Chapitre 134
Evel se réveilla au chant des oiseaux.
Il s’étira en bâillant et repoussa sa couverture. Son regard se posa brièvement sur le VTR caché dans le placard, puis il se tourna vers l’avant. Après s’être passé un peu d’eau froide sur le visage, avoir vérifié ses messages et terminé sa routine matinale, il sortit de chez lui en costume et haut-de-forme.
À peine eut-il mis le pied dans la rue qu’il frissonna.
Le froid commençait vraiment à s’installer. Assez pour justifier l’achat de nouveaux vêtements pour la saison. À tout le moins, il lui fallait des sous-vêtements pour avoir plus chaud. Il tint fermement son haut-de-forme tandis qu’il prenait son chemin habituel.
Des groupes d’enfants couraient vers l’école ; certains riaient, d’autres avaient l’air aussi vaseux que lui. Il prit une grande inspiration dans l’air du matin en s’engageant sur le chemin qui longeait la rivière, loin de la ville. Il aimait cette promenade, et le grondement incessant du cours d’eau l’aidait à réfléchir à ses projets pour la Legerdemain et, plus important encore, pour Dissent.
Il ne tarda pas à arriver chez Albert.
« Salut », lança-t-il.
Son mentor à la force démesurée, qui avait autrefois refusé une invitation directe de Regulus, était accroupi au ras du sol, en train de cueillir des fleurs, les mains couvertes de terre.
Il portait un tee-shirt jaune fluo, un short qui lui arrivait à peine aux genoux et des claquettes.
Il se tourna vers Evel. « Salut. Le petit-déjeuner n’est pas encore prêt. »
« Il ne fait pas trop froid pour porter un short ? »
Albert pencha la tête et baissa les yeux vers sa tenue.
« Bof, répondit-il en haussant les épaules. La première neige n’est même pas encore tombée, alors pour l’instant, il ne fait qu’un peu frais. Et puis, tu sens moins le froid que les Profanes, tu te souviens ? »
« C’est donc pour ça que je ne l’ai pas vraiment senti jusqu’à maintenant. Je vais préparer le petit-déjeuner. »
Il entra dans la cuisine et se mit à préparer deux portions : du pain croustillant, des saucisses grésillantes et des œufs. Quand le repas fut prêt, Albert était déjà rentré. Il s’essuyait le front et se lavait les mains.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« Quoi donc ? »
« Tu t’essuies le front comme si tu transpirais. »
Albert était trop puissant pour que des tâches aussi banales le fassent vraiment transpirer.
Il contempla sa main un instant, puis haussa les épaules. « Une habitude, je suppose. » Il tira une chaise et s’assit. Evel apporta le repas, ainsi qu’une bouilloire pleine de thé et deux tasses.
« Merci pour le repas. » Ils finirent de manger en silence. Evel termina le premier ; il laissa donc la vaisselle à Albert et descendit au sous-sol.
Après quelques étirements, il commença son entraînement. Aujourd’hui, il se concentra sur le dos, les biceps et les abdos. Pour tirer le meilleur parti de son temps, il devait se pousser jusqu’à ses limites absolues !
…
Quand Albert descendit l’escalier, Evel était assis par terre, respirant doucement.
« La pause t’a rendu paresseux. » Albert sourit.
Il se leva d’un bond. « Pas du tout. Je récupère juste pour être en forme quand tu seras là, comme ça tu n’auras aucune excuse pour ne pas m’affronter tout de suite. »
Son mentor se fit craquer le cou et s’approcha d’un air menaçant. « Vas-y, montre-moi. »
Ils échangèrent des coups pendant plus d’une heure, avant qu’Evel ne se mette à utiliser sa capacité et ses cartes. Sans rien utiliser, Albert devait rester un cran en dessous d’Evel en vitesse et en force.
Avec sa seule capacité, Albert devait être à son niveau. Avec sa capacité et ses cartes, il devait avoir un net avantage en vitesse sur Evel pour garder le dessus.
Bien sûr, Albert n’utilisait jamais sa capacité et se battait uniquement grâce à sa maîtrise.
Qui savait quel genre de monstre il était à pleine puissance ? Il était au moins assez fort pour faire douter le Maire de lui-même.
Le sandwich ne résista pas à la faim d’Evel.
Il était très bon — bien meilleur que celui qu’Evel préparait, alors qu’il était certain d’avoir utilisé les mêmes ingrédients. Albert lui cachait ses secrets de cuisine, mais il finirait par les découvrir un jour.
Ils bavardèrent un peu pendant le repas : nouvelles de la troupe, de Dissent, de son entraînement, et ainsi de suite.
