Chapitre 2
Chapitre 2
Traducteur : Pai_
« Tout le monde, rassemblez-vous ici. »
Au milieu de la colline, alors que le crépuscule tombait, un simple ordre de Turan suffit à faire se regrouper le troupeau de moutons qui paissait paisiblement.
Sans le moindre aboiement de chien de berger ni le rappel d’un bâton, ils se déplacèrent dans un ordre parfait.
C’était là l’œuvre de la magie.
D’après ce que Turan avait appris au cours des huit dernières années, la magie possédait trois caractéristiques principales :
Premièrement, si vous désirez ardemment quelque chose, vous pouvez l’obtenir en échangeant de l’énergie magique contre votre souhait.
Deuxièmement, si vous exprimez votre désir à voix haute, il devient plus facile à réaliser et consomme moins d’énergie magique.
Enfin, troisièmement, plus le souhait est complexe, plus il consomme d’énergie, au point de devenir parfois tout bonnement impossible.
La définition de ce qui constituait une « difficulté » n’était pas très claire.
Parfois, la magie accordait une faveur avec une générosité presque stupéfiante. D’autres fois, elle se montrait frustrante et avare, refusant même les requêtes les plus simples.
Par exemple, quelques jours plus tôt, lorsqu’il avait combattu la bête magique léopard, même l’ordre simple de « s’arrêter » — bien plus aisé que de provoquer une mort instantanée — n’avait eu que peu d’effet sur la créature.
Pourtant, pour des moutons ordinaires, il pouvait en contrôler des centaines simultanément sans la moindre difficulté.
D’un autre côté, conférer à sa fronde la puissance et la vitesse nécessaires pour fracasser le crâne de la bête, tout en garantissant qu’elle atteigne sa cible, s’était révélé ridiculement facile.
En calculant la quantité d’énergie consommée, Turan s’était rendu compte qu’il aurait pu répéter cette même attaque des centaines de fois…
Alors que Turan guidait les moutons vers l’enclos, perdu dans ses pensées, une légère odeur de sang flotta jusqu’à lui.
C’était la même odeur que celle qu’il avait perçue quelques jours auparavant, lorsqu’il avait détecté la mort de Labus.
Cependant, grâce à son odorat aiguisé, il comprit qu’il ne s’agissait pas de sang humain. Ce n’était pas non plus celui d’un mouton ou d’un léopard…
« Un loup ? »
L’odeur rappelait celle du loup qu’il avait tué et dépecé environ un an plus tôt.
Comme prévu, il ne fallut pas longtemps avant qu’il ne voie Keorn marcher vers lui, le cadavre d’un loup jeté sur l’épaule, sa silhouette se découpant sur le soleil couchant.
« Bonsoir, Turan. Cela te dérange si je passe la nuit chez toi ? Je t’offre ce loup en guise de paiement pour le gîte. »
Un loup était une prise de valeur.
La peau pouvait être vendue aux villageois et, bien que la viande ne fût pas aussi fine que celle du bétail élevé pour la consommation, elle n’était pas mauvaise pour autant.
En somme, c’était une compensation plus que suffisante pour une nuit d’hébergement.
Turan hocha la tête.
« Il ne devrait pas y avoir beaucoup de loups dans les environs. Jusqu’où es-tu allé pour attraper celui-ci ? »
Au cours des dernières années, Turan avait patrouillé la zone, et chaque fois qu’il apercevait une meute, il l’attaquait. Par conséquent, les animaux carnivores avaient presque disparu des alentours.
De plus, la colline de Hisaril était si désolée qu’elle n’abritait que peu d’animaux à l’origine.
« Je l’ai trouvé en faisant du repérage près de la chaîne de montagnes du Ciel. »
La chaîne de montagnes du Ciel se situait encore plus à l’ouest de la colline de Hisaril, qui se trouvait déjà à la limite occidentale du monde. Fidèle à son nom, la chaîne s’étirait vers le haut, semblant percer le firmament.
Certains l’appelaient la Grande Barrière, car sa forme ressemblait à un mur infranchissable, tout comme son nom l’indiquait.
