Chapitre 2 953
Chapitre 2953 – Brouillard de Guerre
Traducteur/Checker : Gray
Cassie trébucha et se retourna tandis que les portes de la Tour d'Ébène se refermaient derrière elle. Elle se trouvait à l’abri de l’inquiétante masse de brume blanche, trompeusement lente, qui inondait l'Île d'Ébène en un clin d'œil...
En revanche, ses marques ne l'étaient pas.
Soudain, tout ce qu’elle voyait n’était plus qu’un brouillard blanc tourbillonnant, et tout ce qu’elle entendait, c’était le chœur de hurlements étrangement lointains, étouffés, qui résonnaient dans ses profondeurs.
Elle frissonna.
Le Rien...
Il lui fallut un instant pour retrouver un semblant de contenance. Capable de réfléchir de nouveau, elle comprit sans peine ce que Mordret avait fait.
Son Aspect lui permettait d’ouvrir des passages entre les reflets. Ainsi, il avait préparé un ultime atout à abattre contre l'Être Onirique au cas où le cours de la guerre se retournerait contre lui.
Quelque part dans les brumes blanches des Montagnes Creuses se dressait un grand miroir que Mordret avait dû créer et maintenir malgré l’érosion incessante de l’exposition au rien. Et à présent, il ouvrait un passage entre ce miroir et la Tour d'Ébène, déchaînant le rien dans le monde...
Non, il n’avait pas ouvert un passage. Il avait fait un trou dans l’existence, permettant au rien de s’infiltrer dans les Îles Enchaînées.
Est-ce qu'il a... perdu la...
Cassie se retourna, écoutant le bruit des pas traînants de Mordret.
Il se dirigeait vers le milieu du grand hall de la Tour d'Ébène, laissant derrière lui une traînée de sang. Les sept Reflets le suivaient.
En posant une marque sur l’un des Reflets, Cassie parvint enfin à voir Mordret.
Le Roi de Rien... n’avait vraiment pas l’air en forme.
Son armure noire était tordue et déchiquetée, s’effondrant lentement en une pluie d’étincelles fantomatiques. Ses vêtements, dessous, étaient trempés de sang, et d’innombrables entailles recouvraient son corps meurtri.
Une écume sanglante ourlait les commissures de sa bouche, et son visage pâle luisait d’une sueur froide.
Ses yeux, cependant...
Au fond de ses yeux semblables à des miroirs, une détermination fiévreuse et une joie sombre et démente couvaient comme des braises.
Ses lèvres se tordirent en un rictus, dévoilant ses dents ensanglantées.
"Ah, quelle inconvenance, quelle laideur. Pourquoi est-ce que je m’amuse autant ? Je ne devrais pas... je ne dois vraiment pas. Où est donc ma bienséance ?"
Il laissa échapper un rire.
Cassie fronça les sourcils, réprimant l’envie de reculer.
On aurait dit que Mordret avait complètement perdu la raison... même si elle savait bien sûr que ce n'était pas le cas. Cet homme était trop retors pour se briser si facilement. Plus encore, il n’avait jamais été sain d’esprit, au fond — comment perdre ce qu’on n’avait jamais possédé ?
Oui. Pourquoi ne déchaînerait-il pas le rien sur ses ennemis ?
Les gens normaux ne pouvaient pas survivre dans la brume blanche des Montagnes Creuses. Mordret, si — il était parent des Autres et des Créatures du Rien, après tout. Ainsi, ses vaisseaux pourraient s’attaquer aux guerriers du Domaine de la Faim, se déplaçant librement dans la brume.
C’était ce que Cassie s’était attendue à voir arriver. Elle avait supposé que Mordret anéantirait les soldats les plus faibles de l'Être Onirique avec l’aide du rien, puis enverrait ses vaisseaux massacrer les plus forts en exploitant la brume à son avantage.
Mais la réalité différait de ses attentes.
Q-qu'est-ce qui se passe ?
Dans l’esprit de Cassie... une myriade de points de vue à travers lesquels elle percevait le monde s’évanouissaient, comme effacés de l’existence.
Elle ne fut pas surprise que nombre des soldats humains ayant envahi l'Île d'Ébène aient cessé d’exister, les fragiles étincelles de leurs vies emportées par la marée du rien. Pourtant, la plupart des perspectives qu’elle perdait n’appartenaient pas aux serviteurs d’Asterion.
Elles appartenaient, au contraire, aux vaisseaux du Roi de Rien.
Les vaisseaux ailés qui livraient une bataille calamiteuse dans l’immense étendue du Ciel Supérieur tombaient comme des mouches, leurs cadavres pleuvant puis disparaissant dans l’obscurité infinie du Ciel Inférieur.
