Un petit bras de rivière séparait toute la zone en deux.
Le père et la fille partirent chacun de leur côté pour mener l’enquête.
Ce tonnerre malveillant restait sans cesse dans le champ de vision de Leon.
La zone du Ravin du Coup de tonnerre n’était pas très vaste ; même après s’être séparés, ils ne parvenaient pas à sortir complètement du champ de vision l’un de l’autre.
Leon sortit de sa poche une carte sommaire que lui avait remise en chemin le garde du Dragon du Tonnerre qui les avait conduits ici.
Outre la région où se trouvait le Ravin du Coup de tonnerre, la carte indiquait plusieurs zones voisines.
Leon compara rapidement les indications et marmonna : « Nous sommes donc déjà à la frontière du territoire des Dragons du Tonnerre… »
Les régions frontalières étaient peu peuplées. On n’y trouvait guère que des herbivores et des créatures périlleuses inoffensives.
Qui aurait osé semer le trouble ici, sans parler d’un clan aussi puissant que les Dragons du Tonnerre ?
Leon rangea la carte et se mit à examiner attentivement les alentours du Ravin du Coup de tonnerre.
À première vue, la plupart des végétaux portaient des traces de piétinement violent.
Certains buissons et certaines touffes d’herbe étaient même dans un état de désordre indescriptible.
« Ça ne ressemble pas aux dégâts que causeraient des créatures périlleuses inoffensives ou des herbivores ordinaires… Quelque chose les aurait effrayés ? » dit Leon en inspectant les plantes ravagées, avant de s’enfoncer plus loin.
Au pied d’un arbre ancien, Leon repéra plusieurs marques de griffes sur le tronc.
Elles étaient très fines : une créature de grande taille n’aurait pas pu les laisser.
Et…
« Il y a du sang dans les marques. Comme si la créature s’était blessée en détruisant tout… »
Leon fronça légèrement les sourcils.
C’était encore moins logique. Les créatures qui vivaient ici n’avaient pas une morphologie leur permettant d’attaquer sans risquer de se blesser, et pourtant elles s’étaient acharnées sur un tronc.
Même s’il s’agissait manifestement de créatures périlleuses faibles ou de simples animaux, elles n’auraient pas agi ainsi.
Car pour les animaux sauvages, une blessure était extrêmement dangereuse : elle pouvait attirer les prédateurs et, si elle ne guérissait pas à temps, leur coûter la vie dans la nature.
Alors qu’il se creusait la tête, la voix de Noa retentit depuis le bord du ruisseau.
« Papa ! Viens voir ça ! »
À ces mots, Leon répondit aussitôt : « J’arrive ! »
Puis il se mit à courir.
Noa se tenait près d’un bosquet. Leon la rejoignit et suivit la direction qu’elle lui indiquait.
Au pied des buissons, une fosse peu profonde avait été creusée. À l’intérieur gisait le cadavre d’un petit animal.
Noa s’accroupit à moitié. En découvrant la scène autour du corps, elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils.
« Quel massacre… C’est une créature périlleuse qui a fait ça ? »
Leon comprit son malaise. Lui aussi voyait que le petit animal avait été éventré, laissant apparaître une rangée de minuscules côtes, et que ses organes internes avaient pourri en dégageant une odeur infecte.
Le sang avait éclaboussé la terre de la fosse et les buissons. Il avait déjà séché et noirci.
À première vue, le spectacle était vraiment atroce. Parler de « massacre » n’avait rien d’exagéré.
Leon tira doucement Noa par le bras pour lui faire signe de se mettre à côté de lui et de détourner le regard.
Noa se releva, ferma les yeux et expira longuement.
Malgré les nombreuses batailles qu’elle avait livrées et les gens qu’elle avait vus tomber sous ses yeux, Noa n’était, au bout du compte, qu’une adolescente.
Face à une scène aussi sanglante et cruelle, il était difficile de ne pas avoir la nausée.
