Chapitre 171
Traducteur : Pai_
De retour à Kalamaf, Turan convoqua un conseil restreint et exposa les récents développements de l’incident.
À l’énoncé de sa déduction finale, les autres membres présents laissèrent échapper des grognements sourds.
« Hmm, Carmine et Ruvan… »
« Qu’ils s’allient ne serait pas surprenant, étant donné que nous coopérons nous-mêmes avec Varaha, mais je ne saurais dire ce qui a pu les motiver. Il n’existe aucune fraternité entre ces familles, et elles ne sont même pas proches géographiquement. »
Comme le fit remarquer Ashiz, il était difficile de deviner pourquoi Carmine choisirait soudainement de collaborer avec Ruvan pour contrer la Maison Parsha.
Non seulement ces deux maisons n’étaient pas particulièrement proches selon les critères habituels, mais rien n’indiquait non plus une quelconque communion entre les deux groupes qui suggérerait une influence divine.
Turan avait même interrogé Reshion et les autres demi-elfes par précaution, sans pour autant obtenir de réponses probantes.
[Le chef des demi-elfes de Ruvan… ce drogué ? Si vous me demandez quel genre d’homme il est, je dirais que c’est quelqu’un qui ne se soucie ni des moyens ni des méthodes. Je ne dirais pas non plus que nous sommes particulièrement proches.]
Lorsque l’armée alliée Parsha-Lavitas avait attaqué, Reshion avait bien réclamé des renforts à Ruvan, mais cela ne signifiait pas pour autant que leurs deux groupes partageaient une réelle proximité affective.
À l’époque, la Maison Ruvan n’avait accepté d’envoyer des renforts qu’après avoir exigé une compensation financière si considérable qu’une grande maison noble aurait hésité à l’accepter.
En vérité, même si les deux groupes de demi-elfes avaient été proches, un prix aurait tout de même dû être fixé publiquement.
Après tout, le nombre de possédés dirigeant les grandes maisons était infime par rapport à la population totale, et quel que soit leur rang, ils ne pouvaient ignorer totalement l’opinion de leurs subordonnés.
[Pourtant, ne font-ils pas partie des rares elfes blancs restants dans ce monde ?]
[La moitié d’entre eux, oui. Notre condition est si ambiguë qu’il est difficile de la décrire… Lorsque nous voyons d’autres personnes dans le même état, environ la moitié d’entre nous ressent un sentiment de parenté, tandis que l’autre moitié éprouve de la haine. Mettre des mots sur ces émotions est vraiment complexe. C’est tout ce que je peux dire.]
Selon une explication plus confuse, les demi-elfes ressentaient un malaise en se regardant les uns les autres. Du point de vue du dieu, le côté elfe était irritant, et du point de vue de l’elfe, le côté divin était tout aussi répugnant.
C’était une réaction émotionnelle que Turan trouvait presque impossible à imaginer.
« Quoi qu’il en soit, l’important est que Carmine se soit allié à Ruvan pour nous provoquer. Désormais, nous devrons étendre notre zone de patrouille à l’ensemble de la chaîne de montagnes du Nord. »
« Jusqu’à présent, nous ne couvrions que le versant nord-ouest, n’est-ce pas ? »
« Oui. Parce que nous devions également surveiller la forêt occidentale. »
Aux mots de Turan, Meisa hocha la tête.
À l’origine, il faisait partie de sa routine quotidienne de patrouiller depuis la limite de la forêt occidentale jusqu’à la région ouest de la chaîne de montagnes du Nord.
C’était nécessaire pour rester vigilant face à une éventuelle invasion par l’armée d’Aravion.
Cependant, la récente incursion de Carmine avait eu lieu légèrement à l’est de la zone patrouillée par Meisa, vers le centre et l’est des montagnes du Nord.
Pour effectuer des reconnaissances aussi loin, il faudrait passer près d’une demi-journée rien qu’en vol.
« Peu importe la manière dont on l’envisage, c’est une perte de temps considérable. Il serait peut-être préférable d’étendre le système de balises jusqu’à l’intérieur de la chaîne montagneuse… »
« Même les balises actuelles sont difficiles à gérer. À cause des problèmes de visibilité, nous devons presque toujours poster un chevalier à chacune d’elles, et nous n’avons pas tant de mages à disposition. »
Ce fut Ashiz qui intervint pour freiner l’idée de Turan.
Comme il le souligna, bien que la Maison Parsha ait activement accueilli des nobles et des chevaliers errants pour renforcer ses rangs, elle manquait encore de substance par rapport aux autres grandes maisons nobles.
