Chapitre 2 954
Chapitre 2954 – Rien à Perdre
Traducteur/Checker : Gray
Au bord de l'Île d'Ébène, Yutra s'échinait à se redresser, le bruit de son souffle saccadé se noyant dans la brume.
"Ah, bon sang..."
Ses mains tremblaient de manière incontrôlable, l'empêchant de se relever complètement.
Soudain, il vit l'ourlet d'une robe cramoisie onduler devant lui, le tissu rouge lui masquant la vue. Il frissonna sans savoir pourquoi, comme si quelque chose d'effrayant lui revenait en mémoire, puis une main puissante l'aida à se mettre debout.
Il se retrouva face à une femme d'une beauté exquise et mit un instant à la reconnaître : l'une des Sœurs de Sang qui suivaient Sainte Seishan.
La femme l'aida à retrouver son équilibre et dit d'une voix sombre :
"Reste près de moi, soldat."
Il hocha la tête, regardant autour de lui à la recherche de Rit et Tegrot. Par chance, tous deux se trouvaient non loin, l'air aussi ébranlés que lui.
En réalité, il y avait d'innombrables guerriers Éveillés autour de lui, tous rassemblés autour de la bannière de Dame Seishan.
L'épée de Yutra s'était brisée quelque part sur la chaîne ; il inspira donc profondément et invoqua un Mémoire de rechange — celle qu'il avait utilisé en Antarctique avant d'en obtenir une meilleure durant la Campagne de Soumission de l'Est.
Au moins, je suis encore en vie.
Il profita de cette brève accalmie dans la bataille pour reprendre son souffle et s'abreuver, la bouche aussi sèche qu'un désert.
Puis, il y eut de l'agitation plus loin, et un ordre d'avancer retentit dans la brume.
Les soldats se mirent en mouvement, Dame Seishan marchant au milieu de leur formation défensive.
La brume les enveloppait de toutes parts, occultant le monde, et un sentiment de peur glaciale envahissait leurs cœurs.
"Restez sur vos gardes ! Les vaisseaux du Roi de Rien peuvent attaquer à tout moment !"
L'ordre résonna dans la brume, devenant étrange et déformé à mesure qu'il s'éloignait, de plus en plus.
Yutra serra plus fort la poignée de son épée.
D'une manière ou d'une autre, lui et ses deux amis se retrouvèrent bientôt à l'avant de la formation. Chaque pas résonnait dans le brouillard tourbillonnant, faisant battre leurs cœurs à tout rompre. La sueur ruisselait sur leurs visages, rendant les poignées de leurs armes glissantes.
"Devant !"
Yutra leva son bouclier, prêt à affronter la chose qui venait d’émerger de la brume — une immense forme sombre qui lui glaça le sang dans les veines.
Cependant... la forme sombre demeura immobile, sans montrer le moindre signe qu'elle allait se jeter sur eux.
Les soldats s'en approchèrent avec prudence et ralentirent quelques instants, envahis par une appréhension méfiante.
"Mais c'est quoi, ce bordel..."
L'énorme abomination ressemblait à une haute colline de poils noirs, la silhouette d'un corps grotesque, simiesque, à peine reconnaissable sous la longue fourrure. Elle paraissait d'une force prodigieuse — une Créature du Cauchemar d'un Rang que Yutra ne pouvait espérer égratigner, encore moins tuer.
Et pourtant, elle était immobile, dépourvue de vie, et complètement morte.
Dépassant la monstruosité inerte, ils avancèrent. Il ne fallut pas longtemps avant qu'ils ne rencontrent une autre abomination morte, puis une autre, et encore une autre...
Rapidement, les cadavres abominables les entourèrent de toutes parts, se dressant dans la brume comme une forêt de pierres tombales difformes.
Rien ne les attaquait depuis le brouillard blanc laiteux.
"Qu'est-ce que... qu'est-ce qui a fait ça ?"
La voix de Tegrot était inhabituellement assourdie.
Avaient-ils été détruits par la brume blanche ? Mais le Roi de Rien en était le maître... pourquoi ses propres vaisseaux seraient-ils abattus par le brouillard qu'il avait invoqué ?
"En avant !"
L'ordre leur parvint de l'arrière, les forçant à continuer de s'enfoncer dans la brume parmi les corps immobiles.
Seulement, pourquoi avait-il l'impression...
Que quelque chose bougeait dans la brume ?
Quelque chose de vague... de colossal...
D'étranger.
Yutra sentit un frisson glacial lui dévaler l'échine lorsqu'il perçut quelque chose qui le fixait depuis l'étendue blanc laiteux du brouillard tourbillonnant.
"Hé, Yutra... tu ne regardes pas ça ?"
La voix amicale de Tegrot sonnait comme d'habitude. Pourtant, quelque chose en elle glaça Yutra — et ce, avant même qu'il ne réalise qu'elle venait d'une direction entièrement mauvaise, en plus.
Poussé par une impulsion, Yutra ferma les yeux très fort.
Il l'ignorait, mais au même instant exact, chaque soldat humain sur l'Île d'Ébène fermèrent eux aussi les yeux, agissant en parfaite synchronisation.
C'était parce qu'Asterion le leur avait ordonné.
L'Être Onirique, lui, garda cependant les yeux ouverts.
Il scruta la brume, son sourire détendu s'effaçant peu à peu de son visage.
