Chapitre 136
La première neige ne tient jamais longtemps.
En quelques jours, tout aurait fondu, et il ne resterait que quelques amas pour rappeler que d’autres flocons allaient tomber. C’était peut-être pour ça que la première neige avait quelque chose de si spécial.
C’était peut-être aussi pour ça qu’il s’était tant amusé dans la neige avec le reste du cirque. Ils avaient construit d’immenses forts, participé à des batailles de boules de neige organisées et organisé un concours de bonshommes de neige, que Toan avait inévitablement remporté. Il avait beau être parfois complètement à côté de la plaque, son talent artistique était indéniable. Finalement, le froid s’était installé et les gens n’avaient plus supporté le temps. D’autres étaient tout simplement épuisés.
« À demain ! »
« Moi, je ne travaille pas demain. »
« Moi non plus… Alors, après-demain ? »
« Je ne travaille pas après-demain. »
« … »
« … »
« Alors, à une prochaine ! »
« À plus ! »
Et sur ces mots, le groupe se sépara.
Ils vivaient tous dans les quartiers pauvres, mais pas dans le même secteur. Evel se dirigeait vers le pont quand il se rendit compte que quelqu’un le suivait de près.
Un homme aux cheveux noirs et au visage rond, qui portait lui aussi un haut-de-forme.
« Mateo ? »
« S-salut, Eth. » Ses yeux allaient d’un côté à l’autre.
« Ta maison n’est pas dans l’autre direction ? »
Mateo remua sur place.
Evel plissa les yeux. « Tout va bien ? »
« Je… euh, j’ai un secret à te confier. »
« Et tu veux me le confier ? »
« Oui, euh… En vérité… » Sa respiration se fit saccadée. « Je… » Il entortilla ses doigts. « Je… »
Il secoua la tête et prit une grande inspiration.
« Tu peux me faire confiance, je ne le répéterai à personne », l’encouragea Evel. S’il avait tant de mal à se confier, c’est que ce devait être un sacré secret.
« J’ai un faible pour Clara », lâcha-t-il.
« Mhm, et ? »
« Eh bien… c’est à peu près tout. »
Evel pencha la tête. « C’est ça, ton secret ? Tu aimes Clara ? »
« Chuuut ! » Mateo se rapprocha et chuchota : « Parle moins fort, s’il te plaît. »
« Vous ne sortez pas déjà ensemble ? »
Il rougit. « Quoi ? Non… Quoi ? Bien sûr que non. Je ne suis même pas sûr qu’elle m’aime bien… »
Il ne sait pas si Clara l’aime bien ? Mais quel idiot !
« À qui d’autre en as-tu parlé ? »
« À Toan et Yuna, mais je leur ai fait promettre de ne le dire à personne. T-tu ne le diras pas non plus, hein ? »
On dirait que j’ai surestimé l’avancement de leur relation.
À ses yeux, ils étaient déjà pratiquement amants, surtout vu la façon dont ils flirtaient sans arrêt. Et il ne parlait pas seulement de Toan et Yuna : il aurait parié que tout le monde au cirque était au courant, à présent.
« Bien sûr », promit Evel en se grattant le menton. « Mais ce n’est pas tout ce que tu voulais me dire, si ? »
« Eh bien… » Mateo hésita. « Depuis qu’elle s’est mise à jouer dans la pièce, je ne sais plus quoi faire. »
« La pièce… » Il s’interrompit, puis comprit ce à quoi Mateo faisait allusion.
C’était effectivement un sérieux problème.
