Chapitre 3 120
3120 Rues Désolées
De l'autre côté du pont-levis, une foule de gens — les derniers citoyens à être conduits dans la citadelle intérieure — attendaient leur tour pour traverser. Les personnes âgées tenaient les plus petits enfants, tandis que ceux qui étaient assez grands pour se tenir debout seuls s'accrochaient à leurs jambes, observant les alentours d'un œil curieux.
Ces enfants avaient grandi en contemplant le palais lointain et magnifique du Roi Maçon, mais peu d'entre eux y étaient déjà entrés. Les adultes étaient brisés par les horreurs de la guerre, mais les enfants étaient bien plus résilients — puisqu'ils ne se souvenaient pratiquement de rien d'autre, le monde était simplement ainsi pour eux.
Ainsi, la lumière dans leurs yeux ne s'était pas encore éteinte, et ils étaient ravis de voir le château d'aussi près.
Sur le côté du pont, un groupe d'enfants entourait une nounou improbable, réclamant à cris son attention.
— Tonton, tonton ! Raconte-nous l'histoire du navire vivant !
— C'est vrai que tu as combattu un dieu autrefois ?
— Tonton... quel goût a la poussière d'étoiles ? C'est sucré ?
Marcheur de Nuit laissa échapper un petit rire, regardant autour de lui avec une expression désemparée.
— Pourquoi vous m'embêtez, les gosse ? Je suis censé monter la garde ! Allez, ouste. Allez trouver vos mamies... Et pour info, je ne pourrais jamais combattre un dieu. Après tout, la Déesse des Tempêtes est ma grand-mère. Comment pourrais-je manquer de respect à mes aînés ?
Effie secoua la tête.
Marcheur de Nuit avait été chargé d'une tâche importante auparavant — il était le seul à pouvoir contourner le blocus, alors il naviguait souvent au loin et revenait avec des ravitaillements pour nourrir les habitants de la cité assiégée.
Même dans l'état actuel du port, jonché d'épaves et tout à fait impossible à naviguer, il pouvait toujours le faire. Le problème était que tous les navires de sa flotte avaient coulé, de sorte qu'il n'avait plus rien sur quoi naviguer. Maintenant que Marcheur de Nuit était coincé à terre, tout ce qu'il pouvait faire était de rejoindre les défenseurs de la ville sur les remparts.
Sa force y était grandement appréciée, mais sans ses périlleux voyages, la cité n'avait plus aucune source de nourriture. Ainsi, les gens mouraient lentement de faim depuis longtemps.
Effie s'y connaissait un rayon en matière de famine, aussi partageait-elle leur souffrance.
La remarquant, Marcheur de Nuit chassa les enfants hilares et se leva pour la saluer.
— C'est une belle matinée, n'est-ce pas ?
Effie leva les yeux.
Le ciel était encore sombre, à peine teinté d'un lilas pâle à l'est.
— Je dirais plutôt qu'on est encore au milieu de la nuit.
Elle lui jeta un regard.
— Tu es prêt ?
Marcheur de Nuit laissa échapper un petit rire.
— Moi ? C'est plutôt à toi que je devrais poser la question.
Il se tut, la gaieté s'effaçant de son visage. Quelques instants plus tard, il dit doucement :
— Tu peux encore changer d'avis, tu sais. Tu n'es pas obligée de le faire toi-même.
Effie sourit.
— C'est un peu trop tard pour ça, je crois.
Il n'y avait déjà plus de retour arrière possible. Cela faisait d'ailleurs un moment.
Elle gloussa.
— Ah, mais ne me comprends pas de travers. J'échangerais volontiers ma place avec toi. Malheureusement, ce n'est pas sur toi qu'Azarax a développé une fixation malsaine.
Elle marqua une pause d'un instant.
— Que veux-tu que je te dise ? J'imagine que tu n'es pas assez charmant.
Marcheur de Nuit la fixa, consterné.
— De quoi tu parles ? Mon charme ne m'a jamais fait défaut. Ce bâtard n'a simplement pas eu la chance d'apprendre à me connaître, vu que j'étais occupé à chercher du ravitaillement la plupart du temps. Sinon, il ne regarderait même pas dans ta direction.
Effie eut un grimaçant sourire.
— Si tu le dis, papi.
L'expression de Marcheur de Nuit était assez amusante.
Elle reporta son regard vers le pont, puis demanda :
— Tout a été préparé ?
Il hésita un instant, puis hocha la tête.
— Le château est sécurisé. Kai et Morgan ont également terminé les préparatifs dans la cité. Seishan... eh bien, tu le sais mieux que personne. Quant à la Faucheuse d'Âmes, nous ne le saurons que lorsque ce sera fait.
