Chapitre 114
Chapitre 114
BANG BANG BANG !
Les portes tremblèrent et la faible lueur des bougies recula, effrayée.
Un jeune garçon aux cheveux auburn se replia davantage sur ses genoux.
BANG BANG BANG !
« OUVRE. » Une voix de femme déformée résonna contre les murs.
BANG BANG BANG !
« LA. »
Un flot ininterrompu de larmes continuait de couler sur le visage du garçon, caché derrière ses genoux.
BANG BANG BANG !
Les bougies s'éteignirent.
« PORTE ! »
Silence.
Dans un souffle tremblant, le garçon leva prudemment les yeux vers la porte close devant lui. Hormis le mince rectangle de lumière entourant l'encadrement, la pièce était plongée dans une obscurité totale.
Le carré de lumière devint plus brillant.
La respiration du garçon s'accéléra.
Le carré grandit. Se rapprocha.
« EVEL ! »
BANG !
La porte vola en éclats.
Evel se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Un haut plafond en bois surplombait son lit. À cette vue s'ajoutaient le doux parfum des fleurs et le gazouillis lointain des oiseaux.
Il prit une longue inspiration. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas fait ce rêve.
Son corps pesait lourd, comme collé au matelas. Au lieu de se forcer à se lever, il resta simplement allongé.
Mon mal de crâne s'est bien atténué.
Il ferma les yeux, respirant profondément tout en écoutant le fredonnement familier qui provenait de l'extérieur de sa chambre.
J'ai gagné…
Malgré les sacrifices consentis et les efforts fournis, il ne ressentait pas la moindre once de fierté.
Il resta immobile dans son lit pendant un moment. Il ne savait pas combien de temps, mais l'air fredonné par Albert avait déjà changé plusieurs fois lorsque son estomac se mit à gronder.
À quand remonte mon dernier repas ?
Avec un léger gémissement, il se poussa hors du lit et traîna jusqu'à la porte, titubant vers le bourdonnement. Tout son corps le faisait souffrir, mais il se sentait pratiquement guéri comparé à l'état dans lequel il avait l'habitude d'être.
Son mentor l'accueillit.
« Assieds-toi », indiqua Albert. « C'est presque prêt. »
Evel obéit.
Après quelques minutes, Albert apporta des assiettes, des tasses et une bouilloire fumante.
« Un peu tard pour le petit-déjeuner, mais je me suis dit, pourquoi pas ? »
Saucisses grésillantes, œufs, pain croustillant.
« Combien de temps suis-je resté inconscient ? »
« Presque une journée entière. » Il observa Evel avec attention. « Tu te sens bien ? »
Evel regarda sa main, qui était complètement défigurée la veille encore. Brisée par la force brute de ses propres coups.
Elle était parfaitement guérie. Non seulement cela, mais la douleur cuisante dans le reste de son corps avait disparu avec elle. Qu'Albert l'ait soigné à plusieurs reprises ou qu'on lui ait administré une potion, il l'ignorait. Quoi qu'il en soit, la régénération était incroyable.
« Ma tête semble lourde, mais la douleur a presque disparu », finit-il par répondre.
Albert hocha la tête et planta sa fourchette dans son repas.
Evel saisit doucement le pain et croqua dedans.
Peut-être était-ce parce qu'il n'avait pas mangé depuis si longtemps, ou peut-être parce que les fioles immergées altéraient son goût, mais dès la première bouchée, ce pain fut l'un des meilleurs qu'il ait jamais mangés. Seul son premier repas à Orsus l'avait surpassé.
« Du thé ? »
Combien de temps depuis que j'ai savouré un thé ?
« Oui, merci. »
Evel mangea lentement, profitant de la nourriture et prenant de petites gorgées de thé. Après quelques minutes de silence tranquille, Evel prit la parole.
« Pourquoi le Maire vous a-t-il appelé "Le Bourgeon qui a refusé le soleil" ? »
Albert déglutit.