Leon s’en rendit compte, raison pour laquelle il ne la laissa pas continuer à regarder.
Une fois remise, Noa regarda Leon, qui continuait d’observer le cadavre.
« Papa, quel genre d’animal pourrait être aussi cruel ? » demanda-t-elle.
Leon garda le silence un instant. Il se redressa lentement et épousseta ses mains en répondant d’une voix grave : « Je crains que ça n’ait rien à voir avec d’autres animaux. »
Noa se figea.
« Rien à voir avec eux ? Pourquoi ? »
« Le garde du Dragon du Tonnerre qui nous a conduits ici a dit que le Ravin du Coup de tonnerre n’abritait que des herbivores et quelques créatures périlleuses inoffensives. La chasse y est presque inexistante », expliqua Leon posément.
« Et même si un carnivore sauvage s’était égaré par hasard dans le ravin et avait voulu chasser pour se nourrir, tuer un petit animal comme celui-ci n’aurait eu aucun intérêt. Il l’aurait dévoré entièrement ou se serait contenté de le tuer. Il n’aurait pas mis son corps dans cet état. »
Noa réfléchit un instant, puis demanda aussitôt :
« Tu veux dire… qu’il s’est fait ça lui-même ? Mais comment aurait-il pu ? »
Leon ne répondit pas tout de suite. Il lui demanda plutôt : « Noa, tu te souviens de ton épreuve de survie dans la forêt de la Lune démoniaque ? »
Noa cligna des yeux, puis acquiesça après un instant de réflexion.
« Bien sûr. Helena et moi y avons croisé Adam, le Roi dragon Marteau de guerre. »
Après une pause, elle leva la main et la posa doucement sur sa poitrine.
« C’était aussi la première fois que je faisais équipe avec elle contre l’Écaille du Dragon noir… Attends, l’Écaille du Dragon noir. »
En parlant, Noa sembla soudain comprendre quelque chose. Elle leva les yeux vers son père et s’exclama avec enthousiasme : « Les blessures de ce petit animal ressemblent beaucoup à celles des créatures périlleuses de l’époque, qui n’avaient pas supporté la puissance de l’Écaille du Dragon noir et avaient explosé ! »
Leon sourit, satisfait, et lui caressa les cheveux.
« Bien joué. »
« Mais l’Écaille du Dragon noir n’a-t-elle pas disparu avec lui ? » demanda Noa.
Leon secoua la tête.
« L’Écaille du Dragon noir a bien disparu. Mais il existe autre chose doté d’un pouvoir similaire : les éclats de l’Épée démoniaque. »
Leon reprit :
« D’après leur enquête préliminaire, cela ne devrait pas avoir de rapport avec les éclats de l’Épée démoniaque, mais je crois qu’ils se sont trompés. Vu les changements dans la région du Gouffre noir démoniaque et tout le reste, affirmer à la légère que ce qui se passe ici n’a aucun lien… ça me paraît un peu tiré par les cheveux. »
Tout en parlant, Leon regarda au-delà du cadavre, vers la lisière des buissons, plus loin.
« Mais la mort d’un seul petit animal ne suffit pas à bouleverser l’environnement de tout le Ravin du Coup de tonnerre. Il faut aller plus loin. »
« Mmh. D’accord. »
Le père et la fille s’enfoncèrent davantage dans les buissons.
Après avoir avancé un moment, ils arrivèrent devant l’entrée, très bien dissimulée, d’un creux dans un arbre.
Ils échangèrent un regard, puis acquiescèrent d’un même mouvement et s’avancèrent ensemble dans le creux.
Leon rassembla des éclairs bleus dans sa paume gauche pour s’éclairer.
Derrière lui, Noa l’imita.
