Chapitre 128
« Pourquoi ne peut-on pas faire confiance aux escaliers ? » Moe fit danser ses sourcils.
Ils marchaient tous les deux, s’éloignant du Pétrissage céleste et se dirigeant vers… En fait, Evel n’en avait pas la moindre idée. Il suivait simplement Moe, qui l’entraînait dans son sillage. Il devait trouver un moyen de ramener la conversation aux deux autres histoires, mais, pour le moment, il n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement.
« Pourquoi pas ? » demanda-t-il.
« Parce qu’ils manigancent toujours quelque chose ! »
Evel sourit. « Ah oui, malin. »
« C’est parce que les escaliers servent à passer d’un étage à l’autre. Alors, quand je dis qu’ils manigancent quelque chose, je veux dire qu’ils mènent quelque part. Pas qu’ils vont vraiment faire quelque chose de mal ! »
« Il… il n’y a vraiment pas besoin de l’expliquer à chaque fois. »
« Oh. C’est juste que tu ne riais pas… »
« … »
« T’inquiète, j’en ai d’autres. » Le sourire de Moe ne faiblit pas.
Evel prit une profonde inspiration en son for intérieur.
« J’adorerais les entendre. »
« C’était une blague sur un puits… » Il marmonna. « Ah, oui ! Comment appelle-t-on un aveugle qui n’y voit pas très clair ? »
Les aveugles voient-ils quoi que ce soit ?
« ATTENDS ! » Moe agita les mains. « Laisse-moi la raconter à nouveau. »
Evel hocha la tête.
« T’as déjà entendu l’histoire de l’aveugle qui est tombé dans un puits ? » demanda Moe.
Il vient de me raconter la chute…
Bon, c’est l’occasion de lui montrer que je comprends ces blagues sans problème.
« C’est parce qu’il n’y voyait pas très clair ? »
Moe s’arrêta. Il tourna lentement la tête vers Evel, son air amusé s’effaçant.
« Oui. »
Il accéléra, et Evel dut presser le pas pour le suivre. Pour sa carrure, il allait étonnamment vite !
Il est vexé ?
Moe commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs. Quoi qu’il fasse, il finissait toujours par se planter.
Moe s’arrêta brusquement, et Evel manqua de lui rentrer dedans. Il se retourna lentement, un nouveau sourire aux lèvres.
« J’en ai une autre ! »
Evel se concentra. Il ne savait pas combien d’autres occasions se présenteraient.
Moe s’éclaircit la gorge.
« Comment appelle-t-on une vache sans pattes ? »
« … »
« Comment appelle-t-on une vache sans pattes ? » répéta Moe plus fort.
« Qu-quoi ? »
« DU BŒUF HACHÉ ! » Il éclata de rire.
« Ah ouais, je comprends. Hahahaha. »
Les yeux de Moe s’illuminèrent. « T’as vraiment compris la blague ? »
Avant qu’Evel ait le temps d’ajouter quoi que ce soit, il éclata de nouveau de rire.
« WOUHAHAHAHAHA ! »
« Hahahahahaha. »
« WOUHAHAHAHAHAHA ! » Moe lui tapa dans le dos avec une telle force qu’Evel faillit être projeté en avant. Il planta les pieds au sol et tint bon.
« Ah, ça fait du bien de trouver quelqu’un d’autre qui a un humour aussi raffiné. »
« Je dois reconnaître que oui », dit Evel avec un sourire. C’était la troisième fois qu’il entendait cette blague, mais il n’en laissa rien paraître. « Je n’avais pas autant ri depuis des lustres. »
« T’as compris ? Sans pattes, la vache n’a pas de soutien, alors elle est par terre. D’où le bœuf haché ! »
« Ouais. » Evel prit une profonde inspiration. « J’ai parfaitement compris. C’est bien trouvé, ça, c’est sûr. »
Moe finit par s’arrêter de rire et expira longuement.
« J’aurais aimé que tu lises mes pièces plus tôt. Qui aurait cru que l’ami que j’espérais rencontrer un jour était si près de chez moi ? »
Evel progressait. Dès qu’il s’en souvint, toute son irritation s’évanouit.
« En effet. » Evel hocha gravement la tête. « Tout ce travail nous fait oublier les choses importantes de la vie. »
« À toi d’en raconter une, maintenant. » Moe lui donna un petit coup de coude.
« Quoi ? »
« Raconte une blague ! »
« Je ne suis pas sûr que… »
« Oh, allez ! C’est toujours moi qui fais rire tout le monde, et là, j’ai juste envie de savoir ce que ça fait ! »
Il est sérieux ?
« L’humour, ce n’est vraiment pas mon fort… Je peux te montrer un tour de magie, si tu veux ? »
« N’importe quoi ! Je suis sûr que tu as plein de blagues qui te trottent dans la tête. »
Evel observa Moe une nouvelle fois.
Plusieurs possibilités s’offraient à lui.
Premièrement, Moe avait peut-être un trouble de l’apprentissage depuis la naissance, ou avait été exposé à des substances toxiques pendant son enfance. Cela expliquerait son comportement et, dans ce cas, le mieux était de jouer le jeu.
Deuxièmement, Moe jouait peut-être un rôle pour cacher sa véritable personnalité.
Dans un cas comme dans l’autre, il était presque impossible que Moe ait découvert qu’Evel travaillait pour l’Agent. D’autant plus qu’il ignorait même qu’Evel avait fait le lien entre les histoires.
À moins que tout cela n’ait été un piège depuis le début ; dans ce cas, Evel n’avait aucune chance de retrouver Dissent. Mais, comme Avid l’avait dit, l’Agent n’agissait pas de façon trop agressive, et Dissent ne prenait pas beaucoup de précautions.
