Chapitre 130
Maquillé légèrement, des lunettes de soleil sur le nez et une casquette sur la tête, Evel se faufila dans le cirque. Il se fondait dans le décor et portait ce déguisement ridicule depuis des heures, mais Moe ne semblait pas vouloir se montrer.
Alors qu’il approchait de ses limites, il aperçut enfin le marchand au loin.
Enfin.
Toan sauta de son rocher et alla à la rencontre de Moe — un homme qui faisait peut-être partie de la plus grande organisation terroriste du royaume. « Te voilà enfin, gamin ! »
Moe se pencha en avant, les mains sur les genoux, et haleta. « D-désolé, balbutia-t-il. M-mais je suis prêt à commencer ! »
Toan le jaugea de haut en bas avant de froncer les sourcils. « Quel manque de respect, arriver avec autant de retard… »
Derrière ses lunettes de soleil, Evel ouvrit de grands yeux.
Toan, qu’est-ce que tu fabriques ?
Il leur avait dit de le traiter comme n’importe quel autre employé, mais un peu de tact ne ferait pas de mal. Moe était un marchand réputé, à la tête d’une immense affaire : il avait forcément des responsabilités à régler avant de venir au cirque. Ils ne pouvaient pas s’attendre à ce qu’il lâche tout et débarque à la seconde, d’autant qu’Evel ne lui avait même pas donné d’heure précise !
« Je comptais venir plus tôt, haleta Moe. Mais j’ai fait la grasse matinée. »
« … »
Toan se gratta le menton. « Ce n’est pas une excuse valable, mais je te pardonne pour cette fois. Viens, laisse un vétéran te transmettre un peu de sagesse. »
« Merci. » Moe s’inclina, atteignant presque les quatre-vingt-dix degrés. « Comment dois-je vous appeler ? »
Toan se gratta de nouveau le menton et leva les yeux au ciel d’un air sage. « Ancien. » Il acquiesça gravement. « Appelle-moi Ancien. »
« D’accord. »
Les deux hommes entrèrent dans la tente.
Evel resta bouche bée.
Quoi ?
Secouant la tête, il les suivit discrètement à distance, s’occupant en balayant çà et là.
« Alors, où est mon poste ? » demanda Moe.
Toan secoua la tête. « Un poste ? Tu n’en as pas. Ton travail, c’est d’écrire des pièces. »
Moe fronça les sourcils. « Des pièces ? Eth ne vous en a pas parlé ? Il m’a dit que je pourrais être humoriste. »
En réalité, Evel ne lui avait jamais dit qu’il pouvait être humoriste.
« Ah, bizarre. Bon, alors tu vas devoir gravir les échelons comme nous tous pour obtenir un poste. »
Toan, qui avait commencé comme chef du département artistique, n’avait en fait jamais gravi les échelons. Avec sa récente « rétrogradation », il les avait plutôt descendus, à vrai dire.
« Je vais tâcher de travailler aussi dur que vous. » Moe hocha gravement la tête. « Et où se trouve le département des pièces ? »
Evel s’était attendu à cette question et avait donc passé en revue les réponses avec Toan à l’avance.
Toan secoua la tête. « Il n’y en a pas. »
Evel plissa les yeux.
« Je croyais que je devais travailler sur des pièces. »
« C’est le cas. »
« Et il n’y a pas de département ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Alors, pourquoi suis-je là ? »
« Aucune idée. »
Ne me dites pas qu’il a oublié…
Toan se redressa, le visage illuminé. « Voilà qui rend ton rôle encore plus important. »
Moe retint son souffle. « Vraiment ? »
Le chauve acquiesça. « Comme tu as vu quantité de pièces et de spectacles, nous avons besoin de ton immense expérience pour créer le département. Tu seras conseiller pendant qu’on mettra tout le système en place. »
Evel poussa un soupir de soulagement. C’était le plan qu’Evel et Yuna avaient convenu après en avoir discuté avec toute l’équipe, afin que Moe se fasse le plus discret possible.
Ils ne pouvaient évidemment pas le laisser gérer quoi que ce soit, et Evel ne tenait pas non plus à ce qu’il écrive lui-même les pièces. En tant que conseiller, il prendrait quand même quelques décisions importantes, mais au moins, les autres garderaient le contrôle de la majeure partie du travail.
« Alors, je serai comme le sage ? » demanda Moe.
Toan claqua des doigts. « Exactement. »
Le sage…
« Sage… hmm, il doit bien y avoir une blague là-dessus… » Moe s’interrompit. Toan attendit patiemment à côté de lui.
« Qu’est-ce qu’on appelle un… ? » Il s’interrompit de nouveau. Une minute entière plus tard, il secoua la tête. « On dirait qu’il n’existe pas de blague avec le mot “sage”. Mais je peux t’en raconter une autre, si tu veux, Ancien. »
À ces mots, le visage de Toan s’éclaira et il acquiesça avec conviction.
« Comment appelle-t-on… du bœuf haché ? Attends, non : comment appelle-t-on une vache sans pattes ? »
« Comment ? »
« Du bœuf haché. »
Moe regarda Toan, les sourcils froncés d’inquiétude. Toan se gratta le menton en fixant le sol. Quelques secondes plus tard, il claqua des doigts. « Oh ! Parce que la vache est par terre ! Mouhahaha ! »
Moe rayonna de joie. « WAHHAHAHAHAHA ! »
Quelques têtes se tournèrent vers le vacarme, puis chacun se remit rapidement au travail. Heureusement, les plaisanteries n’avaient rien d’inhabituel.