« Il faut des jours rien que pour atteindre les contreforts… »
« Avec ma foulée, une demi-journée a suffi. »
Turan ne fut pas particulièrement surpris, car il aurait pu accomplir le même exploit s’il s’en était donné la peine.
Il se contenta de penser que ce mage n’était pas qu’un fanfaron, et redoubla de vigilance intérieurement.
Un peu plus tard, les deux hommes s’assirent autour d’un feu de camp devant la maison, savourant un ragoût de viande de loup.
Keorn leva les yeux vers le ciel et siffla.
« Les étoiles sont incroyablement brillantes ici. »
« Ma mère m’a dit que cette colline est l’un des endroits les plus élevés au monde, mis à part la chaîne de montagnes du Ciel à l’ouest, bien sûr. »
« Comparé à cet endroit, qu’est-ce qui pourrait être plus haut ? Après l’avoir visité aujourd’hui, je suis encore plus impressionné. Même les nobles auraient du mal à la traverser. »
« J’ai entendu dire que les nobles possédaient un pouvoir divin. Ne pourraient-ils pas facilement sauter par-dessus une chaîne de montagnes ? »
« Pas tous, mon ami. Si tu parles des chefs des grandes maisons nobles, ils pourraient effectivement être comparables à des dieux… »
Keorn se vanta alors d’avoir vu un jour le chef de la maison Arabion écraser une petite colline d’un simple geste.
« Oh… »
En entendant cela, Turan ressentit soudain une pointe de honte.
Parfois, il s’illusionnait en pensant que son pouvoir était peut-être à la hauteur de celui des nobles, étant donné qu’il était bien plus puissant qu’il ne l’avait cru au départ.
Mais après avoir écouté les récits de Keorn, il comprit clairement que ses capacités étaient insignifiantes comparées à celles des vrais nobles.
« Au fait, vivre seul dans un endroit pareil, ce n’est pas trop solitaire ? »
« Eh bien, si, évidemment. Mais je m’y suis habitué maintenant. »
« Pourquoi ne pas faire venir une fille du village pour vivre avec toi ? »
« Qui voudrait passer sa vie entière à garder des moutons dans un endroit pareil ? »
« Je suis sûr qu’il y a plein de jeunes femmes qui ne verraient pas d’inconvénient à vivre avec un beau jeune homme comme toi. »
Turan sourit maladroitement à la plaisanterie de Keorn.
Lorsqu’il visitait le village étant enfant, des filles l’appréciaient et le suivaient partout. Mais après la mort de sa mère et ses altercations avec le village, tout contact avait été rompu.
Elles avaient probablement réalisé la réalité de la situation.
Épouser Turan signifiait passer le reste de leur vie en exil sur cette colline désolée.
« Eh bien, ne vois pas les choses de façon si négative. Qui sait ? Tu pourrais rencontrer une jeune femme de passage et nouer des liens. »
Bien sûr, étant donné que Keorn était le seul voyageur à être passé par là en 18 ans, c’était peu probable.
Après avoir échangé quelques remarques légères, les deux hommes restèrent silencieux, fixant le feu de camp.
Ce fut Turan qui rompit le silence.
« Pourquoi te donner tant de mal ? »
« Hm ? »
« Je ne sais pas ce que le chef du village t’a promis, mais avec tes compétences, il me semble que tu pourrais gagner bien plus d’argent de manière beaucoup plus simple. »
Dans n’importe quel village, si quelqu’un comme Keorn s’installait, déclarait qu’il protégerait les lieux et exigeait en retour richesse et femmes, qui oserait refuser ?
Ce serait cent fois plus facile et confortable que de passer ses journées couvert de poussière, à loger dans une cabane de berger juste pour chasser une bête magique.
Quelqu’un capable de rapporter un loup de la chaîne de montagnes du Ciel en une demi-journée ne manquait certainement pas de talent…
Et puis, les villageois ne méritaient pas particulièrement de telles faveurs.
Après tout, la raison pour laquelle Keorn logeait chez Turan était que le village lui avait facturé un prix exorbitant pour une nuit.