« Connais-tu les six Faucheurs ? »
« Un peu. »
À force de lire les nouvelles et de s'occuper du cirque, il avait acquis une compréhension de base de leurs spécialités.
Regulus se concentrait sur le recrutement de grands talents.
Equis se spécialisait dans les consommables.
Acies dans les armes.
Prachar dans les médias.
Eminus dans les invocations et le transport.
Seul Redigo, celui avec qui il avait eu le plus d'interactions, ne semblait pas avoir de spécialité. À Ichoris, ils géraient les dettes, mais comme il s'agissait de dettes de Profanes, cela ne devait pas constituer une grande partie de leurs revenus.
« Alors tu connais Regulus ? »
Evel hocha la tête. Il n'oublierait pas la Bannière qui avait personnellement recruté Bremin et Lucien.
« Eh bien, quand j'ai atteint le stade de Tisseur, ils m'ont invité, et j'ai refusé. Leur bannière est représentée par un soleil levant derrière une couronne, et mes pouvoirs étant liés aux plantes, ils ont commencé à m'appeler ainsi. »
Evel expira doucement. Refuser la Bannière la plus convoitée. Une telle idée lui semblait inconcevable.
« Ça a dû être une décision difficile. »
« Elle l'était. Tous ceux que je connaissais m'ont critiqué pour ça, et certains m'ont même traité de traître. » Albert berça sa tasse. « Mais c'est une décision que je reprendrais sans hésiter. »
« Je vois… »
« Après tout, je n'aurais pas un titre aussi cool sinon. » Il gloussa. « Et toi ? »
« Moi ? »
« Ta décision de rejoindre l'armée. »
« Non. Je ne dirais pas qu'elle était difficile. » Il baissa les yeux. « J'y ai été pratiquement forcé. »
Quelques secondes de silence.
« Je vois. »
Albert prit une gorgée de thé, et ils continuèrent à manger en silence. Evel mangeait encore quand Albert finit son repas. Alors que son mentor posait sa fourchette et s'apprêtait à se lever, Evel soupira.
« J'ai… » il hésita. « J'avais quelqu'un que j'appelais mon mentor, avec qui j'ai grandi. »
Son mentor écoutait en silence.
« Il était un peu erratique… souvent insensé. Je le trouvais parfois stupide… mais je pensais aussi qu'il était vraiment cool et c'est grâce à lui que j'ai voulu devenir magicien. R… son ami et lui possédaient le cirque où j'ai grandi. »
Evel entoura sa tasse vide de ses mains. Elle était encore chaude.
« Quand j'avais environ treize ans, il a brusquement quitté la ville. La dernière fois que je lui ai parlé, c'était pour une dispute futile à propos de ses absences au cirque… Il m'a laissé la propriété du cirque. »
Les yeux d'Albert se plissèrent légèrement.
« La pleine propriété à un gamin de treize ans ? »
« C'était son ami proche qui prenait habituellement ce genre de décisions, mais il est mort dans un incendie. Depuis sa mort, Ju… mon mentor est devenu imprévisible. Pourtant, même pour lui, c'était irresponsable. » Evel sourit faiblement. « J'étais aux anges, évidemment, et quelques autres m'ont soutenu. Il m'a beaucoup manqué, mais le cirque a prospéré même après sa disparition. »
Sa prise se raffermit.
« Puis, un par un, tous ceux qui me soutenaient ont disparu ou sont morts. À quinze ans, tous ceux avec qui j'avais grandi étaient partis. D'une manière ou d'une autre. »
Le regard d'Albert s'adoucit.
« Les employés restants ont volé de l'argent et ont fait porter toute la dette sur moi, alors j'ai pris la fuite. Il s'est passé beaucoup de choses depuis, mais j'ai fini par me lasser de fuir. Je me suis dit que si je devais mourir de toute façon, autant tenter le tout pour le tout pour un avenir meilleur. »
« Alors tu as rejoint l'armée », fredonna Albert.
