Chapitre 126
Evel s’éclaircit la gorge.
« Après les premières représentations au Haut-Ichoris, un homme d’affaires du nom de Moe est venu me trouver. Il m’a couvert de compliments et m’a surtout parlé du plaisir qu’il avait pris à assister au spectacle. Il m’a aussi suggéré d’explorer l’idée de monter des pièces de théâtre. »
À mesure qu’il parlait, quelques autres détails lui parurent suspects. Moe n’était pas le seul. Beaucoup d’autres avaient demandé au cirque de se lancer dans le théâtre.
Un plan concerté ?
Evel poursuivit :
« Il m’a donné un carnet rempli de trois histoires : Le Berger qui nourrissait le Loup, Pas de rideaux pour la Couronne et La Dette du jardinier. Je n’y ai pas prêté grande attention, alors j’ai laissé le carnet traîner. Comme l’entraînement ne me prenait plus tout mon temps libre, j’ai fini par décider de lire les trois histoires. »
Son regard retomba sur le carnet. Son cœur battait toujours à tout rompre, mais il maîtrisa sa respiration et garda une voix posée.
« La première raconte l’histoire d’animaux de ferme. Ils subissent des disparitions et comptent sur le berger pour les protéger d’un loup. À la fin, on découvre que celui qu’ils croyaient chargé de les protéger est précisément la cause de ces disparitions. La deuxième, Pas de rideaux pour la Couronne, raconte l’aventure du Roi Roe, parti vaincre une bête monstrueuse, une vache géante. Pour être honnête, je n’ai pas compris du tout ce que cette histoire venait faire là, ni même si elle avait le moindre rapport. »
Il était possible qu’un message subliminal se cache aussi dans la deuxième histoire, sans qu’il l’ait remarqué. Si ces récits étaient vraiment l’œuvre de Dissent, il ne pouvait pas se permettre de passer à côté de détails importants sous prétexte qu’il avait d’abord trouvé l’histoire nulle.
« Je ne sais pas ce que vous savez de la ville d’Ichoris, mais beaucoup d’habitants des quartiers pauvres voient leurs dettes effacées par Redigo tant qu’ils continuent à travailler dans les mines. »
Il marqua une pause.
« La dernière histoire, La Dette du jardinier, décrit exactement cette situation. Elle parle d’un homme pauvre, épuisé par le travail, qui est sur le point de retrouver sa liberté quand sa dette est effacée. Il est ravi de ne plus avoir à rembourser, mais sa situation n’a pas changé à la fin. Je pense… »
Tout ce qu’il allait dire ensuite ne serait que conjectures. Il inspira profondément et se concentra.
« Je pense que Moe a reçu le premier et le troisième textes pour les distribuer. Je suis presque certain que la deuxième histoire n’a pas été écrite par la même personne que les autres, mais il faudra que je la relise. Les deux récits sont très virulents contre les Bannières : il pourrait s’agir d’une manœuvre pour attiser la colère des masses. Je vous enverrai aussi les textes originaux. »
BIP.
Il numérisa les pages avec l’appareil et les transmit à Avid. Sans perdre une seconde, il se replongea dans la première histoire.
C’était une histoire de dépendance. Les moutons, les cochons et les vaches comptaient sur le berger pour les protéger du loup.
Un faux protecteur.
À la fin, il n’y avait jamais eu de loup : le véritable coupable avait toujours été le berger. Un faux ennemi, dont on se servait pour mener les animaux à la baguette.
Les Bannières seraient-elles le berger ?
Des moutons, des cochons, des vaches.
Trois groupes d’animaux. Et les moutons avaient chacun une couleur différente.
Une ferme…
Les Bannières se serviraient-elles des gens comme d’un troupeau ? Le mouton rouge serait-il une représentation, ou quelqu’un — ou quelque chose — aurait-il découvert la vérité ?
Un faux ennemi…
À l’échelle de la ville, il n’y avait pas d’ennemi. Mais s’il élargissait son point de vue au monde entier, l’Imperium Tempor n’avait qu’un seul ennemi majeur : le Dominion d’Ultor.
Enlisés dans une guerre qui durait depuis plus d’un siècle et avait fait on ne savait combien de victimes, les deux royaumes étaient constamment à couteaux tirés.
Le corps d’Evel trembla. Le texte prétendait-il qu’Ultor n’existait pas ?
Dissent pouvait aussi être considéré comme un ennemi de l’Imperium.
Il relut le texte, s’imprégnant du moindre détail.
La troisième histoire parle clairement des problèmes d’Ichoris. Peut-être que je vois trop grand ?
Il passa à la troisième histoire, La Dette du jardinier.
Le jardinier, c’est évidemment le mineur, et le jardin, les quartiers pauvres…
La poule représentait-elle leur dur labeur, ou désignait-elle une autre entité ?
Les œufs seraient peut-être de la stratite ? Et les plantes exotiques de la forêt… Hmm…
Des trois histoires, La Dette du jardinier était la plus cohérente et celle dont le message était le plus constant. Celle qui avait le moins de sens était Pas de rideaux pour la Couronne.
Il se gratta de nouveau le menton en relisant attentivement l’histoire. Ça ne collait tout simplement pas.
Contrairement aux deux autres, qui ressemblaient davantage à des fables destinées à enseigner aux enfants quelques leçons de vie, celle-ci était une aventure. L’écriture était de moins bonne qualité, les blagues étaient trop expliquées et l’intrigue, criblée d’incohérences.
