Chapitre 131
Dans les bidonvilles de l’ouest, les cors retentirent.
Quatre personnes en robe sombre dansèrent autour d’un coffre en bois. Leurs mouvements étaient saccadés, entrecoupés de bonds et de pirouettes brusques, et durèrent plus d’une minute entière.
Le public s’agita, mal à l’aise, tandis que la tension montait.
Les cors retentirent de nouveau.
« Non ! »
Une fille déboula des coulisses, les larmes roulant sur ses joues couvertes de taches de rousseur. Ses cheveux ondulés, d’ordinaire bien coiffés, étaient en bataille.
Presque tous les spectateurs connaissaient bien cette fille : Clara.
« S’il vous plaît, non », sanglota-t-elle. « Je vous en prie, ne me faites plus de mal. »
Un murmure parcourut le public.
« Les rumeurs étaient donc vraies ? »
« Bien sûr que non, c’est juste un spectacle. »
« Mais regarde-la ! »
Clara s’effondra à genoux, sanglotant de façon incontrôlable.
Un nouveau murmure s’éleva tandis que le public tentait de percer le mystère qui se déroulait sous ses yeux.
« Elle ne vendrait jamais des informations à un concurrent ! J’ai entendu dire que Legerdemain payait déjà bien. »
« Mais les hauts placés pourraient payer bien plus… Legerdemain n’en est pas encore là. »
« Ils l’ont donc prise la main dans le sac ? »
« J-j’espère qu’elle va s’en sortir ! »
Les cors retentirent encore. Plus fort.
Une silhouette familière sortit de derrière les rideaux. Elle portait un costume sombre et un haut-de-forme. Son masque blanc arborait un sourire impénétrable, et une fente rouge verticale lui barrait la joue.
La Main de l’Oracle.
Clara regarda derrière elle et poussa un cri strident. Elle tenta de s’enfuir en rampant à reculons, mais la Main de l’Oracle réduisit calmement la distance qui les séparait.
« P-pitié… » supplia-t-elle.
Les cors retentirent à nouveau et, soudain, son corps se redressa, les bras tendus, la poitrine tournée vers le ciel.
La voix tonitruante de Rora retentit de nouveau :
« La plupart d’entre vous savent déjà que Clara a trahi Legerdemain. Aujourd’hui, elle en subit les conséquences. »
Le corps de Clara se dirigea vers le coffre, lentement et péniblement. On aurait dit que son esprit luttait contre son propre corps à chaque pas. Les quatre silhouettes qui dansaient autour du coffre s’écartèrent, et Clara y entra.
Bam !
La porte se referma, dissimulant entièrement Clara, à l’exception de trois trous : un pour sa tête et un pour chacun de ses bras.
« Je suis désolée… » supplia-t-elle encore.
La cruelle Main de l’Oracle ne montra pas le moindre signe d’hésitation. Il sortit deux énormes scies et les présenta au public.
Des exclamations étouffées. Des murmures. Le craquement du pop-corn.
Tous ces bruits furent noyés sous une musique intense et crescendo.
La Main de l’Oracle fixa la foule d’un regard sinistre à travers son masque, puis se tourna vers Clara.
Personne n’osa respirer.
BAM !
Il enfonça la première scie dans une petite fente, à l’endroit où aurait dû se trouver la hanche de Clara. Le public poussa un cri. Sans la moindre hésitation, l’homme masqué enfonça l’autre scie, juste au niveau de ses épaules.
« Que cela vous serve de leçon ! » hurla Rora. « Mais la Main se montre clémente ! »
Il saisit la partie centrale du coffre et la fit coulisser sur le côté.
Le public n’en croyait pas ses yeux.
Clara était coupée en trois, et son torse était déplacé sur le côté. Son expression n’avait pas changé et ses mains continuaient de bouger. Elle était toujours en vie ! Il l’avait mutilée, et elle était toujours en vie !
Le mystérieux magicien passa la main dans le vide, à l’endroit où aurait dû se trouver le torse de Clara, puis se tourna vers la foule.
