« Ce sera tout. »
Selenne n’éleva pas la voix. Elle retira plutôt sa paume de la plaque de l’instructeur, et la lumière quitta la pièce par étapes : d’abord les plaques d’enregistrement, dont les lignes pâles s’effacèrent du centre vers l’extérieur, puis les épingles de chaque poste, enfin les fils sous le plancher. Le calme de l’exercice s’évanouit avec elle. Des chaises raclèrent le sol, des carnets se refermèrent, et les seize élèves qui avaient passé la matinée à surveiller leurs propres poignets commencèrent, avec un bruit perceptible, à s’observer les uns les autres.
Elara resta assise le temps de mettre ses notes bien au carré. Elles n’étaient destinées qu’à elle : des abréviations, un rapport inscrit à côté de la troisième trace, une question soulignée deux fois sur le point de départ de sa propre correction. Elle reboucha son stylo avant de lever les yeux.
Lucavion était déjà debout et glissait la feuille d’exercice dans le sac qu’il portait à la hanche. Il était arrivé avec quelque chose qu’elle ne savait pas nommer, un calme qui n’avait rien de reposant, et l’avait gardé sur lui pendant la première heure comme un manteau qu’il aurait oublié d’enlever. Il ne l’avait pas quitté. Mais quelque part entre la ligne de travers sur sa plaque et la question de Selenne sur la troisième limite, son attention était revenue au travail et s’y était fixée. À présent, cette lourdeur se tenait sous son intérêt au lieu de le remplacer.
Le noir de son uniforme des Arts martiaux et l’estoc à sa hanche traçaient une ligne dure au milieu des élèves qui sortaient du Bloc des Magiciens.
« Essaie de laisser au moins un mouvement tranquille avant de vouloir l’améliorer, lui dit-elle tandis qu’il passait son sac à l’épaule. En dehors de cette salle, je veux dire. C’est ce qu’elle t’a demandé. »
« Je vais essayer d’être moins serviable. » Il aplatit la bandoulière. « Je te préviens, cette habitude n’aime pas qu’on lui dise quoi faire. »
« Qu’est-ce qui s’est passé avant le cours ? »
Elle n’avait pas prévu de le lui demander ici. La question lui échappa plus franchement qu’elle ne l’aurait voulu, et elle la laissa en suspens.
Sa main s’immobilisa sur la bandoulière. Il la regarda, et il était clair qu’il avait entendu chaque mot et ne prétendrait pas le contraire. La salle continuait de vivre autour d’eux : un rire, un tabouret traîné sur la pierre.
Elara lui accorda une respiration. « Y a-t-il quoi que ce soit que tu aies l’intention de me dire ? »
« Je t’ai entendue », répondit Lucavion.
Ce fut tout. Il soutint son regard un instant de plus, sans méchanceté, puis acquiesça une fois et se dirigea vers les portes, au bout du couloir menant au secteur des Arts martiaux.
Elle le regarda s’éloigner, et sa façon de faire la dérangea plus que son silence.
« Une plaisanterie aurait été plus facile. Même une mauvaise. »
Lucavion esquivait les questions comme il détournait une lame, avec légèreté, en laissant dans l’ouverture quelque chose à lui : une demi-vérité, une question en retour à laquelle elle passerait l’heure suivante à répondre. Cette fois, l’ouverture ne contenait rien. Il avait placé ce qui se passait là où elle ne pouvait pas le suivre, et il l’avait fait exprès.
Cela ne signifiait pas qu’il se méfiait d’elle. Cela signifiait seulement qu’il s’était passé quelque chose et qu’il n’avait pas l’intention de le lui confier pour l’instant. Elle pouvait s’en contenter. Cela ne la rendait ni moins agacée ni moins curieuse, et elle retourna à ses notes avec ces deux sentiments.
Isolde avait terminé avant la plupart des élèves. Ses feuilles étaient bien rangées dans leur étui, son stylo aligné sur le bord, et elle achevait un bref échange avec une fille du poste voisin, avec la même courtoisie égale qu’elle accordait à tout le monde. Puis elle sortit sans se presser. L’attention d’Elara la suivit jusqu’à la porte, comme elle suivait la plupart des choses dans cette salle, puis s’arrêta là. Une élève qui quittait une salle de classe n’offrait rien à emporter.
De toute la matinée, Elara ne retint que deux choses, qui n’avaient besoin d’aucune page.
« Lucavion rectifie chaque courant avant qu’il n’atteigne la plaque… Quant à Isolde… »
Elara savait qu’elle construisait ses réponses à partir de corrections destinées à quelqu’un d’autre.
