Chapitre 137
Le reflet de Mateo brillait dans la vitrine. Il venait de se faire couper les cheveux, une coupe impeccable qui lui avait coûté cher, et portait le plus beau costume qu’il possédait. Prenant une grande inspiration, il rajusta nerveusement son col et serra les tiges des fleurs dans sa main.
Sans vouloir se vanter, il n’avait jamais été aussi beau.
Je peux le faire.
Il reprit le chemin de chez lui, traversa la place de la ville et arriva au pont.
« Vous venez faire quoi ? » Un des gardes leva le menton. « Attendez une seconde… »
« Salut, Chad. »
« Mateo ? Belle coupe ! C’est pour quelle occasion ? »
Brad donna un coup de coude dans le ventre de Chad. « Tu vois pas les fleurs qu’il tient, abruti ? Il va inviter une fille à sortir. »
Chad fronça les sourcils. « Mais t’en as pas déjà une ? La fille actrice, là, je sais plus comment elle s’appelle. »
Mateo rougit.
« Ahhh, je vois. » Chad eut un sourire entendu. « Bonne chance, champion. »
« M-merci », balbutia Mateo en se dépêchant de passer.
Son costume n’était pas adapté au froid, mais le confort n’avait aucune importance pour l’instant. Il avait même le corps brûlant de l’intérieur. Il déglutit et continua son chemin.
Il arriva chez Clara avant d’avoir réussi à mettre de l’ordre dans ses pensées. La maison était minuscule, mais il s’y rendait souvent ; ses pieds avançaient donc sans qu’il ait besoin de les guider.
Il prit une longue inspiration.
Toc, toc, toc.
Si Clara n’était pas chez elle, à vrai dire, ça ne le dérangerait pas : il rentrerait et reprendrait le cours normal de sa journée. Les gens autour de lui n’arrêtaient pas de faire comme s’ils sortaient déjà ensemble, ce qui ajoutait une pression supplémentaire. Il l’aimait beaucoup. Mais est-ce qu’elle, elle l’aimait ? Il pensait qu’ils passaient tous les deux de bons moments ensemble, mais…
Et si ce n’était pas le cas ?
Clara était un vrai rayon de soleil, alors il n’était pas étonnant que beaucoup de gens l’apprécient. Et si elle se montrait simplement gentille avec lui ?
Son estomac se noua.
Peut-être qu’elle l’avait aimé à une époque, mais qu’il avait trop attendu. Elle avait peut-être cru qu’il ne s’intéressait plus à elle et était passée à autre chose. Son dos commença à transpirer et sa respiration devint saccadée.
La porte s’ouvrit.
Son cœur s’arrêta.
Gale, le père de Clara, sortit. Son regard passa des cheveux fraîchement coupés de Mateo aux fleurs qu’il tenait. Il sourit.
« C’est pas trop tôt. »
Mateo lui rendit un sourire gêné.
« Clara ! Tu as de la visite ! »
« J’arrive ! » répondit-elle.
Les mains de Mateo se mirent à trembler.
Gale lui adressa un signe de tête entendu, puis s’éclipsa. Quelques secondes plus tard, une belle jeune femme ouvrit la porte. Ses cheveux noirs et soyeux retombaient sur ses épaules, et son visage était constellé de taches de rousseur. Parfois, Mateo essayait de les compter, mais il finissait toujours par perdre le fil quand son regard se posait sur ses yeux.
Des yeux doux, presque irréels, qui ne le quittaient pas.
« Oh, salut, Mateo ? »
« Je… Euh ! »
Clara cligna des yeux.
Mateo lui tendit les fleurs et s’inclina profondément, les yeux rivés au sol.
Il était trop tard pour faire marche arrière.
« Cl-Clara ! Est-ce que tu voudrais qu’on soit en couple ? » Il fixait les marches qui menaient à la maison, incapable de voir sa réaction, mais le long silence fut un supplice.
Après quelques secondes de plus, il finit par rassembler assez de courage pour relever les yeux. Clara arborait un grand sourire, les larmes aux yeux. Elle était toujours joyeuse, mais il ne l’avait jamais vue aussi heureuse.