Les vaisseaux déployés sur l’obsidienne noire de l'Île d'Ébène s’effondraient comme des poupées brisées, leurs corps inertes voilés par la brume.
Aucune blessure visible sur leurs corps, aucune explication à leur mort. C’était comme si une force vaste et terrifiante avait simplement ôté leurs vies, ne laissant derrière elle que des coquilles vides.
Le Domaine de la Faim subissait d’innombrables pertes à cause du déferlement de brume blanche que Mordret avait libéré, mais c’était en réalité le Roi de Rien lui-même qui semblait être en train d’être éradiqué.
L’échelle et l’ampleur de la dévastation qui s’abattait sur sa vaste légion de vaisseaux étaient tout bonnement inimaginables. C’était comme si l'Île d'Ébène et ses alentours avaient été engloutis par un sombre enfer de mort, où régnait la finalité.
Cassie étudia la silhouette meurtrie de Mordret, puis demanda d’une voix assourdie :
"Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu fais ?"
Mordret se tourna vers elle, et ses traits se contractèrent un instant en une grimace de douleur.
Puis, un pâle sourire illumina son visage ensanglanté.
"Eh bien, Chant des Déchus... Cassia. J’ai honte d’avouer que je suis devenu, ces derniers temps, une sorte de joueur dégénéré. Et comme tout joueur dégénéré après avoir reçu une main perdante, je mise tout. Pour moi, c’est tout ou rien, j’en ai peur. Et même si j’espère évidemment tout rafler... si ce n’est pas écrit dans les cartes, je devrai me contenter de rien."
Elle fronça les sourcils.
Soudain, les coupures laissées sur son visage par les éclats d’obus semblèrent la faire davantage souffrir, et la douleur pulsant dans son orbite vide devint plus difficile à supporter.
"Arrête de parler par énigmes. Je ne comprends pas."
Mordret atteignit alors le centre du hall et s’y arrêta, respirant lourdement. Les sept Reflets l’entourèrent, leurs formes volées se reflétant dans ses yeux.
Puis leurs silhouettes devinrent floues, et un instant plus tard, sept copies identiques de Mordret lui faisaient face, sa silhouette meurtrie se reflétant à la place dans leurs yeux.
Un violent tremblement parcourut la Tour d'Ébène, et le froncement de sourcils de Cassie s’accentua.
Elle tourna légèrement la tête, comme pour écouter ce qui se passait dehors.
Là-bas, dans la brume...
Peu de temps auparavant, les forces avant-gardistes de l’humanité s’étaient rassemblées autour des Saints.
Les envahisseurs avaient perdu beaucoup de soldats lorsque le déferlement du rien les avait submergés, les guerriers Éveillés se dissolvant dans la brume alors que leur existence était littéralement effacée du monde.
La plupart auraient connu le même sort, seuls les Saints les plus puissants parvenant à se maintenir par une détermination inébranlable... si ce n’avait été le fait qu’ils étaient des serviteurs de l'Être Onirique, et donc des conduits de sa Volonté.
Alors que la mer de brume blanche noyait l'Île d'Ébène, Asterion s’était approché de l’extrémité de la chaîne céleste. Sautant dans l’étreinte spectrale du brouillard tourbillonnant, il regarda autour de lui d’un air pensif, des gouttes de sang tombant encore de la lame de son épée écarlate.
Asterion fronça légèrement les sourcils et libéra sa Volonté, ancrant l’existence de ses serviteurs dans la réalité.
La litanie de cris lointains qui imprégnait la brume s’éteignit lentement, remplacée par un silence de mauvais augure. Bien sûr, tous les soldats humains ne furent pas sauvés... ne purent être sauvés. Après tout, même si chacun d’eux était un conduit de Volonté Suprême, tous ne pouvaient pas canaliser cette Volonté avec la même intensité.
Les Éveillés étaient limités dans leur capacité à en être les médiums. Les Ascendants étaient mieux adaptés pour devenir les instruments mortels de l'Être Onirique, leurs âmes capables d’endurer davantage. Mais c’étaient les Saints qui pouvaient véritablement devenir les hérauts de sa Volonté, la déchaînant sur le monde.
Ainsi, les Saints devinrent des phares autour desquels le reste des soldats pouvait se regrouper. Non seulement ils pouvaient maintenir fermement leur existence avec l’aide de leur Souverain, mais ils étaient aussi capables de lui permettre d’influencer le monde autour d’eux, créant des îlots du Domaine de la Faim dans la mer dévorante de brume blanche tourbillonnante.
Dans les limites de leur influence, les soldats n’avaient pas à craindre le rien.
...Ils devaient toutefois craindre ce qui se cachait en son sein.