La première, elle la lui avait dite à la bibliothèque, et Selenne venait de la lui montrer sur une plaque. La seconde, elle s’était contentée de la voir à l’œuvre. Elle les nota en deux lignes, referma le livre et vérifia l’heure. Son prochain cours ne l’attendrait pas.
Le couloir, au-delà des portes, était déjà bondé. Deux voies se séparaient sous la première arche, l’une tournant vers le secteur des Arts martiaux, l’autre se prolongeant dans le Bloc des Magiciens ; la foule se répartissait entre elles sans que personne ait à la guider. Dans la première, les derniers uniformes noirs disparaissaient au tournant. Elle ne chercha pas le sien.
Pendant les examens, elle n’avait jamais eu à se demander où il serait : l’emploi du temps les avait simplement placés dans les mêmes salles. Elle nota cette bifurcation comme elle aurait noté n’importe quel changement d’horaire, puis prit le chemin qui était le sien.
Les élèves se pressèrent autour d’elle, leurs sacs sur l’épaule, les conversations reprenant au milieu des phrases, et le flot l’emporta vers son cours suivant.
La salle où entra Elara n’avait rien de la discipline de Selenne. Les bancs formaient des gradins peu profonds plutôt que des cercles, et le premier groupe d’élèves de première année du Bloc des Magiciens faisait déjà beaucoup de bruit, sans qu’on lui ait encore demandé de se taire : des sacs jetés sur les bancs, des salutations lancées d’une allée à l’autre, des groupes formés selon les amitiés, le rang ou simplement l’ordre d’arrivée. Personne n’avait fini de choisir sa place. Personne ne s’attendait à ce que cela arrive.
Elle cherchait encore quoi répondre à « Je t’ai entendue » quand le vacarme lui chassa cette pensée.
« Elowyn. » Selphine s’était tournée vers elle, au deuxième rang, une main posée sur le sac qu’elle avait placé sur le banc à côté d’elle. Le geste était sans équivoque, et Elara le prit comme tel. « Assieds-toi avant qu’une personne raisonnable ne la prenne. »
« Personne, dans cette salle, n’est raisonnable avant l’arrivée de l’instructeur, dit Aurelian, assise de l’autre côté. Il y a deux semaines, nous partagions un couloir. Ce matin, une voisine de la classe 7-A et moi nous sommes croisées dans l’escalier et nous nous sommes saluées comme des collègues à un enterrement. »
« Tu exagères. » Selphine avait déjà étalé son emploi du temps sur le banc.
Elles comparèrent leurs horaires le temps qu’Elara s’assoie : le repas de midi coïncidait trois jours, les soirées aucun, à moins que quelqu’un ne réserve une salle, et la bibliothèque ne réservait rien à ceux qui oubliaient de le demander. Selphine marqua les créneaux communs d’un trait de stylo et régla la question comme elle réglait la plupart des choses. « La coordination, c’est juste le hasard avec un emploi du temps. »
« Jeudi, ça compte ? demanda Aurelian. J’oublie toujours le jeudi. »
« Jeudi compte. » Selphine leva les yeux de la page un instant de plus que ne l’exigeait l’emploi du temps. « Tu es arrivée avec un air renfrogné que tu n’as toujours pas laissé tomber. »
« Le dernier cours a duré plus longtemps que prévu. »
« Celui de Magister Marisse ? »
« Oui. » C’était vrai, et Selphine l’accepta comme elle acceptait la plupart des choses, avec réserve, puis se remit à son emploi du temps.
« Dame Caerlin ? » Un garçon du rang derrière elle se pencha en avant, une feuille déjà à la main. « Vous avez réussi à résoudre le deuxième problème ? Le mien n’arrête pas de se replier sur lui-même. »
« Pas du premier coup, répondit Elara. Pars de ce que l’énoncé fixe, puis regarde ce qui reste libre de varier. »
Il la remercia avec un rien de trop de formalité et se replongea dans sa feuille. « Il y a une semaine, il ne m’aurait pas posé la question. »
Elle se tournait vers l’avant lorsque le bruit près de la porte changea. Si elle devait décrire avec douceur ce qui s’était passé…
« La raideur s’est bel et bien accentuée. »
Et comme pour répondre à ses pensées, la coupable — si l’on pouvait l’appeler ainsi — fit son apparition.
Des cheveux d’un blanc argenté lui tombaient droit jusqu’à la taille, libres et sans ornement ; ses yeux, d’un cramoisi profond, n’avaient aucun équivalent dans la salle. Elle portait le même uniforme que les autres, sans les petits accessoires dont les élèves autour d’elle avaient agrémenté le leur. Rien, ni au col ni aux poignets, ne la signalait ; c’était justement cette sobriété qui la faisait remarquer.