Grâce à ses grands talents d’actrice, Clara était devenue un pilier des pièces et tenait généralement le premier rôle féminin. Mateo, en revanche, n’avait pas vraiment la fibre d’acteur. Il savait jouer quelques personnages, mais son registre limité faisait que le rôle du héros revenait souvent à quelqu’un d’autre…
« Tu as… pensé à lui dire ce que tu ressens ? »
« Eh bien, oui… mais… »
Evel soupira. « Deux semaines, ça te suffit ? D’ici là, je veillerai à ce qu’elle n’ait aucun rôle trop romantique avec quelqu’un d’autre. Après, elle risque de se poser des questions. »
Son regard s’illumina. « V-vraiment ? Merci, Eth ! »
Mateo détala aussitôt, sans laisser à Evel le temps de revenir sur sa décision. Evel le regarda s’éloigner, un sourire amusé aux lèvres.
Comme il l’avait prédit, la neige fondit quelques jours plus tard. L’air n’en resta pas moins glacial.
Evel frissonnait, debout dehors, sur sa colline préférée. Il avait activé sa capacité et en étudiait attentivement les propriétés. Il aurait pu faire ça chez lui, mais il voulait changer de décor. À présent, il se demandait si c’était une si bonne idée.
Il ferma les yeux et s’exerça à la technique décrite dans le livre sur l’Avancement vers Tisseur. Comme lorsqu’il canalisait son Énergie dans ses cartes, il se concentra sur son esprit, là où se trouvait le noyau, et imagina visuellement les cordes d’Énergie qui quittaient son corps.
Bien sûr, les véritables filaments d’Énergie étaient si minuscules qu’il ne pouvait ni les voir ni se représenter leur forme réelle. Mais l’essence même d’un Tisseur consistait à tisser ; les visualiser ainsi était donc la méthode d’entraînement la plus courante. Une fois que les cordes d’Énergie imaginaires s’éloignèrent de son esprit, il tendit les mains et essaya de leur donner une forme. Il appelait cette étape le guidage du tissage.
Même les yeux ouverts, il ne verrait pas les cordes d’Énergie. Au mieux, il devinait où elles se trouvaient et se servait de ses mains comme d’un guide improvisé pour les maîtriser à sa guise. Du moins, c’était le but. Il savait instinctivement que lorsqu’il tendait les mains pour modeler l’Énergie, il échouait.
Au moins, il avait pris le coup pour imaginer les filaments quittant son esprit.
Pour le reste, comme pour tout le reste, il allait s’exercer, progresser et apprendre.
« Je ne sais pas si c’est une bonne idée de continuer à venir. »
Albert sirota son thé. « Tu as réussi à faire avancer les choses avec Dissent ? »
Evel secoua la tête. « Pas encore, mais ce n’est qu’une question de temps. Moe se comporte de façon particulièrement louche. Je pense qu’il veut m’engager, mais la personne qui le soutient et la ville hésitent encore. »
« Tu as peur qu’ils te suivent pour vérifier tes antécédents ? »
Evel hocha la tête.
Albert posa sa tasse. « Je ne m’étais pas rendu compte que tu avais autant progressé. » Il marqua une pause. « Tu as raison. À partir de maintenant, on arrête les entraînements quotidiens. Mais je demanderai à Avid de te trouver une cape qui dissimule un peu ta présence, pour que tu puisses t’entraîner une fois par semaine. »
« Ce sera sans danger ? »
« Pas ici. » Albert secoua la tête. « Je te donnerai un lieu différent à chaque fois. Une fois sur place, tu t’entraîneras seul. Si je décide que personne ne te suit, je viendrai t’aider. Sinon, tu sauras que quelqu’un est là. »
« Et s’ils sont trop forts ? »
« Dans ce cas, tu seras plus en sécurité avec moi, quoi qu’il arrive. Le fait est que même s’ils me découvrent, ce n’est pas vraiment un problème. Ils pourront fouiller autant qu’ils voudront, ils ne trouveront pas l’Agent. Je me suis fait passer pour un précepteur qui aide les familles fortunées à instruire leurs enfants. Ce n’est pas si rare, et ils seront peut-être même rassurés de croire qu’ils ont découvert ton “secret”. »
« Dans ce cas, pourquoi ne pas continuer comme avant ? »
« Si tu es vraiment sur le point d’y arriver, autant choisir la voie la plus simple. S’ils t’engagent vraiment et commencent à te faire confiance, on pourra reprendre nos séances habituelles sans problème. »
Evel hocha la tête. Il aimait passer du temps chez Albert, à s’entraîner et à manger ses plats faits maison, mais la sécurité restait la priorité absolue.