Au lieu de découvrir quelque chose de concret, il trouva encore plus d’erreurs qui lui avaient échappé la première fois.
Il a fait deux fois la blague sur la viande hachée… et comment a-t-il pu brandir son épée alors que la jeune fille était dans ses bras ?
Il secoua la tête.
Le roi de la Joie, de la Sagesse et du Rire… Ça pourrait vouloir dire quelque chose ?
Un paysan demande l’aide du roi, et celui-ci accepte. Les conseillers…
Le passage des bandits n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire et ressemble plutôt à un prétexte pour caser cette blague… Les bandits pourraient-ils représenter quelque chose ?
La bête tombe. Le roi sauve le village et emmène la jeune fille…
Plus il fixait les mots, moins ils avaient de sens. Il sentit poindre un léger mal de tête, mais ce n’était pas comme ceux causés par les fioles immergées. C’était juste de l’agacement.
Il n’y avait rien de concret dans cette histoire !
Il prit une profonde inspiration.
Peut-être… peut-être que le roi représente les Bannières et les paysans, le peuple… Le peuple les supplie de le sauver et, même si les Bannières le sauvent, elles exigent un prix, symbolisé par la jeune fille.
La jeune fille est décrite comme « pure », alors peut-être que les Bannières prennent quelque chose de pur aux habitants des quartiers pauvres ?
Les conseillers… sont là. À part hocher la tête, ils ne font pas grand-chose.
L’arme du roi pourrait aussi avoir un sens…
Il laissa échapper un long « haa » sans conviction et s’enfonça dans son siège. S’il y avait quelque chose à comprendre, il n’était pas assez intelligent pour le déchiffrer.
Le titre de l’histoire était lui aussi étrange. Pas de rideaux pour la Couronne lui avait fait imaginer un récit sur le dur labeur du roi, et sur la Couronne qui n’avait jamais le temps de se reposer ni de dormir derrière ses rideaux.
Ou peut-être aurait-ce été une histoire sur la richesse du roi, qui ne se servait pas de rideaux pour afficher sa puissance immense.
Peut-être n’avait-il jamais le droit de s’arrêter de travailler…
Autre explication possible : le roi aurait été capturé par une force ennemie, qui l’aurait maintenu en vie sans jamais le laisser mourir…
Il relut la fin de l’histoire.
La foule acclama le roi. Les villageois se réunirent pour lui coudre un immense rideau.
« Non, dit-il en secouant la tête. Je vais plutôt l’offrir à cette beauté ! Pas de rideaux pour moi. »
À part ces deux phrases, le titre n’avait rien à voir avec l’histoire.
Si les deux autres fables avaient été écrites par une tierce personne, peut-être celle-ci avait-elle donné un titre à Moe en s’attendant à ce qu’il écrive lui-même l’histoire. Et au lieu de rédiger le genre de récit qu’on lui demandait, il avait peut-être écrit ce qui lui plaisait, puis glissé deux phrases pour justifier le titre…
Autre possibilité : Moe avait éliminé une histoire pour la remplacer par la sienne. D’après la première impression qu’il avait eue du marchand, un geste aussi insensé n’était pas à exclure.
Un dramaturge en herbe et un comique en herbe prêt à travailler gratuitement.
Je ne devrais pas le sous-estimer.
Dissent était une puissante organisation terroriste responsable de la mort de dizaines de milliers de personnes. Il avait du mal à croire qu’un individu aussi peu sérieux puisse y détenir une quelconque influence.
Est-ce que j’en fais trop ?
BIP.
La réponse d’Avid.
Quelques pressions sur les boutons plus tard, le visage du soldat aux cheveux bruns apparut à l’écran. Il avait de lourdes cernes et les traits tirés, ce qui contrastait nettement avec son apparence habituelle.
« Tu as raison de te méfier. »
Sa voix, cependant, était aussi calme que d’habitude.
« Nous avons repéré des messages similaires dans d’autres villes. Tu as probablement raison : ils se servent des pièces pour attiser la colère des masses. C’est une tactique qu’ils ont déjà employée. Je n’ai pas non plus trouvé de lien avec la deuxième histoire, mais ne l’écarte pas complètement. Quant à ce Moe, fie-toi à ton jugement, puisque tu le connais mieux que quiconque. Garde le dossier sur toi en permanence. »
Evel prit une profonde inspiration. Après avoir si longtemps cherché Dissent en vain, il avait pratiquement abandonné.
À présent, même Avid semblait convaincu qu’il avait trouvé une piste sérieuse.
« Le plus difficile reste à faire. Il ne sera pas simple de devenir son ami sans éveiller ses soupçons, puis d’entrer en contact avec d’autres membres. Mais comme les opérations d’Agent n’ont pas été très agressives, ils seront moins méfiants qu’ils ne devraient l’être. Trouve des prétextes pour te rapprocher de lui et montre ton mépris pour Tempor et les Bannières. »
Son cœur se remit à battre à toute allure lorsqu’il se rappela ce qu’Avid lui avait dit, des mois plus tôt, au sujet du chef de Dissent.
L’Horizon redoutable.
« À part les forces d’Ultor, cet individu représente la plus grande menace pour les fondements de la société. »
C’était à lui qu’il avait affaire.
« Tiens-moi au courant de chaque nouvelle information. Bonne chance, Evel. »
BIP.