Chapitre 3 197
3197 La Beauté de la Vie
Les premiers jours de leur voyage furent plutôt calmes. Auparavant, lorsque Câlin avait tenté de quitter le royaume d'Ombre, elle avait dû combattre de puissantes Créatures de la Corruption — mais à présent que Noctis était avec eux, la voie semblait dégagée.
C'était parce que le jeune Transcendant avait déjà repéré l'itinéraire le plus sûr vers les ruines mystérieuses, apprenant à se faufiler discrètement parmi les êtres les plus redoutables qui peuplaient la région. Il avait également abattu quelques abominations en venant défier Ombre, ils n'avaient donc plus qu'à revenir sur ses pas.
Ombre ne craignait pas de tomber sur quelque horreur antique — il était lui-même l'une d'entre elles, après tout —, mais même lui estimait que les éviter était la meilleure solution. Il avait promis à Câlin de ne rien tuer durant leur voyage. Comme il ne savait pas quoi faire d'autre des Créatures de la Corruption, l'idée d'en combattre une le mettait quelque peu mal à l'aise.
Noctis s'était en effet révélé être un guide bien pratique... cependant, quelque chose chez lui échappait à la compréhension d'Ombre. C'était un vague sentiment de familiarité, comme s'il avait déjà rencontré ce jeune humain, il y a bien longtemps, mais sans parvenir à se rappeler quand.
Eh bien, cela n'avait rien de surprenant.
Tout d'abord, Ombre aurait très bien pu rencontrer Noctis dans l'une de ses innombrables vies — ou même dans plusieurs d'entre elles. En fait, il sentait vaguement que s'il plongeait dans les souvenirs de celles de ses vies qui avaient été souillées par une folie insidieuse, il en apprendrait très probablement davantage sur le destin de Noctis. Toutefois, Ombre n'avait pas particulièrement envie de se remémorer cette folie, il ne céda donc pas à la curiosité.
Ensuite, Noctis était un descendant du Dieu des Bêtes. Le sentiment de familiarité qu'éprouvait Ombre pouvait donc simplement s'expliquer par l'odeur du sang divin qui coulait dans les veines du jeune homme.
Cependant, il y avait aussi une troisième raison. Ombre la découvrit après avoir finalement cédé à sa curiosité et effleuré de ses doigts fantomatiques le fil du destin du jeune homme. Il ne s'y plongea pas trop profondément, ne voulant pas en apprendre plus que nécessaire, mais ce qu'il vit le surprit grandement.
« Quelles étaient les chances ? »
Ombre était véritablement abasourdi.
Il s'avérait qu'il existait un lien entre lui et Noctis.
Le père du jeune homme était un demi-dieu né de l'union entre l'avatar du Dieu des Bêtes et un mortel. Sa mère, en revanche, était la princesse d'un royaume humain prospère — d'une beauté époustouflante, dotée d'une chevelure d'un roux flamboyant. Le bruit courait que les personnes rousses descendaient de la Tribu du Renard, et la princesse ne faisait pas exception. En vérité, sa lignée remontait à une branche obscure de la Tribu du Renard qui avait disparu depuis longtemps — c'était juste que ni la princesse, ni sa famille royale n'avaient connaissance de ce lien.
La princesse savait seulement que l'une de ses lointaines ancêtres était l'héroïne d'une chanson folklorique populaire — une grande chamane qui avait abattu une bête puissante pour protéger son peuple, il y a des myriades d'années.
Cette chamane n'était autre que Tatal, et la branche obscure de la Tribu du Renard qui avait disparu de l'histoire correspondait au peuple nomade qui finirait par devenir la Tribu de l'Ombre.
Noctis était issu de la lignée de l'un des enfants de Tatal s'étant marié dans des contrées lointaines.
Après avoir réalisé cela, Ombre dévisagea le jeune homme pendant un long moment.
Son regard, semblait-il, mettait Noctis mal à l'aise.
« Quoi ? »
Noctis releva légèrement le menton et força un sourire.
« Écoutez... je sais que ma beauté est sans pareille et que mon visage, semblable à du jade, mérite qu'on écrive une centaine de chansons à son sujet, mais un être ancien comme vous ne serait tout de même pas envoûté par elle, si ? »
Ombre le fixa encore quelques instants, puis détourna le regard et grommela :
« Certainement pas. Pourquoi faut-il toujours que les renards s'acoquinent avec des loups ? »
Même si cet idiot était le descendant de Tatal, il tenait clairement de Main de Pierre. Autrement, Ombre ne pouvait s'expliquer d'où lui venait cette personnalité.
