Chapitre 3 011
Chapitre 3011 – Les Temps Changent
Traducteur/Checker : Gray
Sunny regarda cette porte qui lui était familière, sentant ses émotions monter en lui.
C'était drôle, en vérité. Cette modeste maison située dans un quartier de classe moyenne de CSQN, n'avait aucune importance, tout bien considéré. Sunny régnait désormais sur toute une région du Royaume des Rêves — il contrôlait une cité entière, avec d'innombrables demeures bien plus somptueuses et enviables que celle-ci. Il avait aussi le Temple Sans Nom et la Mimique Merveilleuse, capable de prendre n'importe quelle forme.
Sans compter que Sunny était assez riche pour acheter tout ce quartier, pas seulement une maison.
Et pourtant...
Il se souvint du jour où il était devenu propriétaire de ce foyer, avec ses murs gris et son porche accueillant. De ce que cela lui avait fait... de l'exaltation qui l'avait saisi, lui qui avait vécu toute sa vie dans la rue, lorsqu'il était enfin devenu propriétaire.
Il se souvint aussi de tout ce qui s'était passé dans cette maison.
Bon sang.
Cela lui semblait remonter à une autre vie. C'en était une, à plus d'un titre... mille vies, même.
Sunny inspira profondément et détourna le regard de la porte.
"C'est calme, ici."
Le quartier des terrasses était différent de ce dont il se souvenait. Il y avait bien moins de gens dans les rues, et tout était silencieux. La plupart des maisons semblaient vides, comme si leurs propriétaires étaient partis ailleurs depuis longtemps. Les pelouses vertes qu'il aimait tant contempler étaient toujours entretenues, mais si l'on regardait de près, les signes de négligence étaient impossibles à manquer.
Jet répondit d'un ton neutre.
"Eh bien, les choses changent. Ce quartier était autrefois très prisé, mais il y a quelques années, une urgence liée à la Porte du Cauchemar s’est produite dans les environs. Les trains publics ont dû être déviés à cause de l'Appel, et la connexion au réseau est devenue irrégulière. La Porte a fini par être fermée, mais il était déjà trop tard — les gens étaient passés à autre chose. Certains ont émigré vers le Royaume des Rêves, mais la plupart se sont simplement installés dans d’autres secteurs de CSQN."
Elle s'interrompit un instant, puis haussa les épaules avec un sourire.
"Tant mieux pour nous, en fait. Ça aurait été difficile d'acheter cette maison si quelqu'un y vivait déjà."
Sunny hocha la tête, envahi d'une étrange nostalgie... voire d'un certain accablement.
Le fait que le quartier des terrasses se dégrade n'aurait pas dû le surprendre, mais, pour une raison quelconque, cela le frappa comme un coup. Il ne s'était jamais arrêté pour y penser, pourtant cet endroit idyllique lui avait toujours semblé éternel.
Cependant, rien n'était véritablement éternel en ce monde...
Seul le grand Vide l'était.
Le sourire de Jet se teinta, lui aussi, d'une légère mélancolie.
"En fait, c'est un gros problème."
Sunny haussa un sourcil.
"Quoi donc ?"
Elle fit un geste vague en direction des maisons qui les entouraient.
"L'immobilier. Les gens savent qu'ils devront partir pour le Royaume des Rêves, tôt ou tard, et même si la plupart ne pourront pas devenir colons de sitôt, cette idée influence déjà leurs décisions. Ceux qui partent pour le Royaume des Rêves doivent d'abord vendre leurs biens, mais personne n'achète — pourquoi le feraient-ils, en sachant qu'ils ne pourront pas conserver leurs acquisitions sur le long terme ? Alors, le marché s'est plus ou moins effondré. C'est le chaos."
Jet secoua la tête.
"Le gouvernement a dû créer une agence spéciale qui aide les colons à convertir leurs biens en points de contribution. Ces points peuvent ensuite être échangés contre des choses dans le Royaume des Rêves... en gros, nous achetons en masse tout ce que les gens ne peuvent pas vendre, à perte, et à grande échelle. Mais nos poches ne sont pas sans fond. Ne le répète à personne, mais le gouvernement est à ça de faire faillite."
Elle leva la main, écartant le pouce et l'index.
Puis, elle éclata de rire.
"Oh, ne fais pas cette tête. La Flamme Immortelle nous couvre, donc tout ira bien... enfin, ce sera supportable, au moins."
Ensuite, elle regarda Sunny et haussa un sourcil.
"Alors, tu m'invites à entrer, ou quoi ?"