« En fait, papa, il y a encore une différence entre toi et grand-père Odin dans votre façon d’utiliser la Magie de la foudre. »
« Ah oui ? Laquelle ? »
« Grand-père Odin n’utilise presque la Magie de la foudre que pour combattre. Mais toi, tu t’en sers aussi pour autre chose : éclairer le chemin, faire griller de la viande ou écrire “joyeux anniversaire” pour maman, par exemple. »
Leon eut un petit rire.
« Et pour vous faire une démonstration, à tes sœurs et à toi, en forgeant une grande épée à mains nues. »
« Rectification : un cure-dent. »
Tous deux éclatèrent de rire.
Tout en discutant, ils atteignirent le fond du creux.
Comme Leon l’avait dit, la mort d’un seul petit animal ne pouvait pas modifier tout l’environnement du Ravin du Coup de tonnerre.
Au fond du creux, un mince filet d’eau jaillissait du sol et s’écoulait lentement vers l’extérieur.
À première vue, il devait rejoindre le petit ruisseau dehors.
Mais le plus important, c’était ceci : des dizaines de cadavres d’animaux, de tailles diverses, gisaient près du cours d’eau.
Certains étaient même des créatures périlleuses.
Leur mort avait été atroce. Ils avaient tous explosé, incapables de résister à cette force sinistre et indescriptible.
Noa fronça les sourcils et réprima l’envie de vomir.
Leon remarqua son malaise. Il posa doucement une main sur son épaule et la fit pivoter pour qu’elle ne regarde plus les cadavres, puis expliqua lentement :
« Nous avons pratiquement compris pourquoi l’environnement du Ravin du Coup de tonnerre a changé. Le sang de ces créatures mortes en explosant s’est écoulé dans ce cours d’eau, qui l’a ensuite transporté jusqu’au ruisseau. Or, ce ruisseau est la seule source d’eau de tout le ravin. Tous les animaux et les plantes en dépendent pour survivre. Si le ruisseau est pollué, le Ravin du Coup de tonnerre en souffre aussi. Mais cette pollution est irrégulière et très lente ; les créatures des environs ne l’ont donc pas remarquée tout de suite. Ce n’est qu’une fois qu’elle s’est accumulée que ses effets ont commencé à se faire sentir. »
Tout en parlant, Leon se servit de la pierre magique qu’il avait emportée pour enregistrer la scène dans le creux, puis il conduisit Noa dehors.
Une fois à l’extérieur, après avoir respiré un peu d’air frais, Noa demanda :
« Alors, au bout du compte, c’est bien un éclat de l’Épée démoniaque qui sème le trouble ? »
« C’est ce qui semble le plus probable », répondit Leon.
« Mais tu n’as pas récupéré tous les éclats de l’Épée démoniaque et ne les as-tu pas entreposés séparément en trois endroits, dont chez grand-père Odin ? Est-ce qu’il en manquerait un ? »
Leon réfléchit, fronça légèrement les sourcils, puis secoua lentement la tête.
« Non. Tous les éclats de l’Épée démoniaque ont bien été récupérés. La seule chose qui traîne encore, c’est cet œil magique… Ne me dis pas qu’il est ici ? »
……
……
À l’aube, Leon ramena Noa au Sanctuaire du Dragon du Tonnerre.
Comme ils avaient convenu la veille que Leon reviendrait avant le lever du jour, Odin avait attendu toute la nuit.
À leur retour, un copieux petit-déjeuner les attendait déjà dans la salle.
Après avoir travaillé toute la nuit, le père et la fille s’assirent à table et avalèrent chacun une énorme gorgée d’eau.
Assis de l’autre côté de la table, Odin les observa et secoua la tête avec un sourire.
« Vous êtes vraiment faits du même moule, tous les deux. Vous buvez même de la même façon. »
Leon reposa son verre, reprit son souffle et, sans perdre de temps en politesses, entra dans le vif du sujet.
« Ancien, Noa et moi avons compris ce qui ne va pas au Ravin du Coup de tonnerre. C’est un éclat de l’Épée démoniaque qui est à l’œuvre… »
Au cours des minutes qui suivirent, Leon lui expliqua brièvement ce qui s’était passé pendant la nuit et ce qu’ils avaient découvert.