« Bête du Crépuscule... Bête du Crépuscule... »
Bien qu'Ombre ait retiré sa conscience du destin du jeune humain, il pouvait encore sentir son fil trembler, résonner dans la vaste étendue de l'éternité.
Et même s'il ne voulait pas s'en souvenir, des visions du passé — du futur — inondaient encore son esprit.
Seulement, cette fois, la vie qu'il voyait n'était pas une vie qu'il avait vécue personnellement. Elle était également bien trop longue, bien trop vaste pour s'en souvenir dans son intégralité, partagée entre le destin et l'absence de destin, tordue de façon contre nature, imprégnée d'une dualité étrange et impossible...
Des souvenirs fragmentés défilèrent sous ses yeux.
Il vit un temple tranquille. Il vit des cités humaines se noyer dans la mer de Corruption. Il vit des champions Transcendants briller telles de vives flammes dans ces ténèbres.
Il était lui aussi l'un de ces champions — jeune, effronté, empli d'une détermination audacieuse à remodeler le monde pour lui donner une forme plus magnifique.
Mais il était également doté d'une perception aiguisée et d'une compassion qu'il dissimulait derrière le masque d'une superficialité insouciante. Et plus il en voyait, plus il était témoin, plus son cœur était profondément entaillé par les arêtes vives du monde.
Il voyait tout...
La souffrance, la peur, le sort amer de ceux qui étaient trop faibles pour repousser les ténèbres par eux-mêmes.
Ainsi qu'un autre type de ténèbres qui résidait dans leurs cœurs. Il y avait la Corruption, et il y avait la corruption — plus il vivait, moins il savait laquelle des deux était la pire.
Mais il croyait encore en des jours meilleurs. Il gardait encore espoir.
Et puis, un jour, un dieu étincelant lui avait demandé de devenir une chaîne pour entraver l'espoir.
Il avait accepté.
Ce qui s'ensuivit... fut de la folie.
Il fut fou pendant très, très longtemps. Bien plus longtemps qu'aucun mortel n'était censé vivre. Et dans sa folie, il se demandait toujours — qu'est-ce que le dieu étincelant attendait véritablement de lui ?
Était-il censé garder l'espoir captif ?
Ou avait-il toujours été destiné à le libérer ?
Plus il accomplissait son devoir aliénant, plus la vie des humains dans les royaumes lointains semblait s'améliorer. Le monde n'était plus aussi rude. Il y avait moins de souffrance, moins d'amertume et moins de peur. C'était une époque différente — un âge d'or... une époque où les ténèbres de la Corruption ne tourmentaient plus les humains, ne leur laissant à gérer que les propres ténèbres de l'humanité.
Il voulait briser les chaînes de l'espoir et la libérer — et se libérer par la même occasion. Mais il craignait également ce qui s'ensuivrait.
Il redoutait que le monde ne s'effondre s'il le faisait.
Mais il était fou, après tout.
Alors que lui importait tout cela ? Ainsi, en fin de compte, il décida d'agir.
Et il passa un accord avec un démon.
« Vraiment, que tout aille au diable, par la Lune ! Comment... comment en est-on arrivé là ?! »
Revêtant un manteau noir et un masque noir, il fixa son propre reflet avec consternation. Ce démon ignoble !
Pourquoi fallait-il que toutes ces choses soient noires ? Les démons n'avaient-ils donc aucun goût ?
Il secoua la tête et grogna. Le monde n'avait même pas encore touché à sa fin, mais les pires choses possibles se produisaient déjà.
Son visage était dissimulé derrière le masque, et il ne possédait même plus son propre nom. C'était parce que son destin originel avait été rejeté, remplacé par un autre, volé — un destin qui pouvait lui permettre de mourir, mais exigeait également qu'il vive un peu plus longtemps.
« Très bien. Amusons-nous avec tout ça, au moins... »
Il devint le Grand Prêtre du Sortilège du Cauchemar — un hérétique pourchassé par tous ceux qui vénéraient les grands dieux.
Il lui fallut beaucoup de talent et de ténacité pour rester en vie, et il en fallut encore plus pour accomplir sa mission. Lentement mais sûrement, ses fidèles se répandirent à travers l'existence, propageant le Sortilège du Cauchemar avec eux. Il était devenu un Suprême, et juste à temps d'ailleurs — avant même qu'il ne puisse cligner des yeux, la Guerre de la Ruine s'abattit sur eux, et l'existence trembla tandis qu'un nombre incalculable de personnes étaient détruites.
