Chapitre 3 168
3168 - Ciel d'Azur
Le tintement clair de la clochette résonna dans la sombre caverne, luttant pour s'en échapper. L'ombre voulut que le son reste à l'intérieur des murs de pierre de son refuge, le sentant se réverbérer à travers elle.
Alors qu'une vibration singulière naissait dans sa poitrine, elle se souvint.
La cour d'un temple sombre et magnifique qui se dressait sous un ciel sans lumière. Le bruissement des feuilles déferlant sur elle alors qu'un arbre majestueux se balançait doucement sous le vent. Le rire d'une jeune femme assise par terre, profitant d'un somptueux pique-nique...
Le souvenir allait et venait, laissant derrière lui une douleur persistante. L'ombre n'aimait pas cette sensation, alors elle posa la clochette en argent et s'effondra pour retrouver son état naturel et informe.
Fuyant ce sentiment.
Ses pensées étaient lourdes.
Qu'est-ce qui lui avait pris, après tout ? Prendre la forme d'un humain... qui voudrait être une créature aussi effroyable ?
C'étaient les souvenirs des deux hommes morts sur les pentes de la montagne solitaire, sans aucun doute. Tous deux avaient mené des vies similaires, mais avaient emprunté des chemins diamétralement opposés. À la fin, le fossé qui les séparait était aussi large que l'abîme. Et pourtant, ils étaient morts le même jour, à quelques mètres seulement l'un de l'autre, leur sang se mêlant dans la neige.
L'ombre se souvenait d'avoir été ces hommes. Elle se souvenait d'avoir été l'abomination qui les avait massacrés, également.
Elle se souvenait même d'avoir été le ver qui avait créé l'abomination, utilisant l'esprit d'un roi méfiant comme chrysalide. Toutes ces vies, toutes ces morts... elles étaient là, enfouies dans les profondeurs de l'esprit de l'ombre.
Mais elle ne voulait pas s'en souvenir.
Alors, à la place, l'ombre projeta ses sens au loin, afin que l'état de vide né de sa fusion avec le monde efface ses pensées.
Afin de pouvoir oublier.
L'oubli était la seule consolation pour ceux à qui la mort était refusée, semblait-il.
Le temps passa, mais l'ombre avait beau tenter de retourner à sa paisible non-existence antérieure, des fragments de souvenirs continuaient de s'insinuer dans son esprit.
Elle se souvint...
D'avoir vécu comme soldat dans une contrée sans lumière. Le monde était assiégé par les ténèbres, et dans leur froide étreinte, ceux qui vivaient encore devaient se battre désespérément pour survivre. Il s'était battu pour avoir le droit d'exister, lui aussi...
Il était un guerrier de la Légion de la Lumière Stellaire.
Son peuple était dirigé par sept grands héros qui s'étaient élevés aux sommets du pouvoir dans la guerre sans fin contre les ténèbres... ainsi que contre les êtres effroyables qui rôdaient sous leur voile ténébreux. Sous leur direction, les humains avaient lentement repoussé les détestables créatures, s'unissant pour bâtir une cité imprenable au cœur de cette terre désolée.
Les dieux étaient morts, ils n'avaient donc personne à qui adresser leurs prières. Le soleil avait disparu, il n'y avait donc rien pour éclairer leur chemin. Même les étoiles s'étaient évanouies du ciel, tombant comme des larmes de feu.
Il ignorait à quoi ressemblait le soleil, puisqu'il était né après que les ténèbres eurent dévoré le monde. Il ignorait à quoi ressemblaient les étoiles, également. Mais il avait entendu les histoires... il avait rêvé d'innombrables fois de leur éclat lointain, de la mer de lumière argentée brillant de mille feux dans l'infini ciel noir.
Il voulait voir les étoiles avant de mourir. C'était le but de la Légion de la Lumière Stellaire.
La mort était une compagne de tous les instants pour les soldats de la légion. Beaucoup d'entre eux périssaient sur le champ de bataille, et rares étaient ceux qui survivaient assez longtemps pour laisser une marque durable.
