Chapitre 167
Traducteur : Pai_
« Je m’y attendais, mais c’est encore plus absurde que ce que j’imaginais… »
Après avoir lancé sa seconde attaque au canon électromagnétique, Turan claqua de la langue en observant le campement de Ruvan en ruines, puis reprit son envol vers le sud.
Comme il ne maîtrisait pas encore parfaitement l’arme, ces deux assauts avaient consommé une quantité non négligeable d’énergie magique.
Certes, s’il l’avait vraiment voulu, il aurait pu tirer cinq ou six fois de plus, mais s’il s’était fait surprendre par le Chef de Ruvan alors que ses réserves étaient au plus bas, la situation aurait été fort problématique à bien des égards.
De plus, cette retraite tactique présentait l’avantage de laisser les mages de Ruvan totalement impuissants face à lui.
Un noble Zahar capable de sniper à plus d’un kilomètre de distance avant de s’éclipser sous un sort de dissimulation.
Sans parler des autres lignées, quelqu’un comme Ruvan, exclusivement spécialisé dans le combat au corps à corps, ne pourrait jamais espérer l’atteindre.
En volant vers le sud, Turan fut en mesure de regagner la cité de Helio en une heure environ.
Malgré les quelque 800 kilomètres séparant l’armée en marche de sa position, pour Bije, ce n’était qu’une heure de vol à allure modérée.
De retour tranquillement au Temple du Soleil, Turan traversa le hall sous les regards craintifs des serviteurs et regagna les appartements du Chef de famille, où il sirota un thé tout en organisant calmement ses documents.
Peu après, Solif, ayant appris son arrivée, le rejoignit.
« Tu es déjà de retour ? »
« Ouais. J’ai probablement tué une dizaine de nobles. J’en ai aussi éliminé un de haut rang. »
Solif claqua de la langue, incrédule face à la désinvolture avec laquelle Turan énumérait son bilan.
À l’entendre, on aurait pu croire qu’il venait de régler le compte d’une bande de brigands locaux.
« Tu pars à la guerre comme s’il s’agissait d’une promenade de santé… »
« Je ne suis même pas sûr que l’on puisse appeler cela une bataille, mais peu importe. J’ai barré les visages de ceux que j’ai abattus. Tu pourras vérifier avec Berit plus tard. »
Turan avait pris le parchemin sur lequel Berit avait esquissé les portraits des nobles de Ruvan et en avait rayé quelques-uns à la plume.
Il organisait ainsi ses victimes pour mieux évaluer la puissance restante de l’ennemi.
« Attends, attends. J’ai bien entendu ? Tu as déjà combattu et tu es déjà revenu ? »
Berit, qui écoutait leur conversation depuis l’entrée, semblait incapable de croire ce qu’elle venait d’entendre.
Et cela pouvait se comprendre.
Ils s’épuisaient à la tâche pour rallier plus d’une centaine de nobles en prévision d’une guerre entre grandes maisons, et voilà qu’un homme était parti le matin comme pour une balade, pour revenir après avoir décimé dix nobles.
Bien sûr, s’il ne s’était agi que de dix nobles de bas étage trouvés au hasard, Berit elle-même aurait pu s’en charger sans effort.
Elle était elle-même une noble de haut rang assez puissante, et une utilisatrice de la lignée Zahar spécialisée dans l’assassinat.
Mais tuer dix nobles dans un camp protégé par toutes sortes de barrières et d’artefacts magiques de détection, ou au sein d’une armée en marche entourée d’éclaireurs, était une tout autre affaire.
Même si le Chef d’une grande maison était un être d’une puissance écrasante, le Chef de Ruvan montait lui-même la garde de l’autre côté. Qu’il ait pu réussir un tel exploit avec un tel calme dépassait l’entendement.
Même en chevauchant Bije, le simple aller-retour prenait une ou deux heures. Cela signifiait qu’il était parti, avait frappé immédiatement, et était revenu en un temps record.
Solif, nullement décontenancé par son choc, répondit avec nonchalance.
« C’est Turan. »
« Qu’est-ce que ça veut dire… »
« J’ai décidé depuis longtemps d’accepter que ce type est capable de tout. Même si le Chef de Ruvan était retrouvé mort demain, je ne serais probablement pas surpris. »
« Ce n’est pas à ce point-là. »
Turan secoua la tête face aux louanges excessives de Solif, puis discuta encore un peu avec eux avant de traverser le Miroir de Jade pour regagner Kalamaf.
Naturellement, les nobles de Parsha n’avaient aucune idée de ce que Turan avait manigancé et accueillirent simplement le retour de leur Chef de famille.
Si leur Chef n’était pas là le matin, ils supposaient simplement qu’il s’était levé un peu tard. Qui aurait pu imaginer qu’il avait traversé le pays jusqu’à l’extrême est pour livrer bataille ?
« Il est temps pour la réunion matinale, mon Seigneur. »
« Quel est l’ordre du jour ? »
« Un noble qui prétend représenter la forêt de l’ouest a récemment demandé une audience… »
*
Cette nuit-là, Turan traversa de nouveau vers Varaha et mena une seconde attaque contre l’armée de Ruvan.