Si Turan avait été à la place de Keorn, il aurait fracassé les bâtiments du village, pris l’argent et serait parti.
« Ce sont des gens pitoyables. »
« En quel sens ? »
« Vivre chaque jour en tremblant de peur dans cette frontière reculée, sans la protection d’un mage. »
Le vieux chevalier s’assit en face de Turan et expliqua doucement, comme s’il enseignait à son fils.
Bien que la zone autour de la colline de Hisaril fût relativement paisible en raison de son aridité, d’innombrables bêtes magiques rôdaient dans les montagnes et les champs des terres fertiles au-delà, s’en prenant aux gens.
Il expliqua que c’était la fierté d’un mage, celui qui avait hérité du pouvoir des dieux, de protéger les roturiers impuissants contre les bêtes magiques. Même s’il ne servait plus aucune maison noble, il ne pouvait rester les bras croisés.
C’était une histoire bien différente de ce que Turan avait entendu de la bouche de sa mère.
Les nobles dont elle parlait étaient des oppresseurs et des exploiteurs, et les chevaliers n’étaient que leurs laquais. N’était-ce pas ainsi que les choses devaient être ?
Remarquant l’expression confuse de Turan, le vieux chevalier sourit et lui tendit un bol de lait de brebis.
« Eh bien, tout le monde ne pense pas comme moi. S’il y a dix mille personnes dans le monde, il y a dix mille façons de penser. »
* * *
Le lendemain matin, Turan nettoya l’enclos des moutons d’un simple geste de la main, perdu dans ses pensées.
Ce qui persistait dans son esprit, c’était la conversation de la veille.
« La fierté… »
La discussion avait laissé une impression profonde sur lui.
Penser qu’un chevalier n’était pas seulement un esclave s’inclinant devant le pouvoir des nobles, mais pouvait être quelqu’un qui trouvait un sens à protéger les gens ordinaires ?
Bien que cette nouvelle compréhension ne lui donnât pas envie de chercher un noble pour le servir, cela adoucit un peu sa perspective.
Peut-être que, s’il existait des gens comme Keorn, vivre sous la domination d’un noble n’était pas si terrible après tout…
« Cela dit, comment lui faire savoir que la bête magique est déjà morte ? »
Il avait initialement prévu de laisser Keorn errer un moment et finir par partir de lui-même, mais il ne voulait pas que quelqu’un d’aussi bienveillant perde son temps dans un endroit aussi désolé.
Le problème était que cela faisait déjà plusieurs jours que Turan avait jeté le cadavre de la bête magique au fond d’un ravin.
Récupérer cette carcasse en décomposition et la ramener serait une corvée, sans compter que les traces de magie que Turan avait utilisées dessus seraient bien trop évidentes.
Il allait de soi que si quelqu’un cherchait un mage dans cette zone, Turan serait le suspect numéro un.
Soupirant, Turan agita la main, et tout le fumier et l’urine accumulés dans l’enclos s’envolèrent vers l’arrière-cour.
Une fois séché par le climat aride de la colline, cela ferait un excellent combustible pour la cheminée.
Le nettoyage terminé, il lui restait un peu de temps.
« Peut-être devrais-je aller chercher l’ancien… »
Si Keorn avait voyagé loin comme la veille, il serait impossible de le trouver, mais Turan avait entendu dire que Keorn prévoyait de patrouiller plus près de la colline aujourd’hui, il y avait donc de bonnes chances qu’il puisse le localiser.
Turan concentra légèrement son esprit, soulevant son corps sans effort au-dessus du toit, et récita une incantation.
« Détection humaine. »
Dès qu’il lança le sort, la perception de Turan s’étendit rapidement.
Sa vision, qui ne s’étendait que sur une centaine de mètres, s’élargit soudainement au point de pouvoir distinguer chaque brin d’herbe à plusieurs kilomètres. Son odorat et son ouïe s’amplifièrent encore davantage, lui permettant de capter le bruissement léger des pattes d’insectes et l’odeur subtile de l’acide formique des fourmis voisines.
Cependant, malgré l’apport sensoriel accru, ses sens aiguisés filtrèrent toutes les informations inutiles, se concentrant uniquement sur la détection des humains.