« D’accord, mais aidez-moi à travailler le tissage avant que je parte, puisque je vais devoir me débrouiller seul pendant un moment. »
« Merci. » Wallace prit le bol de soupe que lui tendait un membre du cirque.
Le travail dans les mines était épuisant et on leur donnait très peu à manger. Sans le cirque et ses rations supplémentaires, qu’il leur fournissait toujours, il ne savait pas comment il aurait survécu au froid. Et dire que d’autres avaient travaillé des années en se contentant des maigres provisions de Redigo…
Il frissonna de nouveau. Au moins, Redigo lui avait donné des vêtements chauds pour le protéger du froid.
« Au fait, le cirque recrute », lui annonça poliment la jeune fille avec un sourire. « Si vous remplissez l’un des critères affichés, vous pouvez tenter votre chance. »
Il hocha la tête et chercha l’affiche du regard.
Quiconque travaille dans les mines est forcément bosseur… Ils ont de sacrés candidats sous la main.
Les critères étaient étonnamment faciles à remplir : on attendait très peu de choses des candidats et on promettait de leur apprendre tout le reste. La seule condition était de posséder une compétence impressionnante, même vaguement liée au cirque. Avec toute son expérience, Wallace pourrait sans doute trouver un poste ici.
Il resserra les doigts autour du bol de soupe chaude.
S’il travaillait au cirque, il prendrait une chance à quelqu’un de jeune, quelqu’un qui avait toute la vie devant lui. Il soupira et s’assit sur l’un des bancs en bois. L’air était froid, mais avec les vêtements chauds et la soupe du cirque, c’était supportable.
Alors qu’il finissait son repas, il sentit une main lui tapoter l’épaule.
« Comment ça va, Wally ? »
« Gale. » Il sourit. Depuis leur première rencontre, ils se croisaient souvent. « Toi aussi, tu viens pour manger ? »
Gale secoua la tête. « Non. Clara me donne tellement à manger tous les jours que je n’ai besoin de rien d’autre. » Il se frotta le ventre de ses mains tremblantes. « Mais dis-moi si je deviens trop gros, hein. »
Wally eut un petit rire et avala sa dernière cuillerée. La soupe avait refroidi, mais sa chaleur s’était déjà répandue dans son corps. « Comment se fait-il qu’un vieil homme comme toi supporte si bien le froid ? »
« Un vieil homme ? » Gale recula. « Je n’ai que… » Il s’interrompit. « Un peu de respect ! »
Wallace eut un petit rire.
« Tu sais, reprit Gale en regardant son bol, le cirque recrute, et tu as l’air d’avoir plus d’un talent. »
« Non… Je ne suis pas fait pour cette vie. Le travail à la mine me convient très bien. »
« Dommage. Le cirque aurait pu profiter de tes compétences pour son expansion. »
« Dans d’autres villes, paraît-il. »
« C’est ça. C’est fou de voir tout ce qu’ils ont accompli en si peu de temps. »
Wallace sourit poliment et se leva pour rapporter le bol.
« Il est dirigé par des gens bien. J’espère qu’ils continueront à réussir. À bientôt, Gale. »
Le lendemain, il l’attendait encore une journée de travail éreintante ; il avait besoin de bien se reposer pour tenir le coup.
« Dis, ma fille a récemment acheté des fruits au Haut-Ichoris, et il y en a trop pour un “vieil homme” comme moi. Ça m’aiderait beaucoup si tu en prenais. »
Wallace s’arrêta. Puis il sourit.
« Avec plaisir. »