À travers son masque tout-puissant, il plongea son regard dans celui de chacun, comme pour les avertir de ne pas le trahir. Puis il remit le coffre en place et arracha les lames l’une après l’autre, avec une violence manifeste.
Clic.
Le coffre s’ouvrit, et Clara s’effondra en avant, à genoux, le souffle court. La Main de l’Oracle tendit le bras vers elle, et son corps fut secoué de spasmes sur place. Puis il se figea, mortellement immobile.
La Main de l’Oracle se tourna vers la foule et, telle une marionnette, Clara en fit autant.
Ils s’inclinèrent tous les deux.
« Trois morceaux ! » tonna Rora.
Au début, le public resta silencieux. La moitié affichait une terreur absolue, tandis que l’autre tremblait de révérence.
Puis une personne applaudit. Une deuxième l’imita, et chaque applaudissement s’ajouta au précédent, jusqu’à former une ovation. Les acclamations suivirent, un rugissement plus puissant que tout ce qu’ils avaient jamais produit. Certains étaient emballés, d’autres impressionnés. Beaucoup craignaient que, s’ils n’applaudissaient pas assez fort, ils ne soient les prochains sur le billot.
Evel entra dans l’arrière-salle et retira son masque.
« C’était parfait ! » Yuna afficha un sourire tendre.
Evel hocha la tête, le visage aussi radieux.
Cette fois, ils avaient adopté une approche légèrement différente et décidé de tout préparer bien à l’avance. Ils avaient fait courir les rumeurs, caché délibérément Clara — l’une des membres de la troupe les plus reconnaissables — et bâti autour d’elle une histoire de trahison et de châtiment. En voyant la terreur sur le visage du public, Evel sut que ça avait marché.
Yuna consulta son carnet. « En fait, rien que le fait d’avoir répandu les rumeurs a augmenté le nombre de spectateurs. Maintenant que le spectacle lui-même a aussi été un succès, je suis sûre que le prochain attirera encore plus de monde. Et surtout, vous avez désormais l’image d’un monstre terrifiant et impénétrable, ancrée dans tous les esprits. »
Evel sentit son cœur s’alléger. Pas à cause de ses paroles, mais grâce à Yuna elle-même.
Cela faisait presque un mois qu’il était interdit d’entraînement, et depuis, il s’était beaucoup plus investi dans Legerdemain. À présent, Yuna se sentait assez à l’aise pour lui parler presque comme avant. Les autres membres ne l’invitaient toujours pas vraiment à dîner avec eux, mais au moins, ils n’avaient plus peur de lui.
Le fruit d’un mois sans entraînement.
« Où est Moe ? »
Il se rappela que le marchand avait engagé la conversation avec tous ceux qu’il avait croisés dans les vestiaires du cirque, juste avant qu’Evel parte pour son spectacle.
« Il est parti avec Toan voir le spectacle de devant. Il… il a prétendu qu’il était important d’observer le point de vue du public. »
Une excuse évidente, mais valable.
« Il… n’a pas tort. »
Au cours du mois qui avait suivi sa rencontre avec Moe, Evel avait décidé de prendre son temps et d’apprendre à connaître le marchand petit à petit. La dernière fois qu’il avait voulu précipiter les choses, le maire l’avait démasqué, et il avait failli perdre tout ce qu’il avait construit et pour quoi il avait travaillé. Il avait retenu la leçon et ne se laisserait plus emporter par son enthousiasme.
C’était aussi pour cette raison qu’il se montrait très prudent lorsqu’il vendait les informations obtenues en espionnant les habitants du Haut-Ichoris. Il avait laissé passer quelques crédits par-ci par-là, mais au moins, il était plus en sécurité. Avec les élixirs de Zephyr qui s’accumulaient, il ne manquait pas vraiment de crédits non plus.
Il ne pouvait s’empêcher d’être un peu impatient. Après un mois entier d’attente, il pourrait enfin commencer à les utiliser dès le lendemain !