L’assaut surprise, lancé au moment où le camp commençait à s’endormir, fit malheureusement un peu moins de dégâts que le premier.
C’était parce que l’armée de Ruvan avait réorganisé la disposition de ses baraquements pour éviter de subir des pertes majeures face à des attaques linéaires.
« Ils ont donc quelqu’un d’astucieux là-bas aussi. »
Cependant, malgré cela, leur force militaire semblait quelque peu insuffisante.
Pensaient-ils vraiment qu’avancer avec une force de cette taille effraierait l’opposition au point de les pousser à négocier ?
Quoi qu’il en soit, Turan tira encore quelques fois avec le canon électromagnétique durant cette ronde, éliminant environ six nobles et cinquante chevaliers avant de s’enfuir.
Cette fois, anticipant peut-être sa frappe, des bêtes magiques volantes surgirent de toutes parts pour tenter de le capturer. Malheureusement pour eux, aucune ne possédait la capacité de détecter Turan et Bije sous leur sort de dissimulation.
Il apparut qu’ils ne possédaient aucun dispositif magique de détection de haut niveau capable de percer la dissimulation des Zahar.
Et ainsi, après trois jours.
Après un total de sept raids, l’armée de Ruvan finit par inverser sa direction.
Ils avaient fini par accepter le fait que si les choses continuaient ainsi, leur armée serait réduite de moitié avant même d’atteindre Helio. Avec les forces combinées de l’armée principale de Varaha et les renforts de Parsha, ils se retrouveraient totalement dépassés.
« Quoi ? L’armée de Ruvan bat en retraite ? »
« Mais pourquoi ? »
Sans surprise, les nobles de Varaha furent les plus déconcertés par ce développement.
Certains parmi eux méprisaient Solif, ce soi-disant faux Chef de famille qui avait pris le pouvoir avec une aide étrangère, et avaient même espéré que Ruvan lui donnerait une leçon douloureuse. D’autres avaient souhaité qu’il repousse l’invasion en empruntant la force de Parsha et de Lavitas si nécessaire.
Mais voir Ruvan battre en retraite de son propre chef, aussi simplement, était un dénouement qu’aucun des deux groupes n’avait anticipé.
Bien sûr, Turan ne se contenta pas de dire « allez-y » et de laisser l’armée de Ruvan s’enfuir.
Ce n’est pas parce que l’agresseur baissait les bras que le camp adverse devait faire de même.
Après quatre raids supplémentaires, Turan conclut ses attaques par un ultime coup d’éclat : il bombarda l’armée de Ruvan alors qu’elle franchissait la frontière entre les territoires des deux familles, sous une tempête de lances de glace.
Il y avait une certaine logique à s’arrêter là ; ils étaient désormais sur le territoire ennemi, donc pousser plus loin aurait été imprudent, et surtout, un nouveau problème était apparu au domaine principal de Parsha à ce moment-là.
On peut supposer que Ruvan avait lancé son plan en croyant que Turan et la Maison Parsha seraient trop occupés par cette affaire pour intervenir activement à Varaha.
Mais leur plan avait été totalement déjoué par l’existence du Miroir de Jade, qui permettait de voyager librement entre les deux lieux, et par la puissance de feu écrasante du canon électromagnétique.
*
Peu après que le féroce affrontement entre les deux grandes maisons se fut terminé de façon si étrangement anticlimactique, la véritable raison de la retraite de Ruvan commença à se répandre à travers le Pays des Lacs.
L’armée de Ruvan en retraite s’était arrêtée dans des villages et des villes en chemin, et les bavardages des chevaliers de bas rang s’étaient propagés par l’intermédiaire des serviteurs locaux.
« Le Chef de famille de la Maison Parsha est venu à la Maison Varaha ? »
« C’est ce que j’ai entendu. J’ai surpris les chevaliers de Ruvan en retraite en parler. Ils disaient qu’il avait pris l’armée en embuscade sous dissimulation et massacré les plus faibles. »
« J’ai entendu dire que trois des célèbres commandants de légion de Ruvan ont perdu la vie face au Chef de famille de la Maison Parsha. »
« Ce n’est pas comme si leur Chef avait pu le combattre en duel. D’un côté, il y avait toute une armée, et de l’autre, un homme seul. Nous ne devrions pas dire du mal de quelqu’un qui s’est battu pour notre région… »
Ainsi, les récits sur la façon dont le Chef de famille de la Maison Parsha avait repoussé à lui seul l’armée d’une grande maison commencèrent à se répandre largement dans tout le Pays des Lacs.
Bien sûr, les gens du peuple ne connaissaient rien aux dispositifs magiques comme le Transfert Spatial. Mais ils se moquaient bien de savoir comment un seigneur venu de l’extrême ouest était arrivé ici.
Ils supposaient simplement que les mages haut placés avaient leurs propres moyens pour de telles choses et acceptaient cela comme une vérité évidente.
Ironiquement, cette supposition décontractée tombait pile juste.
Et ainsi, une légende terrifiante naquit à l’Est :
Celle que celui qui protégeait le soleil brillant de Varaha n’était autre que l’ombre venue de l’Ouest, plus redoutable et plus sombre encore que les assassins de la Maison Zahar, le Chef de famille de la Maison Parsha.
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