et il était toujours en train de manigancer quelque chose.
Evel prit une profonde inspiration en entrant dans sa chambre. Il posa son haut-de-forme et se frotta les yeux. Quand il eut retrouvé ses esprits et remis de l’ordre dans ses pensées, il alluma le VTR.
BIP.
« Ils n’ont pas eu l’air de mal prendre l’annulation d’hier et m’ont invité à nouveau. J’y vais maintenant. »
BIP.
Après avoir envoyé ce bref message, Evel éteignit le VTR et fixa le mur sans le voir pendant quelques minutes. Puis il remit son haut-de-forme et reprit la route. Il resta sur ses gardes, l’œil vif. La mort de Gale, la veille, ne le protégeait pas des dangers que représentait Dissent ; s’il n’était pas au mieux de sa forme, il pouvait facilement y laisser la vie.
En approchant de la place de la ville, il vit Moe assis sur un banc de bois, en train de lire un livre intitulé Cent et une blagues à raconter à ses amis.
Il prit le paquet, s’approcha et lui tapota l’épaule. Moe tourna brusquement la tête vers Evel, puis sourit.
« Bon, allons-y. »
Ils poursuivirent vers le nord, puis tournèrent brusquement à gauche. Moe fredonnait un air joyeux qu’Evel ne connaissait pas et avançait à grandes enjambées. Il repensa aux larmes de Moe, le matin même.
Était-ce des larmes de crocodile, ou avait-il déjà tourné la page ?
Peu après, ils se retrouvèrent devant un immense entrepôt portant l’enseigne Moezaar.
« Juste un petit truc, dit Moe en se grattant le menton. Zene peut être un peu… enthousiaste, alors essaie de ne pas trop te laisser décontenancer. Si tu veux lutter contre la corruption et tout ça, tu es au bon endroit. »
Evel hocha lentement la tête. « Zene est puissant ? » Si Zene était un Core, Evel pourrait peut-être s’enfuir, dans le pire des cas.
« Super puissant ! » Moe marqua une pause, puis une lueur s’alluma dans ses yeux. « Au combat, il est tout simplement Zene-ial ! WAHHAHAHAHAHAHAHA ! »
En voyant le visage impassible d’Evel, Moe perdit son sourire. « Euh… oui. Gale… Désolé. » Il déposa une clé dans la main d’Evel et lui fit signe d’avancer. « Bonne chance ! »
Evel se retrouva face à l’immense porte métallique du bâtiment, probablement conçue pour laisser passer un chariot ou une autre grosse machine. À côté se trouvait une porte en bois ordinaire. Il s’avança et introduisit la clé dans la serrure.
Dissent était une vaste organisation terroriste, responsable de la mort de dizaines de milliers de personnes et menaçant d’en tuer encore davantage. À présent, il allait découvrir de près son fonctionnement interne. Sa vie était sans aucun doute en danger. Pourtant, pour une raison ou une autre, il n’avait pas la moindre peur. C’était peut-être dû au caractère de Moe, ou peut-être que la mort de Gale avait rendu tout cela moins important à ses yeux.
Son cœur était parfaitement calme et sa respiration régulière.
Il tourna la clé et poussa la porte.
Grrrriiiiiinc.
Moe le suivait, mais gardait quelques pas de distance.
Après une inspiration rapide, il entra.
L’intérieur de l’entrepôt était sombre.
Une rangée de bougies vacillantes révélait un mur de lampes à Énergie éteintes. Quelque chose était cassé, ou bien ils faisaient ça pour créer une ambiance. Il s’enfonça dans l’entrepôt, chacun de ses pas résonnant contre les murs. Des marchandises de toutes sortes étaient éparpillées au sol, le long des murs, mais on avait laissé un passage parfaitement dégagé jusqu’au centre.
Si c’est fait exprès pour créer une ambiance, est-ce qu’ils cherchent à me faire peur ?
Est-ce qu’ils vont se méfier de moi si je reste trop calme ?
Ses pas résonnèrent contre les murs à mesure qu’il avançait. Clac. Clac. Clac.
Enfin, il s’arrêta. À la limite de son champ de vision, il distingua une silhouette dans la faible lumière. Son visage et ses expressions restaient dans l’ombre, mais la silhouette était incroyablement grande.