« Au fait, voici le résumé que vous m’aviez demandé. »
Evel parcourut soigneusement la feuille. Elle était très succincte, compte tenu de la complexité et de toutes les nuances des revenus et des coûts qu’il avait demandé à voir.
Recettes bimensuelles des places :
Haut-Ichoris : ~900 spectateurs à 10 Riak — 9 000 Riak
VIP : ~16–30 places à 50 Riak — 800–1 500 Riak
Bidonvilles de l’ouest : ~700 spectateurs à 2 Riak — 1 400 Riak
Dépenses bimensuelles :
20 employés réguliers à une moyenne de 25 Riak par jour : ~6 000 Riak
5 employés expérimentés à 50 Riak par jour : ~3 000 Riak
10 employés temporaires à ~25 Riak par jour : ~1 000 Riak
Total : ~10 000 Riak
Les autres revenus, comme les plats et boissons servis aux VIP, les commissions des boutiques voisines et le pop-corn, couvrent le reste des dépenses, moins 500 Riak.
Total : ~1 000 Riak de bénéfice toutes les deux semaines.
Deux mille Riak de bénéfice net par mois !
Les calculs n’étaient pas tout à fait exacts — le coût par employé, surtout, était grossièrement simplifié —, mais pour une estimation, ce n’était pas mal. Les bénéfices variaient aussi d’un spectacle à l’autre, tout comme les coûts. Mais toutes ces dépenses incluaient l’employé supplémentaire recruté pour lancer la pièce, ainsi que les repas de nombreuses personnes dans les bidonvilles.
Ce n’était donc pas si mal ! En se basant sur le taux de conversion approximatif de cinq pour un donné par Acies, cela revenait à gagner deux cents crédits toutes les deux semaines.
Le taux de conversion n’était probablement pas tout à fait exact, et ils avaient fixé leurs prix en fonction de ce que les gens étaient prêts à payer, mais cela lui donnait une estimation. Ils comptaient aussi se lancer dans les produits dérivés, une idée de Moe. Cela leur apporterait une autre source de revenus provenant du Haut-Ichoris, puisque seuls ses habitants pourraient se les offrir.
Et tout cela constituait du pur bénéfice, alors même qu’ils maintenaient leurs dépenses à un niveau élevé.
Ils entraînaient activement de nombreux employés qui n’étaient pas encore opérationnels, tout en investissant dans du nouveau matériel et de nouvelles idées.
D’après ses discussions avec Zephyr, elle voulait faire de lui une véritable usine à former des gens. Comme Evel recrutait surtout des personnes sans expérience, ils étaient devenus très doués pour former les débutants. C’était une compétence qu’ils avaient peut-être même développée davantage que Prachar.
C’était probablement la raison pour laquelle elle avait récemment proposé un prêt à Legerdemain, afin que le cirque puisse se développer encore plus vite. Les conditions convenaient parfaitement à Evel, mais les choses ne se révélèrent pas si simples. Les membres du cirque ne s’opposaient pas directement à l’idée…
« Que pensez-vous du prêt ? »
Yuna se tortilla, mal à l’aise. « Ce serait probablement la décision la plus raisonnable pour l’affaire. »
« Mais tu ne penses pas qu’on devrait l’accepter », affirma Evel.
« Ce n’est pas ça… »
Vu leur expérience passée avec les dettes, Evel n’aurait pas dû s’étonner, mais il l’avait, il fallait bien l’admettre, oublié.
« Ce n’est pas grave. De toute façon, nous n’en avons pas besoin pour l’instant. »
Au bout du compte, il décida de mettre temporairement en suspens le rêve d’usine de Zephyr et de poursuivre à leur rythme. Yuna n’était pas la seule. La plupart de ses employés avaient vécu de mauvaises expériences avec les dettes, et il ne voulait pas qu’une telle menace pèse sur eux sans véritable raison.
Plus important encore, son interdiction d’entraînement d’un mois avait pris fin, et ses aspirations se tournaient désormais vers autre chose. Dès le lendemain, il pourrait enfin redevenir plus fort.