Sunny revint à lui et fit un pas vers la porte.
"Bienvenue dans mon humble demeure, Sainte Jet. Fais comme chez toi."
Une fois la porte refermée derrière eux, Sunny fut accueilli par la vue familière.
Sa cuisine, où il avait détruit le réfrigérateur une fois, se trouvait à sa droite. Le salon, où Nephis avait brûlé son projecteur, à sa gauche. Plus loin, il y avait l'escalier menant au premier étage, ainsi que l'ascenseur conduisant au dojo souterrain où se trouvait autrefois sa capsule de sommeil.
Les choses étaient différentes de l'état où il les avait laissées des années plus tôt, bien sûr. Mais même si le temps qu'il avait passé dans cette maison avait été relativement bref — pas plus de deux ans, dont la plupart dans le Royaume des Rêves — il était agréable d'y revenir.
Sunny demeura silencieux un long moment, puis se tourna vers Jet.
"Je crains de ne pas être un bon hôte. Le réfrigérateur est vide... et je ne crois pas que l'électricité soit en marche."
Elle afficha un large sourire.
"Ne t'inquiète pas. Je suis venue préparée."
Ils s'installèrent tous les deux à la table du salon, où Jet sortit plusieurs objets d'une Mémoire de stockage.
Sunny les fixa quelques secondes, l'air dubitatif.
"Ce sont... des rat-packs ?"
C'en étaient — les fameux packs de rations basiques, la nourriture la plus courante que les gens des faubourgs pouvaient se procurer. Chacun contenait un tube de pâte synthétique, plusieurs crackers fades, et un contenant d’eau filtrée.
Jet acquiesça, en ouvrant l'un d'eux et en pressant la pâte synthétique sur un cracker décoloré.
"Absolument."
Elle en prit une bouchée et expira lentement.
"Waouh... aussi horrible que dans mon souvenir."
Sunny regarda Jet, perplexe, puis ouvrit un autre pack de ration et répéta ses gestes.
Le goût de la pâte synthétique — ou plutôt, son absence totale de goût — fit remonter des souvenirs. Trop de souvenirs, même, ce qui convenait parfaitement à une fête appelée le Jour du Souvenir.
Peut-être était-ce la raison pour laquelle Jet avait apporté ces rat-packs.
Elle contempla le tube de pâte synthétique dans sa main, puis dit d'un ton lointain :
"C'est une relique, tu sais ?"
Sunny haussa un sourcil.
"Comment ça ?"
Jet soupira et posa le tube.
"On ne peut pas produire de pâte synthétique dans le Royaume des Rêves. Alors, la prochaine génération — ou peut-être celle d'après — ne pourra jamais y goûter. Ils ne sauront même pas ce que c'est."
Elle esquissa un faible sourire.
"En fait, la pâte synthétique commence déjà à disparaître. La production a chuté de presque vingt pour cent... non seulement parce que l'infrastructure du monde réel se détériore rapidement, mais aussi parce qu'il y a moins de demande. Elle était surtout distribuée aux gens des faubourgs, après tout, et tu as vu à quoi ressemblent les faubourgs, maintenant. La plupart des colons de la deuxième vague venaient de là, et avec l'agriculture du Royaume des Rêves qui décolle, ils ont mieux à manger, désormais."
Sunny laissa échapper un lourd soupir.
"Tu me tues, aujourd'hui. C'était ton intention ?"
Le triste état du quartier des terrasses l'avait déjà frappé. Apprendre que la pâte synthétique — un pilier de l'existence qui lui avait semblé inaliénable — risquait de devenir une chose du passé fit que Sunny se sentit... vieux.
Cela lui donna l'impression que le temps allait trop vite, le laissant derrière lui.
Et il n'avait même pas trente ans. Les dieux, eux, étaient censés vivre des milliers d'années. Que deviendrait Sunny s'il parvenait vraiment à conquérir le Cinquième Cauchemar ? Quel monde l'entourerait dans trois cents ans, et quel être serait-il devenu ?
Un être qui ne goûterait plus jamais à la pâte synthétique, pour commencer.
Jet eut un petit rire.
"Te tuer, hein ?"
Elle trouva un verre, l'essuya avec une serviette en papier, et y versa l'eau stérile.
"Tu ne trouves pas ça drôle ? Nous sommes les deux seuls Éveillés des faubourgs à avoir survécu assez longtemps pour faire quelque chose de nous-mêmes. Et nous avons tous les deux fait ça en mourant dans le Premier Cauchemar. Si ce n'est pas de l'ironie, je ne sais pas ce que c'est."
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