« Ah, au fait, je devrais te prévenir : la famille Zircon a déclaré Colton disparu. »
Evel plissa les yeux.
« Seulement maintenant ? »
« Dire qu’il a disparu, c’est une façon plus élégante de dire qu’il est mort, afin de ne pas ternir leur réputation s’il réapparaît par hasard. Un représentant de la famille viendra sans doute enquêter en ville. »
« Est-ce que je dois faire quelque chose ? »
Albert secoua la tête.
« J’ai effacé toutes les traces. À moins que le Maire lui-même ne te dénonce, tu ne risques probablement rien. »
Evel acquiesça.
Il ne s’inquiétait pas trop de ce que ferait le Maire. Celui-ci n’avait rien tenté contre Evel récemment ; pourquoi le ferait-il maintenant ? Et même s’il s’y mettait, Evel ne pouvait pas faire grand-chose d’autre que de compter sur Agent, de toute façon.
« Ça peut paraître cynique, mais Agent va redoubler d’efforts pour te protéger maintenant que tu as une piste sur Dissent. »
Je suis donc plus « précieux », maintenant ?
Bien sûr, d’un point de vue commercial et organisationnel, c’était parfaitement logique. Evel ne pouvait pas leur en vouloir.
« Merci pour le repas. » D’un salut poli et prit congé. Il reprit le même chemin, puis bifurqua pour longer la rivière au lieu de retourner chez lui. Le doux murmure du courant l’accompagna jusqu’au pont, où deux gardes, Brad et Chad, étaient affalés contre un poteau métallique.
Brad le vit le premier et se redressa aussitôt, donnant un coup de coude à Chad. Celui-ci se leva à son tour.
« B-bonjour, monsieur ! »
Il garda un visage impassible et leur adressa un bref signe de tête. En traversant le pont métallique, il sentit une rafale fraîche lui hérisser la peau.
Froid. Beaucoup trop froid.
Il fallait vraiment qu’il s’achète des vêtements.
À son arrivée dans les bidonvilles de l’ouest, le paysage changea. La cendre blanche omniprésente était là, l’odeur un peu plus forte, et les bâtiments un peu plus délabrés. Mais comparés à ce qu’ils étaient la première fois qu’il était venu, la cendre et l’odeur n’étaient pas si terribles.
Je me demande si c’est en partie parce qu’une partie des cendres finit à Haut-Ichoris, avec les ouvriers qui s’y rendent pour les spectacles ou les VIP qui les emportent avec eux.
Peu importait la quantité de déchets ou de cendres acheminée à Haut-Ichoris : les infrastructures permettaient de tout nettoyer immédiatement, sans rien laisser traîner.
Il traversa les bidonvilles centraux, là où il avait vu pour la première fois Clara et son père mendier de quoi manger. Il n’y avait plus de vagabonds. Personne n’avait besoin de mendier pour se nourrir, puisque le cirque pouvait leur donner à manger.
Le problème du logement, en revanche, n’avait jamais disparu. De plus en plus de gens arrivaient chaque jour dans les bidonvilles, mais les logements — le petit bout de terrain qu’il avait libéré dans le secteur occidental — ne suffisaient plus à les accueillir. Malheureusement, Evel n’avait pas de solution. Ce n’était pas comme s’il en était vraiment responsable.
Il poursuivit son chemin jusqu’au secteur sud-ouest. Le cirque était visible de loin : sa grande tente rouge et blanche tranchait nettement sur le décor gris et terne. Il occupait une vaste superficie, divisée en de nombreux secteurs. Même la partie principale était bien plus grande que lorsque Agent l’avait construite.
En approchant de l’entrée, il entendit un concert d’acclamations et de rires. Il prit une longue inspiration, écarta le rideau et entra. Quelques personnes le saluèrent, d’autres lui adressèrent un sourire poli, mais rien d’autre ne changea.
Il expira.
Depuis quelques semaines, les autres ne se comportaient plus vraiment bizarrement avec lui. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de retenir son souffle chaque fois qu’il entrait, de peur que l’atmosphère ne se refroidisse et que tout le monde l’évite.
« Bonjour, Eth. »
Yuna était prête à lui faire son compte rendu. Elle savait désormais à quelle heure Evel arriverait. Il lui fit signe de continuer et l’écouta attentivement. Il tenait à être au courant de tout ce qui se passait au cirque.
Pour finir, Yuna ajouta une information nouvelle.
« Avec la baisse des températures, Redigo distribue des vêtements adaptés à tous ceux qui travaillent dans les mines. Les gens du cirque ont déjà les moyens de s’en acheter, mais… »
Evel acquiesça.