Il devait se mettre Moe dans la poche, mais il était certain que la moindre blague qu’il pourrait trouver ne ferait pas l’affaire.
« Je pourrais te montrer un tour de magie, insista Evel. Mais les blagues, ce n’est vraiment pas… »
Le sourire de Moe commença à s’effacer.
Je vais vraiment devoir…
Depuis sa toute première rencontre avec le marchand jusqu’aux moments où il l’avait espionné, Moe s’était toujours comporté ainsi. D’abord sceptique, Evel était de plus en plus convaincu qu’il ne jouait aucun rôle.
Ce qui signifie…
Evel déglutit.
« D-d’accord, mais laisse-moi une seconde pour en trouver une. »
Le sourire niais du marchand réapparut aussitôt.
Vu la qualité des blagues de Moe, la barre était aussi basse que possible. Il lui fallait juste n’importe quoi. L’esprit vide, Evel se ressaisit.
Une blague, c’est simple. Une mise en place, puis une chute. Ça peut être un jeu de mots, ou même un retournement de situation. Il y a plein de façons d’en inventer une, ça ne devrait pas être difficile.
Moe attendit patiemment.
Bon, je n’en trouve aucune, mais ça ne devrait pas être difficile d’en inventer une du niveau de Moe. Un jeu de mots, ou un mot qui sonne pareil…
Knead se prononce comme need… Il y a peut-être quelque chose à faire avec ça ?
Pétrissage céleste… besoin…
Si je reprenais sa blague, je pourrais dire : « Qu’est-ce que le Pétrissage céleste ? Ce dont j’ai besoin. »
Evel grimaça. Il était temps de changer de stratégie.
Je dois bien pouvoir ressortir une blague qu’on m’a racontée… Il doit bien y en avoir une qui me revient…
Moe ne le quittait pas des yeux, tandis qu’Evel sentait son dos commencer à se couvrir de sueur. D’une manière ou d’une autre, la situation devenait l’un des moments les plus stressants qu’il ait vécus. Il fouilla désespérément sa mémoire à la recherche de la moindre blague, mais n’y parvenait pas.
Julius faisait parfois des blagues. Il y a peut-être quelque chose à en tirer…
Son regard se fit plus insistant.
Evel prit une grande inspiration et s’éclaircit la gorge.
« Un jour, j’ai montré un tour de magie à un mime. » Il marqua une pause. « Il est resté sans voix. »
« … »
Moe n’a pas dû m’entendre.
« Un jour, j’ai montré un mi— »
« C’est quoi, un mime ? »
Merde, évidemment qu’il ne sait pas !
« On n’en a pas ici, mais c’est un artiste de cirque qui joue sans parler. »
« Je ne comprends toujours pas. »
Evel se ratatina. D’abord, il avait répété la blague faute d’avoir fait rire Moe ; maintenant, il la lui expliquait. Il devenait tout ce qu’il détestait.
« Les tours de magie surprennent parfois les gens et les laissent sans voix… alors qu’un mime ne parle déjà pas. »
« Hmmm. » Moe hocha sagement la tête.
« D-donc, quand je dis qu’il est sans voix, c’est redondant puisqu’il ne parle déjà pas. »
« Raconte-la encore, maintenant que j’ai compris. »
L’humiliation.
« J’ai montré un tour de magie à un mime. » Il baissa la tête. « Il est resté sans voix. »
Moe renifla, puis éclata de rire.
« Parce qu’il ne peut déjà pas parler ! WOUHAHAHAHAHAHAHAHA ! »
« E-et pour les autres pièces… »
« Un mime ne peut pas parler ! WOUHAHAHAHAHA ! »
« Celle du poulet m’intéressait vraiment. Tu pourrais… »
« Eth, mon vieux, t’es un type incroyable. Je suis tellement content de t’avoir rencontré. »
Pitié, non.
« Au fait, voilà où j’habite. »
Evel suivit le geste de Moe, qui lui indiquait la direction. Il n’avait pas prêté grande attention au paysage qui se transformait autour de lui et ne s’était pas rendu compte qu’il avait marché si loin.
Devant eux se dressait un immense manoir de quatre étages, précédé d’une grande fontaine. Les jardins regorgeaient de magnifiques fleurs, que quelques jeunes servantes arrosaient.
« T’inquiète pas, Eth, dit Moe en hochant fermement la tête. Avec ma conscience professionnelle, je serai au cirque tôt demain matin ! Tu peux tout me laisser. »
Je ne t’ai jamais invité…
Evel n’avait toujours tiré de lui aucune information utile. « À propos des pièces elles-mêmes… »
« Pfiou, je suis épuisé. » Le marchand s’essuya le cou. « On en reparlera demain. »
« … »
« Ça va, toi ? »
Evel garda le silence.
« J’ai encore quelques blagues notées quelque part. Je te les apporterai demain ! WOUHAHAHAHA ! »
Jusque-là, Evel n’avait obtenu aucune réponse digne de ce nom à ses questions.
« Attends. » Il soupira. « On est en pleine réorganisation, alors on ne pourra pas t’accueillir. Reviens plutôt après-demain. »
Moe lui adressa un énergique pouce levé.
« Comme tu voudras, patron. »
Il devait prévenir les autres employés. Après avoir passé un peu de temps avec cet homme, il savait que ce ne serait peut-être pas simple.
Je dois aussi trouver une raison pour laquelle on l’embauche…
S’il leur parlait des pièces ou leur disait qu’il trouvait Moe drôle, ils comprendraient aussitôt qu’il mentait.
Prenant une profonde inspiration, Evel reprit le chemin de chez lui. Les jours raccourcissaient et les rues s’assombrissaient, mais il était encore trop tôt pour que les lumières s’allument.
Il soupira de nouveau.
Avec un peu de chance, le cirque ne lui en voudrait pas trop.