Les deux idiots passèrent les trente secondes suivantes à rire ensemble de la blague du bœuf haché. Evel balaya le sol plus vite, mais le temps continua de s’écouler au même rythme. Quand les rires finirent par s’éteindre, Toan expira. « C’est forcément cette blague qui t’a fait engager comme humoriste. Elle était fantastique ! »
Engagé comme humoriste ?
« Ouais. » Moe releva le menton, puis se fit un peu timide. « V-vous croyez que les autres départements comprendront la blague ? »
« Ooooh, je sais que Mateo la comprendra ; c’est un type intelligent. Allons lui raconter en premier. »
Evel rangea son balai et sa pelle à poussière, puis se hâta de les suivre. Même s’il n’en attendait pas grand-chose, Moe pouvait toujours être un membre de Dissent. La prudence s’imposait.
L’heure suivante, Moe et Toan passèrent d’une personne à l’autre, répétant exactement la même blague du bœuf haché encore et encore, tandis qu’Evel leur emboîtait le pas. De temps en temps, quelqu’un riait un peu ou hochait la tête. Pourtant, à chaque fois, sans faute, Moe et Toan éclataient de rire.
« Riaient » ne rendait pas justice à la scène. Ils hurlaient plutôt. Et c’étaient exactement les mêmes trois blagues. À. Chaque. Fois.
À quelques reprises, des employés le reconnurent et lui lancèrent des regards bizarres, mais il les ignora pour continuer à observer. Finalement, il regagna sa petite tente. Il n’avait vraiment plus aucune raison de poursuivre sa surveillance. La seule chose qu’elle lui apportait, c’était un entraînement de force mentale, mais ce n’était pas ce qu’il cherchait pour le moment.
Auparavant, il avait eu des soupçons, mais à présent, il était presque certain que le numéro de Moe n’était pas joué. Il jouait beaucoup trop bien la comédie !
Il n’écartait pas complètement la possibilité qu’il joue un rôle, mais il se sentait bien plus confiant quant à ses projets pour la suite.
« À bientôt, Toa… Ancien ! Merci pour vos conseils. »
Moe s’inclina.
« Bonne route, disciple. » Le chauve acquiesça gravement.
Moe s’étira en bâillant, puis prit le chemin du nord, en direction du pont. Evel le suivait à une cinquantaine de mètres, la tête basse et les pas légers. Ils atteignirent bientôt le pont.
Comme le passage était trop étroit pour suivre Moe, Evel ne pouvait saisir qu’une partie de la conversation.
« Halte ! » Les gardes étaient les mêmes que d’habitude. Evel pensait qu’ils auraient fini par s’habituer à tous ces passages, mais visiblement, non.
Si ses souvenirs étaient bons, les gardes du soir s’appelaient Hugo et Lenox. C’étaient eux qui avaient tenté de lui extraire son Riak lors de son arrivée en ville.
Il n’entendit pas la suite, qui se déroula à voix trop basse, mais il perçut celle de Moe.
« Un ouvre-boîte qui ne peut pas ! WAHHAHAHAHA ! »
Les gardes échangèrent un regard.
Ils poursuivirent leur conversation en silence.
Enfin, Moe fouilla dans sa poche et leur lança une pièce. Les deux gardes s’écartèrent, le sourire satisfait, ouvrant le passage à leur nouvel employé.
Après quelques minutes d’attente, Evel escalada le pont.
« B-bonjour, Eth ! » Lennox et Hugo le saluèrent.
Il invoqua Eth et fit flamboyer son aura. Dominant les gardes du regard, il parla lentement, mais d’un ton ferme.
« Si vous forcez ne serait-ce qu’un seul membre du cirque à payer une amende pour traverser… »
Il marqua une pause en leur lançant un regard noir.
« Je vous tuerai. »
Ils blêmirent.
« N-nous ne ferions ja— »
Evel s’éloigna avant qu’ils puissent continuer à se trouver des excuses. Comparés à ces idiots, il préférait de loin Brad et Chad.
Il avait aussi des problèmes bien plus importants à régler.
Où allait Moe… Ah.
Il ne se dirigeait ni vers Moezaar ni vers sa maison, comme Evel l’avait d’abord cru ; il marchait plutôt vers l’ouest de la ville, là où se produisait le Legerdemain. Enfin, Evel allait en apprendre davantage sur cet homme !
Au bout de quelques minutes, Evel comprit son erreur.
Il y avait un autre établissement dans les bidonvilles de l’ouest : le Pétrissage céleste.
« … »
Evel attendit discrètement dehors, à l’abri des regards indiscrets.
Peu après, Moe sortit du bâtiment, un sourire chaleureux aux lèvres. Puis il reprit la route, empruntant le même chemin qui avait mené Evel jusqu’à son manoir.
Une fois arrivé, il engagea la conversation avec l’une de ses domestiques.
« Comment appelle-t-on un ouvre-boîte qui ne fonctionne pas ? »
« Comment ? »
« Un ouvre-boîte qui ne peut pas ! »
Il se mit à hurler de rire.
La domestique gloussa poliment.
Peut-être n’y avait-il pas d’identité secrète,