Ils se regardèrent dans les yeux, et toutes ses angoisses s’envolèrent en un instant. Elle se jeta dans ses bras. « J-Je croyais que tu m’évitais. »
Il la serra contre lui, l’enlaçant de toutes ses forces. Il avait imaginé tant de scénarios différents, mais son enthousiasme débordant n’en faisait pas partie.
Les larmes lui coulant sur les joues, Gale accourut et se joignit à leur étreinte.
« Bon sang, Mateo ! Tu m’as fait attendre si longtemps que je croyais que je ne verrais jamais ma fille se marier ! »
En voyant son père si heureux, Mateo sentit les larmes lui monter aux yeux.
Depuis quelques jours, Moe laissait régulièrement entendre qu’il voulait aller boire un verre avec Evel. Après l’avoir fait languir, Evel accepta finalement pour un samedi soir.
Le marchand l’emmena dans un bar situé près de l’extrémité nord du Haut-Ichoris, le quartier le plus huppé de la ville. En entrant, Evel fut surpris par l’atmosphère paisible des lieux. La musique jouée en direct était douce et les lumières tamisées. Ce n’était pas le genre d’endroit que Moe fréquentait, semblait-il. Bien sûr, Moe avait déjà réservé une salle privée pour eux deux.
« Tu tiens bien l’alcool ? »
« Pas vraiment. » Il se gratta l’arrière de la tête, gêné. « Je ne bois pas souvent. »
Il n’avait jamais bu d’alcool de sa vie.
Moe ouvrit de grands yeux, puis hocha la tête avec un sourire satisfait. « Alors, aujourd’hui, on va te faire découvrir ça ! »
Il tapa dans le dos d’Evel avec une force considérable. Vu la puissance de chacun de ses coups, Moe devait forcément être au stade du Noyau. À moins qu’il ne soit tout simplement doté d’une force phénoménale.
Ils continuèrent à bavarder, et Evel resta un peu distant jusqu’à l’arrivée des boissons.
« Santé ! »
« Santé », répondit Evel en levant tranquillement son verre. D’un tour de passe-passe, il en versa le contenu dans une paille dissimulée dans son costume.
Il porta le verre à ses lèvres et fit la grimace. « Les gens aiment vraiment ça ? »
« Wahahahaha, t’es trop jeune, mon garçon. Beaucoup trop jeune ! »
La conversation revint aux pièces de théâtre et à l’enthousiasme de Moe pour leur avenir commun.
« Je ne sais pas trop… » Evel laissa sa phrase en suspens.
« Fais-moi confiance. La prochaine pièce va te couper le souffle. En parlant de souffle, ce qui est vraiment nul, c’est que ton verre soit presque vide. » Il lui en servit un autre. « Tu piges ? J’ai dit “nul”, comme dans “ça craint”. »
Evel eut un petit rire. « C’est plutôt malin, en effet. »
Moe se servit à son tour, et ils entrechoquèrent leurs verres. Bien sûr, Evel ne but pas une seule goutte.
La conversation devint plus décousue, et Evel fit de son mieux pour suivre le rythme en se détendant et en ralentissant ses gestes. Finalement, ils en vinrent aux affaires de Moe et à la façon dont il les avait bâties de ses propres mains, alors qu’il n’était encore qu’un garçon.
« Ce que tu as accompli est vraiment impressionnant. » Evel hocha la tête. « Je suis content d’avoir un aîné aussi sage pour aider notre cirque à garder le cap. »
« Ce n’est rien à côté de ce que tu as fait à ton âge. Tu es bien plus jeune que je ne l’étais quand j’ai… hic… connu mon premier succès. Qu’est-ce qui t’a amené à Ichoris ? »
Evel enserra son verre à moitié plein. « Je ne sais pas si je devrais le dire… »
« Oh, allez. Tu peux me faire confiance ! »
Il hésita.