Evel hocha la tête.
« Est-ce que tu le regrettes ? »
Un bref silence.
Evel secoua la tête. « Ça fait une éternité que je n'ai pas mangé de stonepods. Ça me suffit. »
Un silence confortable enveloppa la pièce.
Albert sourit solennellement. « Merci de m'avoir confié cela ; je sais que ça n'a pas dû être facile. »
Evel expira et passa au sujet plus pressant. « Que s'est-il passé après le combat d'hier ? »
Son mentor désigna le coin de la pièce, où reposaient son haut-de-forme, un paquet de cartes soigneusement empilées, un bracelet de perles blanches et une longue tige de cuivre.
« J'ai retracé ton combat et fait un peu de nettoyage. Toutes tes cartes sont là, avec les objets de valeur de Colton. Tes butins de guerre, je suppose. Quant au corps de Colton, je m'en suis débarrassé. Personne, à part le Maire, ne pourra faire le lien avec toi, mais sa fierté ne lui permettra pas de t'attaquer directement. Il passera par un intermédiaire, si jamais il le fait. »
Un goût amer remplaça la douceur du thé.
« Butins de guerre »
« Alors c'est tout ? »
« Non. La mort de Colton aura un impact majeur sur Redigo. Peut-être même sur Prachar par extension. » Albert fit une pause. « Mais rien de tout cela ne te concerne ; tu es juste Eth, l'homme d'affaires qui possède le cirque local. »
Evel resta silencieux.
« Prends un mois de repos, sans entraînement ni combat, Evel. Cette fois, c'est juste une suggestion. »
Un mois sans entraînement.
Il perdrait tant de progrès durement acquis, et gâcherait tant de potentiel. Pourtant, assis sur la chaise en bois face à Albert, l'esprit et le corps si épuisés, il ne trouvait pas la force de s'en soucier.
« Très bien. »
Albert se leva et ramassa les couverts.
« Je vais nettoyer. Essaie juste de te reposer. »
Evel prit une inspiration saccadée. « J'aimerais prendre l'air. »
« D'accord. » Albert hocha la tête et disparut dans la cuisine. Evel attrapa son chapeau et se dirigea vers la porte d'entrée. Une bouffée d'air frais le submergea alors qu'il sortait sous le soleil de midi.
Ses yeux se portèrent immédiatement sur le jardin. La plupart des traces de la bataille d'hier avaient disparu, et la seule preuve restante était la zone de fleurs écrasées au centre, là où le corps défiguré de Colton avait été broyé.
Devrait-il se sentir heureux d'avoir pu vaincre un tel ennemi ? Honteux d'être tombé dans tant de ses provocations, rendant le combat bien plus difficile qu'il n'aurait dû l'être ? Dégoûté d'avoir tué quelqu'un à nouveau ?
Evel secoua la tête et suivit la rivière vers la ville. Sans destination en tête, il marchait machinalement, la douleur dans son corps s'estompant progressivement.
Il erra jusqu'à la tour de l'horloge et remarqua une rangée de bâtiments familiers. Ses épaules se tendirent lorsqu'il vit l'enseigne : Restaurant de Laura.
À travers la fenêtre, il l'aperçut. Une brune au nez retroussé et aux cernes marqués. Elle arborait un sourire forcé tout en s'activant.
Il était responsable de sa souffrance. Il avait tué son amant, et maintenant son frère aussi.
Juste au moment où il s'apprêtait à partir, un autre groupe attira son attention.
Yuna, Mateo, Clara et Toan : les quatre employés originaux qu'il avait embauchés. Toan avait un pied sur la table, criant sur Mateo, qui gardait un visage étrangement neutre. Clara frappa la table en éclatant de rire, et Yuna cacha ses gloussements derrière sa main.
Evel s'attarda, les regardant se chamailler pendant quelques minutes avec un doux sourire.