« Tu l’as trouvé. » Une voix masculine, cassante.
Le silence retomba.
Evel jeta un coup d’œil derrière lui. Moe se tenait à distance, l’air profondément inquiet. Ce devait être le fameux « Zene » dont il l’avait prévenu.
« Trouvé quoi ? »
Quelques secondes de silence.
Il répéta, un peu plus fort cette fois : « Trouvé quoi ? »
La grande silhouette demeura étrangement immobile. Alors qu’il allait regarder derrière lui pour demander à Moe quoi faire, une vague d’aura le submergea.
Quoi ?
Evel bondit en arrière et glissa les mains dans ses poches pour toucher ses cartes. Il n’activa pas encore Eth.
« Tout va bien. » Un murmure derrière lui. Evel se retourna vers Moe.
« Parle-lui comme tu me parlerais à moi, comme à un bon ami. »
L’aura était puissante. Bien plus que celle d’Evel, et même que celle de Colton.
L’ennemi est un Tisseur, alors je dois rester prudent. Mais que fait sa capacité ? Pour l’instant, je ne ressens aucun effet. Peut-être une sensation étrange, mais ça pourrait très bien être dû à la nervosité.
Une goutte de sueur froide glissa le long du cou d’Evel. Quelque chose fila dans sa vision périphérique. Il tourna brusquement la tête vers le mur.
Il n’y avait rien.
À cause du mauvais éclairage, il peinait à distinguer quoi que ce soit et dut plisser les yeux. La petite flamme continuait de danser sur la mèche, et les caisses de marchandises demeuraient menaçantes et immobiles. Certaines étaient empilées de façon à ressembler à des silhouettes prêtes à lui bondir dessus à tout instant. Ou peut-être que c’étaient vraiment des silhouettes, déguisées en piles de caisses.
Evel prit une profonde inspiration. Il se faisait des idées. Dissent n’avait aucune raison de se méfier de lui.
Il avait l’estomac noué.
Mais c’est une organisation secrète qui doit sûrement prendre des mesures importantes pour s’assurer que tout se passe comme prévu…
« Eth ! »
Le mot fut soufflé à voix basse.
Evel se retourna vers Moe, le visage tendu. Le marchand avait-il oublié de lui dire quelque chose d’essentiel ? Lui faisait-il signe de battre en retraite ?
Sa respiration s’accéléra tandis qu’il envisageait la possibilité de s’être trahi.
Putain !
« Ne fais pas attendre Zene ! »
Un frisson glacé le parcourut.
Zene ! Je l’ai laissé attendre tout ce temps !
Sa respiration se fit lourde. Il se retourna.
Le visage de Zene était là. Pas l’ombre qui se découpait au loin, là où Evel l’avait laissé, mais juste devant lui. Il respirait lourdement et ses pupilles d’un noir d’encre le transperçaient du regard. Evel recula d’un pas, le cœur battant à tout rompre.
Le visage de l’homme était effroyablement laid. Ses joues étaient balafrées et sa bouche déformée.
Putain, putain, putain, putain.
« Tu as découvert la vérité. » Le visage de Zene s’adoucit. « Le salut. »
Evel se pencha en arrière et recula encore d’un pas. Ses lèvres tremblaient. Il essaya de répondre, mais son esprit était trop embrouillé pour trouver quoi que ce soit à dire.
Merde, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à réfléchir ?
Attends.
Je n’ai commencé à autant réfléchir et m’inquiéter qu’après qu’il a activé sa capacité… C’est ça, son effet ?
Il se redressa, et ses tremblements cessèrent d’un coup. Vu la rapidité avec laquelle ses émotions faisaient le yo-yo, l’hypothèse était plutôt plausible. Son corps ne hurlait plus de le voir s’enfuir ; il en fut encore plus convaincu.
Il releva le menton, fit un pas en avant et soutint le regard de l’homme. Maintenant qu’il savait que la capacité de Zene lui inspirait de la peur, tout était sous contrôle.
Avoir peur ? Il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Tout était exactement à sa place !
« Et c’est toi, le salut ? » lança Evel.
Le visage de Zene se fendit d’un sourire hideux.
Ce sourire, qui lui avait paru terrifiant quelques secondes plus tôt, était presque attendrissant, à bien y regarder.
Evel lui rendit son sourire.