Pour établir et maintenir un système de balises sur toute la chaîne de montagnes du Nord, il leur faudrait au moins une centaine de chevaliers.
À moins de vouloir enterrer des chevaliers parfaitement compétents dans les montagnes pour le restant de leurs jours, il en faudrait au moins le double pour assurer les rotations de garde.
« Hmm, c’est délicat. »
« Même les familles de mages ordinaires rencontrent toutes sortes de problèmes. Il serait étrange que gérer une grande maison noble soit chose aisée. »
En comparaison, la Maison Parsha s’en sortait bien mieux que les autres grandes maisons, minées par des contradictions structurelles et des irrationalités accumulées au fil des siècles.
Grâce à ses membres plus jeunes, la Maison ne tombait pas dans des pensées obsolètes, et surtout, le chef de famille, Turan, intervenait activement dans de nombreux dossiers comme celui-ci, offrant son soutien là où il était nécessaire.
Par la suite, les dirigeants de Parsha continuèrent de discuter longuement de la manière dont cet incident pourrait évoluer à long terme et de la réponse à y apporter, avant de clore la réunion.
« Au final, nous n’avons pas trouvé de solution claire. »
« Nous devrons y réfléchir avec le temps. Il se pourrait même qu’il n’y ait aucune solution. »
En effet, en ce monde, il existe des problèmes que l’on connaît mais contre lesquels on ne peut rien faire.
La Maison Parsha avait résolu un bon nombre de ces questions par divers moyens, mais même pour eux, il y avait des choses qu’ils ne pouvaient tout simplement pas régler.
Tard dans la nuit, après être retourné dans ses appartements, Turan prit un dîner simple avec Meisa.
Une soupe au beurre et à la farine, de l’agneau légèrement assaisonné et quelques légumes frais saupoudrés de sel.
Pour les pauvres, cela aurait pu passer pour un luxe inouï, mais pour le chef d’une grande maison noble et sa compagne, c’était un repas plutôt modeste.
Turan comme Meisa appréciaient la gastronomie, mais ils ne voulaient pas réveiller le chef cuisinier déjà endormi pour préparer un festin, alors ils se contentèrent de quelque chose de simple.
« C’est bon. »
« Ne trouves-tu pas que je me suis un peu améliorée en cuisine ? »
« Pas encore assez pour t’en vanter. »
Turan taquina Meisa, qui avait parlé avec fierté, puis sourit en coupant l’agneau avant de le porter à sa bouche.
Bien que Meisa ait progressivement amélioré ses talents culinaires après avoir surmonté ses troubles alimentaires durant leurs voyages, elle n’était toujours pas à la hauteur de Turan, qui avait préparé seul une variété de repas au fil des ans avec des ingrédients limités.
« Je m’entraîne encore, mais toi non. Alors bientôt, je te rattraperai. Et quand cela arrivera… mmph. »
Leur joyeuse conversation fut de courte durée. Meisa posa soudainement ses couverts et se couvrit la bouche de la main.
Observant ce comportement familier, Turan plissa les yeux et demanda :
« Ça va ? Tu veux sortir prendre l’air ? »
Depuis son départ d’Aravion, Meisa guérissait de ses troubles alimentaires en renforçant son estime de soi par l’aide apportée aux plus démunis.
Cela n’avait pas changé, même après la fondation de la Maison Parsha.
Bien qu’elle eût moins de temps libre qu’auparavant, elle patrouillait toujours régulièrement à Kalamaf et dans ses environs, venant en aide à ceux qui en avaient besoin.
Alors, pourquoi ses symptômes réapparaissaient-ils soudainement ?
À la suggestion de Turan, Meisa secoua la tête après avoir pris quelques inspirations profondes.
« Non, je ne pense pas que ce soit nécessaire. C’est juste… l’agneau a soudainement eu une odeur trop forte. J’ai dû mal le préparer. »
Lorsqu’elle souffrait de troubles alimentaires par le passé, ce qui tourmentait Meisa, c’étaient les hallucinations de sa mère et de son jeune frère décédés.
Les entendre l’accuser — « Comment oses-tu songer à manger après nous avoir laissés mourir ? » — provoquait une vague de nausées qu’elle ne pouvait réprimer.
Mais la répulsion qu’elle ressentait cette fois-ci était totalement différente.
Ce qui était autrefois son plat préféré, l’agneau grillé, devenait soudainement intolérable.
Son goût était-il devenu trop raffiné après avoir consommé tant de repas luxueux ?
Si ce n’était pas cela, alors, pourrait-il s’agir de…