Ils sont beaucoup plus proches que dans mes souvenirs…
Son sourire s'effaça lorsqu'une question redoutée surgit dans son cœur :
S'il était là, en train de manger au restaurant avec eux, seraient-ils tous aussi heureux ?
Il prit une profonde inspiration et continua de marcher à travers la ville, arrivant sur la place centrale. Il maintint fermement son haut-de-forme pour le protéger de la rafale fraîche menaçant de l'emporter, et s'assit sur un banc en bois.
Le bavardage constant des enfants l'entourait, alors qu'ils couraient et criaient, jouant à un jeu qu'ils appelaient la guerre. Posant son chapeau sur ses genoux, ses yeux se levèrent vers les nuages dérivant dans le ciel. Autrefois, il avait conseillé à Leo de réfléchir à ce qu'il voulait faire à l'avenir. Maintenant, il se posait la même question.
Il ne voulait pas abandonner. Au moins, il en était sûr. Mais voulait-il se lancer dans un entraînement si intense pour le reste de sa vie pour rester à niveau ?
Il ne l'excluait pas immédiatement. Si c'était vraiment le seul moyen de suivre la cadence, alors peut-être était-ce un sacrifice nécessaire. Au bout du compte, il n'en était tout simplement pas sûr.
Ça n'a même pas d'importance pour l'instant puisque l'entraînement est interdit.
Alors que les nuages flottaient dans le ciel, son esprit commença à vagabonder. Il repensa à l'époque où Rick l'avait trouvé pour la première fois, dormant sur le sol à côté du cirque. À quand Julius lui avait montré un tour de magie pour la première fois — à quel point il avait été émerveillé, à quel point il s'était amusé. À quand Arlo avait donné au groupe cinq Riak chacun après leur traversée du désert. Pour Arlo, ces cinq Riak n'étaient rien, mais Evel se souvenait encore du goût délicieux de la nourriture après avoir eu faim si longtemps.
Il ricana.
Quand il avait faim, il jugeait les puissants pour ne pas nourrir ceux qui n'avaient rien. Maintenant, avec un flux constant de Riak, il avait oublié à quel point c'était terrible. La faim.
Il passa une main dans ses cheveux en expirant vers le ciel.
Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ?
Evel s'inclina et resta assis sur le banc pendant des heures. Finalement, une sensation étrange et agitée commença à le tarauder. Il ne pouvait pas s'entraîner, et les principaux employés du cirque semblaient avoir pris leur journée. Il n'avait pas vraiment d'amis avec qui passer du temps…
Je pourrais étudier Eth.
Mais cela ne comptait-il pas comme de l'entraînement ?
Il n'avait rien à faire.
Evel prit une longue inspiration. L'ennui n'était pas une émotion familière. Depuis le moment où il avait pris la fuite jusqu'à maintenant, il s'était toujours tenu occupé.
Certes, il lui arrivait souvent d'avoir du temps libre ou rien à faire, mais c'était différent de savoir que ce repos était temporaire. Maintenant, il avait un mois entier à ne rien faire.
Un mois entier à ne rien faire…
Ses pensées furent interrompues par le son doux d'un enfant en pleurs. Les autres étaient partis. Et l'enfant était recroquevillé sur ses genoux, des larmes coulant sur son visage.
Pendant tout un mois, il n'avait rien à faire.
Alors peut-être…
Peut-être était-ce acceptable — juste ce mois-ci — de passer son temps à faire ce qu'il voulait.
Evel fouilla dans ses poches. Ses cartes n'y étaient pas.
Posant fermement son haut-de-forme sur sa tête, il se leva et ramassa un caillou sur le sol. Pourquoi le petit garçon pleurait, ou où ses amis étaient passés, il n'en avait aucune idée. Et au fond, il s'en fichait.
« Hé. »
Le gamin leva les yeux, les paupières gonflées.
Les coins de la bouche d'Evel se relevèrent d'une fraction.
« Tu veux voir un tour de magie ? »
— Fin du Volume DEUX —LEGERDEMAIN