« Quel gâchis... »
C'était comme si la folie qu'il avait maintenue contenue pendant un millier d'années explosait vers l'extérieur, consumant chaque royaume. L'espoir s'avérait bel et bien redoutable...
À mesure que les flammes de la guerre consumaient de plus en plus de gens, propager la foi dans le Sortilège du Cauchemar devint de plus en plus aisé. Les personnes désespérées étaient bien plus faciles à convaincre, après tout, et il était un homme très convaincant.
Mais toute chose devait avoir une fin. Finalement, le monde lui-même s'éteignit, lui aussi.
Des myriades de gens périrent, et ceux qui survécurent furent rapidement consumés par la Corruption. Même les dieux moururent... même les démons.
Même la canaille qui l'avait embobiné pour qu'il porte du noir de la tête aux pieds avait disparu.
Mais, ironie du sort, bien qu'il ne fût plus immortel, il vivait toujours.
Son esprit avait subi de terribles blessures, et son Domaine avait été anéanti. Ses fidèles s'étaient tous dispersés ou avaient péri. Son corps était prêt à s'effondrer, et son âme était fatiguée...
Mais il était encore en vie, pour le moment.
Il ne savait pas vraiment quoi faire.
De toute façon, il n'y avait plus grand-chose à faire. Alors, par habitude, il décida d'entreprendre un tout dernier voyage. Il décida d'apporter le Sortilège du Cauchemar aux rares personnes qui n'avaient pas encore péri sur les ruines du monde détruit.
Ses pas finirent par le mener vers une terre consumée par des ténèbres éternelles. Il n'y avait aucun soleil ici, aucune étoile... il n'y avait aucune lune.
C'était la lune qui lui manquait le plus.
Toute lumière avait disparu, mais les gens persistaient toujours dans les ténèbres, refusant de mourir. Tout comme lui. Alors, il les aida à combattre les créatures terrifiantes qui résidaient dans l'obscurité, offrant à ceux qui le souhaitaient de devenir les porteurs du Sortilège du Cauchemar.
Lutter contre les ténèbres pour aider les humains à survivre...
Ah. Cela lui rappelait sa jeunesse.
Seulement, à la fin, les mêmes personnes qu'il avait tenté de sauver le trahirent.
Profitant de son état de faiblesse, ils l'emprisonnèrent dans une petite cellule sous une magnifique cathédrale, le lièrent par une puissante sorcellerie et en verrouillèrent la porte. Il était un hérétique, après tout, ils ne lui faisaient donc pas confiance.
C'était la raison pour laquelle il passa un si long moment dans cette cellule.
C'était terriblement ennuyeux.
Même en sachant qu'il allait mourir ici, cela ne le dérangeait pas.
Il avait vécu une longue vie, après tout, une vie glorieuse.
Une vie pleine d'éclat et de splendeur.
C'était juste que...
« Ce fichu démon... j'ai été berné à la fin, n'est-ce pas ? »
Il s'était toujours considéré comme une canaille sans pareille, mais ce démon ! Ce coquin avait véritablement été sans égal, en matière de mensonges et de tromperies.
Finalement, il sentit des graines de Corruption éclore dans son âme. La Corruption était partout à présent, et toute chose y succombait... il n'allait pas faire exception. Cependant...
« Non, non. Ça ne va pas du tout. »
Il avait déjà été forcé de s'habiller tout en noir — cette couleur horrible et terne ! — et à présent, même son âme allait devenir d'une noirceur impénétrable ? Quel manque de goût !
Scellé dans les ténèbres, il éclata de rire.
Puis, forçant sur son corps brisé, il traça quelques mots dans la poussière.
Ses derniers adieux...
Salut à toi, Weaver
Démon du Destin
Premier-Né du Dieu Oublié !
Contemplant cet ultime message avec satisfaction, il se remémora sa vie.
Il se remémora les nombreuses batailles qu'il avait menées... les nombreux amis qu'il s'était faits en chemin, puis perdus.
Les innombrables plaisirs de la vie dont il avait fait l'expérience.
La beauté de tout cela.
Un soupir s'échappa de sous le masque effrayant.
« Ah... je ne m'en suis vraiment pas si mal sorti, n'est-ce pas ? »
Cette vie...
Elle avait été tout ce qu'il espérait.
« Adieu. »
Sur ce, il fracassa son esprit et éteignit son âme.