Après l’avoir écouté, Odin ne fit pas de commentaire. Il se contenta d’acquiescer légèrement.
« L’œil magique… Vous l’avez trouvé ? »
Leon secoua la tête, un peu déçu.
« Non. Nous avons aussi fouillé plusieurs zones voisines, mais nous n’avons pas trouvé l’œil magique. »
Après un bref silence, Leon ajouta avec assurance :
« Mais je pense que les changements survenus dans le Ravin du Coup de tonnerre sont forcément liés à l’Épée démoniaque. Ancien, ces prochains jours, vous pourriez renforcer le scellement et l’isolation de l’éclat, puis voir si l’environnement là-bas s’améliore. »
Odin acquiesça.
« Très bien. Vous avez travaillé dur, prince Leon et princesse héritière. Si je trouve le moindre indice concernant l’œil magique, je vous préviendrai aussitôt. »
« Mmh. »
Une fois leur discussion terminée, Leon proposa aussi de laisser Noa ici pour étudier.
En entendant cela, le vieil homme ne manifesta aucune réticence ; au contraire, il en fut ravi.
« La princesse héritière accepte vraiment de rester ici pour apprendre de nouveaux sorts auprès de ce vieil homme ? »
Noa acquiesça docilement.
« Oui, grand-père Odin. »
« Hahaha ! Très bien, très bien. »
Odin semblait aussi heureux que s’il venait de tomber sur une occasion rarissime et de trouver deux noix parfaites à polir à la main.
« Avoir une élève aussi douée que la princesse héritière, c’est aussi une chance rare dans ma vie. »
Odin avait beau devoir flatter un peu Leon et Noa, il était sincèrement heureux d’enseigner à Noa.
Comme lorsqu’il s’était entraîné avec elle dans la Cité du Ciel, tout ce qu’il voulait, c’était que la jeune génération devienne plus forte.
Cela avait toujours été le souhait d’Odin.
Et c’était précisément ce dévouement généreux, cette préoccupation pour l’ensemble de la Race draconique, qui avait fondé le statut et le prestige d’Odin parmi les dragons.
Une fois tout réglé, Odin rédigea comme promis la lettre de recommandation de Noa pour son passage en section adulte.
« Je vais d’abord porter ta lettre de recommandation à l’académie. Et, durant ces quelques jours avant ton entrée officielle en section adulte, ce sera parfait : tu pourras étudier ici avec l’ancien. »
Leon rangea la lettre de recommandation et, avant de partir, rappela à Noa :
« Ne te promène pas partout. Ne veille pas trop tard. Ne fais pas la grasse matinée. Et ne te glisse pas dans la cuisine au milieu de la nuit pour chercher à manger… »
« Ah, d’accord, papa, ça suffit. Je ne suis pas Moon, moi. Je ne ferai pas ça~ »
(Sœur : C’est juste, ça, sœurette ?)
Leon sourit, lui ébouriffa les cheveux et dit :
« Très bien. Alors papa s’en va. Travaille bien, d’accord ? Le temps de l’ancien est précieux, lui aussi. On ne peut pas trop le monopoliser. »
Noa acquiesça.
« Mmh, d’accord. »
Leon se leva, prit congé d’Odin, puis appela son petit frère aigle et quitta le Sanctuaire du Dragon du Tonnerre.
Noa se tint à l’entrée du sanctuaire et salua le dragon-aigle qui s’éloignait en volant.
« Bonne route, papa. »
Leon lui rendit son salut.
« Compris. Toi aussi, travaille bien et étudie. »
« D’accord ! »
Ce ne fut que lorsque Noa eut disparu au loin que Leon détourna enfin le regard.
Il s’assit en tailleur, sentit la lettre de recommandation dans sa poche, puis tapota le dos de son petit frère aigle.
« Allons-y. Direction l’académie. »