« Voyons voir… Hmm ? »
Il tourna brusquement la tête lorsqu’une voix attira son attention.
Grâce à sa vision améliorée, il vit Keorn.
Il haletait lourdement, du sang coulant de son front et de son épaule.
En face de lui, le corps à moitié décomposé de la bête magique léopard que Turan avait tuée quelques jours plus tôt rugissait férocement.
* * *
« Qui au monde ferait une chose pareille… ? »
Keorn serra les dents en fixant l’esprit mort-vivant de la bête magique.
Lorsque les créatures vivantes meurent, elles s’accrochent instinctivement à la vie dans leurs derniers instants. L’énergie magique en elles, qui agit comme la clé de l’omnipotence, tente de réaliser la volonté du propriétaire mourant en ressuscitant de force son corps brisé. Ce phénomène crée ce qu’on appelle un esprit mort-vivant.
Pour cette raison, il était d’usage courant d’absorber ou de disperser l’énergie magique dans le cadavre après avoir tué une bête magique.
Mais quiconque avait tué la bête magique léopard avant lui ignorait soit cette règle, soit l’avait délibérément ignorée.
Considérant qu’une bête magique dévorerait instinctivement son ennemi vaincu pour absorber son énergie magique, c’était probablement l’œuvre d’un mage.
À en juger par le trou dans son crâne, le coupable était sans doute quelqu’un spécialisé dans les sorts de projectiles.
[■■■■--!!]
Un rugissement assourdissant jaillit de la gorge en décomposition du léopard, résonnant comme le cri des morts à travers le ciel vide.
Compte tenu de l’état actuel de la créature, la comparaison n’était pas totalement fausse.
« Prends ça ! »
Avec un cri, une flèche de lumière incandescente jaillit des mains de Keorn.
C’était une attaque assez puissante pour percer facilement même une armure d’acier. Cependant, au moment où la flèche entra en contact avec les ombres enveloppant le corps du léopard, elle se dispersa inutilement.
Cela signifiait que la magie entourant le corps de la créature était bien plus forte que le sort de flèche de Keorn.
Après avoir neutralisé l’attaque de Keorn, le léopard sembla décider qu’il combattrait la magie par la magie. Il se fondit dans le sol, disparaissant dans la terre, pour se matérialiser instantanément dans l’ombre derrière Keorn.
Keorn leva précipitamment les deux bras pour se défendre, mais les griffes acérées de la bête lacérèrent son avant-bras, et un jet de sang chaud jaillit.
Si son corps n’avait pas été trempé par l’énergie magique, il aurait perdu son bras, et peut-être son torse, dans cette seule attaque. Pour une personne ordinaire, cela aurait été un coup fatal.
« Ce… n’est pas quelque chose qu’un chevalier peut gérer. À tout le moins, il faudrait quelqu’un du niveau d’un noble de bas rang- »
Bien qu’on dise que les esprits morts-vivants deviennent plusieurs fois plus forts grâce à la résurrection due à leur rancœur, si même Keorn, un chevalier expérimenté, pouvait à peine lui faire face, c’était que la bête devait être puissante même de son vivant.
Qui au monde avait réussi à tuer une telle créature pour ensuite la laisser sans surveillance ?
Et dans quel but ?
[Grrrr—]
L’esprit mort-vivant, comme convaincu que sa proie était déjà à sa portée, grogna tranquillement et commença à s’approcher de Keorn.
Le vieux chevalier, sentant la mort approcher, serra les dents et se prépara pour une ultime contre-attaque.
S’il pouvait canaliser toute son énergie magique restante dans ses mains et poignarder la créature au moment précis où elle bondirait, il y aurait peut-être une infime lueur d’espoir…
Mais avant qu’il ne puisse exécuter son plan désespéré, un éclair brillant jaillit de loin.
Il se déplaçait si vite qu’il franchit le mur du son, rendant impossible la perception de sa présence par l’ouïe-
Une pierre ronde frappa la tête décomposée de l’esprit mort-vivant et la fit voler en d’innombrables fragments.