« Alors distribuez des vêtements à ceux qui n’en ont pas. Les morts ne peuvent pas assister à nos spectacles, de toute façon. »
Son visage s’éclaira.
Après le compte rendu, il rejoignit le groupe de magiciens et prit le relais de Mateo pour leur entraînement. Le magicien au visage rond et jovial accepta avec enthousiasme, puis trottina presque jusqu’à Clara. Elle donnait un cours d’acrobaties quand il l’interrompit. Elle laissa les élèves poursuivre en séance libre.
Evel secoua la tête. Mateo était bien payé pour flirter — il était vraiment sans vergogne, mais son audace avait aussi quelque chose d’inspirant. Clara n’était pas mieux.
Il leur montra quelques nouveaux tours qu’il avait préparés, ainsi que d’anciens, et les aida à corriger leurs petites erreurs. Ensuite, il retourna dans sa tente personnelle.
Comme à son habitude, Moe arriva avec un large sourire et un rire tonitruant. Il lui soumit quelques propositions audacieuses et lui remit plusieurs scripts.
« Je vais les lire tout de suite. »
Quelques minutes de lecture sous le regard du terroriste présumé plus tard, Evel acquiesça.
« Pas mal, mais il faut encore les retravailler. Pour l’instant, on va passer aux pièces de Prachar, puis on reviendra à celles-ci. »
« D-d’accord. » Le visage de Moe s’affaissa tandis qu’il s’en allait.
Après encore quelques heures de paperasse et de discussions, sa journée de travail prit fin.
Certains aimaient rester tard, tandis que d’autres devaient le faire pour des raisons de sécurité, mais presque tous les autres partirent à peu près à la même heure.
En sortant, il remarqua les membres les plus anciens du cirque — Yuna, Toan, Clara et Mateo — qui partaient ensemble. Ils riaient et se moquaient de Toan à propos de quelque chose qu’il avait dit. Evel ne parvint pas à distinguer ce qu’ils racontaient avant qu’ils ne soient trop loin.
Son regard s’attarda sur le groupe, secoué de rire et toujours occupé à se taquiner.
Comme si elle avait senti quelque chose, Yuna se retourna et croisa le regard d’Evel l’espace d’un instant. Il détourna aussitôt les yeux et prit le chemin du retour.
Après avoir déposé quelques affaires de travail chez lui, il enfila une tenue adaptée à sa course du soir. Ses vêtements étaient un peu légers, mais avec son cœur qui battait à tout rompre, il n’avait pas froid du tout.
Il rentra chez lui après être passé à la boutique de Stephen pour acheter le journal et des vêtements adaptés à la Saison de Repos.
Comme Albert le lui avait dit, il vit le petit article annonçant que Colton était « porté disparu ».
LE SOLDAT DE REDIGO COLTON ZIRCON PORTÉ DISPARU AU COMBAT.
Ce matin, Vito, le chef de Redigo, et le représentant actuel de la famille Zircon ont publié une déclaration commune au sujet de la disparition du jeune héritier, Colton.
La situation reste floue, mais les deux parties ont annoncé qu’elles récompenseraient toute personne disposant d’informations sur les allées et venues de l’homme.
« Nous pensons qu’il a choisi de prendre un peu de recul par rapport à Redigo, mais, par prudence, nous poursuivons nos recherches. Vous trouverez sa photo ci-dessous. Si vous avez la moindre information, veuillez contacter le quartier général de Prachar à Haut-Ichoris, ou le nôtre à Bas-Ichoris. » — VITO, CHEF DE REDIGO EN VILLE.
Une fois chez lui, Evel s’entraîna avec sa capacité en utilisant l’une des fioles ressuscitées qu’il avait obtenues de Zephyr. L’exercice était intense, mais la douleur n’était pas aussi forte qu’avec les fioles immergées. La majeure partie de la douleur venait tout de même du manque d’Énergie dans son noyau ; l’expérience restait donc désagréable.
Après quelques minutes allongé sur le tapis, il prépara le dîner. Il passa le reste de la soirée à étudier sa Main spectrale et l’énergie en général, jusqu’à ce que ses poches sous les yeux deviennent trop lourdes et son esprit trop embrumé pour que cela vaille la peine de continuer.
Il aurait pu utiliser un stempacks pour étudier toute la nuit, mais il n’en avait pas vraiment envie et décida donc d’en rester là.
Après avoir rapidement vérifié son VTR et suivi sa routine du soir, il se coucha et ferma les yeux.
C’était une bonne journée.