Il était l'un de ces rares élus.
Il avait survécu à de nombreuses batailles, massacré de nombreuses abominations, et enterré de nombreux camarades. Plus il vivait, plus il devenait fort. Finalement, les autres soldats en étaient venus à s'en remettre à lui comme à un frère...
Mais la mort n'était pas le pire des sorts pour ceux qui se battaient sous la bannière de la Légion de la Lumière Stellaire. Ils passaient leur vie entourés de ténèbres, après tout, et ces ténèbres s'infiltraient en eux lentement, année après année, s'accumulant dans leur âme.
Cela commençait par une démangeaison. Une démangeaison exaspérante qui allait et venait, mais qui ne pouvait jamais être totalement chassée. De curieuses pensées commençaient bientôt à s'insinuer dans son esprit. Parfois, il se surprenait à regarder ses compagnons d'armes ou les civils restés au pays, en pensant à la douceur de leur corps. À la rougeur de leur sang.
Il avait soif.
Par moments, aucune quantité d'eau ne pouvait étancher sa soif. Il avait l'impression de brûler au beau milieu du désert, de mourir d'une chaleur insupportable.
Il désirait ardemment plonger dans l'étreinte d'une mer froide et sombre.
Un jour, la démangeaison le rendit assez fou pour se déchiqueter l'avant-bras dans une crise de frénésie. Tandis que des gouttes de sang rouge, vibrant et odorant tombaient sur le sol, il se figea et fixa la blessure atroce, partagé entre le choc et la répulsion.
Il y avait quelque chose là, caché dans la chair en sang.
Fouillant la plaie de ses doigts calleux, il extirpa de son avant-bras une fine plaque translucide.
C'était une écaille.
Des écailles et des filaments poussaient sous sa peau, se propageant lentement. Frissonnant, il laissa tomber l'écaille, recula d'un pas et tenta de réprimer l'envie de se trancher le bras entier.
Finalement, il banda la blessure, jeta un coup d'œil autour de sa tente et repensa à sa modeste maison, de retour en ville.
Il n'allait plus jamais rentrer chez lui, semblait-il.
Conformément à ses serments, il alla se signaler au chapelain de la cohorte. Le reste se passa très vite.
Il n'était pas le premier parmi les guerriers de la Légion de la Lumière Stellaire à succomber à la malédiction des ténèbres, après tout — loin de là. Ceux comme lui, les vétérans infectés par les ténèbres, étaient tous assignés à une unité spéciale. Ils vivaient comme des lépreux, isolés du reste des soldats, dissimulant leurs corps monstrueux sous des couches de bandages.
Cependant, ils n'étaient pas encore tout à fait inutiles. Au contraire, lui et les autres marqués par les ténèbres étaient toujours ceux qui se chargeaient des missions les plus périlleuses, qui combattaient là où la bataille était la plus éprouvante, qui mouraient pour que les autres puissent vivre.
Même si les ténèbres s'étaient infiltrées dans leur âme et leur corps, ils en étaient les adversaires les plus redoutables. Si l'un d'eux mourait sur le champ de bataille, ils célébraient l'événement. Si l'un d'eux était trop obstiné pour être tué par les griffes et les crocs des détestables créatures, et que la malédiction progressait trop... alors ils accordaient la miséricorde à leur camarade à coups de lames d'acier.
Cette lame qui était la sienne, forgée dans un acier azur, avait terrassé de nombreux monstres.
Elle avait aussi abattu bon nombre de ses frères... Le temps passait, mais il ne parvenait toujours pas à mourir. Son corps n'était plus qu'une épave macabre à ce stade, et son visage n'était plus digne d'être montré à un miroir.
Il sentait que le jour où ses frères et sœurs de la Légion de la Lumière Stellaire devraient lui accorder la miséricorde finale approchait à grands pas.
Ce fut alors que leur héros, le Guerrier, vint à leur rencontre.