Entrée seule, Priscilla promena son regard dans la salle. Un garçon près de l’entrée s’inclina à la profondeur exacte qui lui était due, puis se releva pour reprendre une conversation avec quelqu’un d’autre avant que la salutation ait pu en devenir une. Une fille lui demanda si elle avait terminé les lectures, écouta sa réponse, la remercia et mit fin à l’échange au moment précis où il s’achevait. Priscilla la remercia à son tour. Personne ne fut impoli. Tout le monde se comporta comme il convenait.
Elle prit place au troisième rang. Les deux bancs à côté d’elle restèrent vides, et la salle se remplit autour de cet espace sans sembler le remarquer. Elle avait choisi une place d’où elle voyait la porte. Elara avait déjà vu le même choix, une fois, dans un couloir, à une distance qu’elle n’avait pas réduite.
La plupart des élèves avaient peur. Elara le comprit à la direction de leurs regards : non pas vers Priscilla, mais au-delà d’elle, de l’autre côté de la salle, vers ceux qui pourraient compter la durée d’une salutation et noter à qui elle s’adressait. Ces élèves lui auraient proposé une place si personne ne les avait observés.
Un garçon et une fille près des fenêtres, eux, ne surveillaient personne. Elara ne les connaissait qu’à travers les élèves près desquels ils s’asseyaient, et cela lui suffisait. Ils avaient salué par leur nom les élèves de chaque côté de Priscilla, puis regardé l’espace entre eux comme s’il y avait un courant d’air. Quand Priscilla passa devant leur rangée, le garçon dit à la fille, d’un ton aimable : « Il paraît que l’Académie admet les élèves selon autre chose que leur classement, ces temps-ci », et la fille rit juste assez fort pour qu’on puisse ensuite prétendre que c’était privé.
Priscilla ne ralentit pas. Elle atteignit le bout du rang, se retourna et attendit que la fille soit obligée de croiser son regard. Puis elle inclina la tête à la profondeur exacte qui convenait à une camarade et s’assit. Le sourire de la fille ne bougea pas, mais il n’apparut qu’un instant après le reste de son expression.
Elara comprit alors ce qui se passait dans la salle. Priscilla était traitée correctement à tous les égards formels : on s’inclinait devant elle, on la consultait, on l’appelait par son titre — et on lui refusait tout ce que la formalité n’obligeait pas à lui donner. Les élèves effrayés pensaient aux conséquences. Les deux près des fenêtres regardaient Priscilla pour voir si leur affront avait porté. Les uns comme les autres laissaient les bancs vides ; pourtant, ce n’était pas la même chose, même si, depuis le troisième rang, les deux situations semblaient identiques.
Aurelian pencha la tête vers elle sans quitter l’avant des yeux. « Ça fait un moment que tu regardes le troisième rang. »
« Je sais. »
« Tous les autres font très attention à ne pas le regarder. » Elle le dit d’un ton léger, mais ne sourit pas. De l’autre côté, Selphine tourna une page qui n’avait pas besoin de l’être.
« Pas encore. Pas avant qu’il y ait un endroit où se tenir sans empirer les choses pour elle. »
La porte heurta sa butée avant que la salle ait fini de se calmer, et un élève trébucha à l’intérieur, haletant comme quelqu’un qui avait gravi les escaliers deux par deux.
« Vous avez vu ce qui a été affiché au panneau d’information ? »
Des têtes se tournèrent le long des gradins, pas toutes en même temps. Le garçon derrière Elara leva les yeux de sa feuille. « Non. C’est à propos des cours ? Des séances ? »
« Mec. » Le nouveau venu le dévisagea. « C’est tout ce à quoi tu penses, les cours ? »
« À quoi d’autre veux-tu que je pense ? »
Le nouveau venu ouvrit la bouche, la referma et jeta un regard autour de la salle, comme s’il venait seulement de remarquer tous ceux qui l’écoutaient. Quand il reprit la parole, il avait baissé la voix, ce qui ne fit que pousser la salle à se pencher davantage.
« Le pari. Celui de Magister Marisse contre ce Roturier des Arts martiaux. Si son élève le bat, il est renvoyé de l’Académie. Elle a annoncé qui ce serait. »
Elara posa son stylo.
« Oh… »
Les réactions fusèrent aussitôt dans toute la salle.
« Qui est-ce ? » demanda le garçon, donnant enfin voix à leur pensée à tous.
« C’est Thalor Draycott. »