« La vérité, c’est que je ne viens pas d’un milieu aussi modeste. Je viens d’une certaine famille et j’ai eu quelques ennuis. » Il s’interrompit et jeta un coup d’œil à la porte. « Je préfère ne pas trop m’étendre là-dessus. »
« Non, non. Raconte-moi. »
Evel regarda autour de lui, nerveux. « Ils peuvent nous entendre ? »
« Ils ont intérêt à ne pas nous entendre, vu ce qu’on les paie ! » répondit Moe. Puis il prit un air grave. « Ici, on est à l’abri des oreilles indiscrètes. »
Evel prit une profonde inspiration. « Redigo n’est pas… tout à fait l’organisation héroïque que tu imagines. Bien sûr, ils aident à débarrasser les rues des criminels, mais ils font aussi pas mal de choses douteuses. Je me suis retrouvé mêlé à tout ça et j’en ai fait les frais. Tout le système est corrompu. »
Evel plaqua une main sur sa bouche et baissa nerveusement les yeux vers son verre. « P-Pardon, je ne pensais pas que ces boissons étaient si fortes… Je devrais partir. »
« N’aie pas peur », le rassura Moe. « Tu peux me faire confiance. Je te le promets. »
« Je ne sais pas… »
« Alors, tu n’es pas proche de ta famille ? »
« Qu’ils aillent tous brûler en enfer. Et ces salauds de… » Le regard d’Evel parcourut nerveusement la pièce. « J-J’ai un contrat avec Prachar. Je ne peux pas en dire plus. » Il se leva. « On devrait en rester là pour ce soir. »
« D’accord, d’accord. » Moe ralentit son débit. « Du calme, du calme. Pas besoin de paniquer. Le fait est que tu n’as pas encore gratté la surface des méfaits de Redigo. »
Evel ouvrit de grands yeux. « Vraiment ? Comme quoi ? »
« Pour ça, il va te falloir un verre. »
Evel hésita, puis hocha lentement la tête. « D’accord. Mais laisse-moi aller aux toilettes. Je n’ai pas l’habitude de boire autant. »
« Bien sûr ! Je suis impressionné que tu aies tenu le coup jusqu’ici — hic. »
Evel sortit de la pièce et se rendit aux toilettes, où il vida dans la cuvette toutes les boissons qu’il avait accumulées.
Il se regarda dans le miroir et prit une profonde inspiration. Il sortit le sachet d’Agent destiné à le protéger contre Dissent et l’avala d’une traite. Il ne savait pas si Dissent allait aujourd’hui corrompre son esprit, mais, vu les progrès qu’il faisait, il n’avait aucune raison de prendre ce risque.
Il revint discrètement, jetant par-dessus son épaule des regards méfiants avant de rentrer dans la pièce.
« O-On peut vraiment parler de ça ? »
Ils burent un autre verre chacun.
« Eh bien, tu les as… hic… vus faire de mauvaises choses, toi-même, non ? »
Moe commençait à avoir des gestes moins assurés.
« Bien sûr », répondit Evel en haussant les épaules. « Tout le monde les a vus faire. Mais on ne peut rien y faire. C’est comme ça. »
Moe entrouvrit la bouche, puis la referma aussitôt.
Il renonce ?
« On reprend un verre ? » Evel en resservit. « Je dois avouer que je commence à aimer le goût. »
Moe eut un grand sourire.
« WAHHAHAHAHAHAHA ! Voilà, tu commences à comprendre ! Santé ! »
Cling.
« Eh bien, reprit-il en se raclant la gorge, je fais peut-être partie d’une petite organisation qui aide les gens à lutter contre certaines injustices… C’est un endroit où tu pourrais — hic — trouver ta place, si tu veux vraiment changer les choses. »
Evel se cala contre le dossier de sa chaise. « C’est incroyable, mais je ne suis qu’un petit commerçant. Je ne pense pas pouvoir faire grand-chose. »
« N’importe quoi ! Tu nourris les habitants des quartiers pauvres et tu leur donnes des vêtements… hic… pour les tenir au chaud. Mais il y a quelque chose de plus important que tout ça. »
Evel se pencha vers lui.
« Tu peux faire passer un message. »
« Un message ? »
« Oui ! » Ses yeux s’illuminèrent d’ardeur. « Aux gens importants de cette ville ! Grâce à tes pièces, tu peux leur dire à quel point on les a piétinés et brisés. Avec ton réseau, tu as accès à des milliers de gens en colère, à condition de… hic… faire passer le message comme il faut. »
Il se tourna vers Evel, lentement, un large sourire aux lèvres et une profonde admiration dans les yeux. « Dimanche prochain, après le spectacle dans les quartiers pauvres… hic… viens à l’entrepôt de Moezaar. Ah, mais attends… Dimanche, c’est demain. »
Il avala une nouvelle gorgée.
« Alors, demain ! Wahahahahaha ! »