Effie soupira.
— Je te confie les civils, alors. Une fois le pont levé... assure-toi que la citadelle reste en sécurité.
Marcheur de Nuit resta silencieux un court instant.
Finalement, il hocha la tête.
— Le château ne tombera pas. Je te le garantis.
Effie le laissa derrière elle, lui aussi.
Elle traversa la foule de civils et atteignit les rues vides et désolées de la ville. Comme la plupart de ses habitants avaient été emmenés vers la citadelle, il ne restait plus ici que des soldats, qui se précipitaient pour faire les derniers préparatifs avant de se replier eux aussi dans le donjon.
Ils s'arrêtèrent et s'inclinèrent profondément lorsqu'ils virent Effie, une émotion indescriptible cachée au plus profond de leurs yeux cernés et hantés. Leurs expressions étaient solennelles, et ne le devinrent que plus encore lorsqu'elle les salua d'un sourire décontracté.
À un moment donné, cependant, son sourire vacilla.
« Qu'est-ce que je suis en train de voir ? »
Là, devant elle... se trouvaient Morgan et Seishan.
La Princesse de Valor et la Princesse de Song étaient assises par terre au milieu des décombres, ayant complètement oublié tout sens de la bienséance.
Elles étaient... en train de jouer aux cartes.
Effie cligna des yeux et se frotta les paupières, se demandant si elle hallucinait. Mais non, ses yeux ne lui mentaient pas. Morgan et Seishan étaient bien assises sur les pavés poussiéreux à jouer aux cartes, discutant calmement entre elles.
Elle pouvait entendre des morceaux de leur conversation.
— Encore un as ? Comment est-ce possible ?
— Cela s'appelle du talent, Votre Altesse.
— Ne m'appelle pas « Votre Altesse », la garce. Tu triches !
— Comment pourrais-je tricher ? Ça n'a aucun sens.
— Cinq as dans un jeu de cartes, voilà ce qui n'a aucun sens.
— Oh, alors vous avez une paire d'as ? Hmm... fâcheux.
— Bien sûr que j'en ai une. Ou peut-être que je veux seulement te faire croire que j'en ai une ?
— Je croirai tout ce que vous direz, Votre Altesse. Je n'oserais douter de votre honnêteté.
— Comment fais-tu pour être aussi exaspérante ?
— Ça vient avec la pratique.
— Arrête de t'entraîner sur moi, alors !
Effie les contempla, abasourdie.
— Qu'est-ce que vous faites, les imbéciles ?
Morgan et Seishan la regardèrent. Morgan haussa les épaules.
— On t'attend, à l'évidence.
Seishan hocha la tête.
— Quoi, tu t'attendais à ce qu'on te laisse toute seule par un si beau matin ?
Morgan jeta un dernier coup d'œil à ses cartes, puis grimaça et se leva.
— Allons-y. On t'accompagne jusqu'à la porte.
Effie lui jeta un long regard, puis sourit.
— C'est un honneur... Votre Altesse.
L'œil de Morgan tressaillit, et elle força un sourire.
— Mais voyons, naturellement. Tout pour notre estimé Intendant de l'Est.
Seishan se leva, s'étira et parla de sa voix rauque et envoûtante.
— Au fait, j'ai toujours voulu te demander... dans ton cas, ne devrait-on pas plutôt dire l'Intendante de l'Est ? Ce serait plus logique.
Effie ne put que la fixer d'un air vide.
— La peste t'a pourri le cerveau ?
Seishan haussa les épaules.
— Quelqu'un devrait m'ouvrir le crâne pour le savoir.
En entendant cela, Morgan s'anima.
— Si tu veux, ça peut s'arranger. Je suis volontaire.
Les ignorant, Effie passa à côté d'elles.
— C'est bon, allons-y. J'apprécie le geste. Bonté divine, il fait encore nuit dehors ! Une charmante jeune fille comme moi ne devrait pas se promener seule dans les rues sombres... qui sait quelles choses terribles pourraient arriver !
À quiconque serait assez fou pour l'importuner, s'entend.
Toutes les trois se dirigèrent vers la porte de la cité, partageant une conversation légère. L'humeur était insouciante et décontractée, comme si elles ne traversaient pas des ruines calcinées et ne marchaient pas sur des os noircis, en contournant de temps à autre des cadavres en décomposition.
C'était si insouciant, en fait, que pendant un court instant, Effie fut distraite de la vérité. Du fait qu'aujourd'hui, sa vie pouvait très bien toucher à sa fin.