Il leur confia une ultime mission... une mission sacrée. Une mission atroce qu'eux seuls étaient aptes à accomplir.
Un jour comme un autre — tous les jours se ressemblaient dans un monde sans soleil, après tout —, ils encerclèrent une vaste foule de personnes. Il y avait là des guerriers de la légion, mais aussi de paisibles citoyens. Hommes et femmes, jeunes et vieux — ceux-là mêmes qu'ils avaient juré de protéger. Ils encerclèrent la foule.
Et lorsque le rituel commença — l'un des sept menés à travers cette contrée sans lumière —, ils tirèrent leurs lames et les retournèrent contre les gens.
Ils les massacrèrent tous dans une grande hécatombe. Ils tuèrent jusqu'à ce que le monde lui-même soit peint en rouge, jusqu'à ce que leurs bras tombent, inertes d'épuisement, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne en vie.
Jusqu'à ce qu'il ne reste plus la moindre trace d'azur sur la surface de sa fidèle épée.
Le Guerrier était là, lui aussi. Il fut le dernier à mourir, se sacrifiant sur l'autel de son ardente mission.
D'un serment visant à ramener la lumière dans le ciel sans lumière.
... Quand tout fut terminé, il tituba et s'appuya lourdement sur son épée, regardant, hébété, les cadavres qui jonchaient le sol gorgé de sang. Il était fatigué. Il était submergé par le chagrin.
Il pleura la mort de son peuple.
Il se pleura lui-même, également.
Et par-dessus tout, il pleura la mort de son héros.
Accablé par le chagrin, il leva les yeux...
Et vit le soleil naître dans le ciel noir.
Depuis son enfance, il avait entendu d'innombrables descriptions du soleil. Il savait qu'il était rond. Il savait qu'il était si brillant qu'il paraissait blanc — comme la plus pure des flammes. Il savait qu'il illuminait le monde, rendant les couleurs vives et toutes choses claires.
Mais aucune description n'aurait pu le préparer à la brillance du soleil.
À la beauté du monde sous sa lumière aveuglante.
Son éclat chassa les ténèbres, et soudainement, l'abîme noir au-dessus ne fut plus noir. Il était d'un bleu clair et vibrant. Et en dessous, sur le sol, le sang devint soudain d'un rouge insoutenable.
Alors qu'il regardait le soleil rayonnant, aveuglé par sa brillance incandescente, des larmes coulèrent sur son visage.
« Une étoile... c'est une étoile... »
Une étoile brûlait dans le ciel.
Il la voyait enfin.
Cependant, il ne ressentit aucune joie.
Il ne ressentit que honte et chagrin.
Dans la lumière aveuglante du soleil nouveau-né, les ténèbres qui résidaient dans son âme ne firent que devenir plus impénétrables. Tout autour de lui, ses compagnons d'armes furent soudain pris de convulsions et se mirent à hurler.
Il hurla, lui aussi.
Il tomba à genoux, hurlant, son corps se pliant et se brisant. D'épaisses plaques de chitine recouvrirent sa peau, l'enfermant dans une carapace impénétrable. Des membres en forme de faux déchirèrent sa chair, transperçant le sol comme des lames redoutables. Sa silhouette se tordit, s'étendit, se transforma...
Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de lui.
La dernière chose qu'il vit avant que les ténèbres ne l'engloutissent fut son épée, gisant dans la crasse sur le sol, sa lame azur profanée et peinte d'un pourpre sombre par le sang.
Il savait qu'un jour prochain, tous les souvenirs de lui seraient effacés du monde. Toute trace de lui, et de la Légion de la Lumière Stellaire également, disparaîtrait, et tout ce qu'ils avaient fait — tant leur bravoure que leur péché — serait oublié.
Seul l'acier subsisterait.
Seul l'acier se souviendrait.
Tout à la fin, il ressentit du regret.
Il pensa que sa pauvre et fidèle épée méritait, elle aussi, d'oublier...