Puis son regard monta plus haut, et plus haut, et plus haut encore... comme s'il regardait quelque chose qui le dominait, se profilant vaguement dans la brume.
Son expression s'assombrit.
L'instant d'après...
C'est alors que Cassie sentit l'Île d'Ébène trembler.
Elle demeura immobile une seconde, puis fit de nouveau face à Mordret.
"L'avancée du Domaine de la Faim a été ralentie, mais si la brume peut retarder les soldats mortels, Asterion n'est pas quelqu'un qu'on peut arrêter aussi facilement. Tu le sais, alors quel est ton plan ?"
Mordret respirait péniblement, son visage devenant lentement encore plus pâle qu'avant. Il fixa le lointain un moment, comme s'il n'avait pas entendu sa question, puis braqua sur elle le regard de ses yeux semblables à des miroirs.
"L'arrêter ? Ah, non... je n'essayais pas de l'arrêter. Juste de le ralentir. N’ai-je pas dit que j’avais besoin de gagner du temps"
Le froncement de sourcils de Cassie s'accentua.
"Du temps pour quoi ? Je suis ton alliée, bon sang. Ne devrais-je pas le savoir ? "
La fixant, Mordret sourit.
"Ton utilité en tant qu'alliée est presque épuisée, Chant des Déchus. Cela dit... je suppose qu'elle n'est pas encore tout à fait tarie."
Il se tut un bref instant, puis expira lentement et baissa les yeux.
Après quelques moments, il dit d'un ton égal :
"Tout ça, c'est de ta faute, tu sais ?"
Mordret regarda Cassie avec une pointe de mépris sombre et froid dans les yeux.
"Toi et tes maîtres incompétents. Je les ai prévenus ! Je les ai prévenus encore et encore, mais non... Étoile Changeante — et son ombre aussi — il fallait qu'ils cèdent à leur avidité. Ils voulaient trop, accordaient de la valeur à trop de choses, et étaient déterminés à protéger trop de gens. Ils n’étaient pas prêts à sacrifier quoi que ce soit, et où cela nous a-t-il menés ? Ici, en ce moment même, acculés."
Ses lèvres se tordirent en un rictus.
"Asterion ne peut pas être vaincu. Mais j’aurais quand même pu vaincre ce monstre. J'ai failli y arriver ! Si seulement ces idiots ne m'avaient pas empêché de faire ce qui devait être fait. Si seulement ils avaient admis honnêtement que, parfois, il faut devenir un monstre pour combattre les monstres."
Mordret secoua la tête et laissa échapper un rire amer.
"À bien y penser, ça a toujours été comme ça. Avec le recul... j'ai mené une vie plutôt malheureuse, n'est-ce pas ? Quelque chose s'est toujours dressé entre moi et l'accomplissement de mes objectifs. Dans le Second Cauchemar, en Antarctique, à Godgrave... partout, à chaque fois. C'est presque comme si le destin lui-même conspirait contre moi. Comme si j’étais voué à l’échec et à finir sans rien."
Il poussa un lourd soupir.
Tandis qu'il parlait, Cassie se sentit plaquée au sol. La pression continua de croître à mesure que le visage de Mordret pâlissait, et, à un moment, elle comprit qu'elle étouffait sous sa présence.
La présence de Mordret était d'ordinaire difficile à percevoir. En vérité, il n'avait pas de présence du tout — on pouvait plutôt le sentir par une absence inquiétante.
Mais à présent, elle ne cessait de s’intensifier, semblant sans limites. L'air dans le grand hall de la Tour d'Ébène devint d'un froid glacial, et Cassie sentit ses cheveux se hérisser. Mordret secoua la tête, son expression devenant calme et déterminée.
"Eh bien, ça n'a plus d'importance. Même si c'est le cas... je veux quand même tout donner. Allons jusqu'au bout, veux-tu, Cassia ?"
Elle pencha la tête, frappée par le fait que sa présence semblait devenir plus puissante.
Puis un éclair de compréhension la frappa comme la foudre.
Son expression changea subtilement, et elle se tourna lentement vers Mordret.
"Tes vaisseaux..."
Cassie comprit enfin ce qui tuait la myriade de ses vaisseaux à l'extérieur de la tour. Rien... rien ne les tuait. On ne les tuait pas.
Au lieu de cela, Mordret se contentait de récupérer les millions de fragments de son âme qu'il avait arrachés pour habiter la légion de corps volés.
Il se reconstituait à partir de ces fragments, assemblant son âme comme un puzzle.
Mais non, les âmes ne fonctionnaient pas ainsi. Les âmes étaient vivantes, tout comme les corps — lorsqu'elles étaient blessées, elles guérissaient, faisant repousser les morceaux perdus, avec du tissu cicatriciel recouvrant les anciennes plaies. Il n'y avait donc aucune place où ces fragments, que Mordret s'était arrachés dans un cruel acte d'auto-mutilation, puissent aller... et pourtant, il les absorbait malgré tout, forçant son âme à gonfler jusqu'à une taille effroyable, impossible.
La rendant plus profonde que même une âme Suprême n'était censée l'être.
Mordret sourit de travers.
"Ah, je vois que tu as enfin compris. C'est un pari désespéré, je te l'accorde — mais là encore, je suis assez désespéré en ce moment. Et je n’ai rien à perdre."
Cassie en resta bouche bée.
Elle se sentait trop secouée pour saisir pleinement les implications de ce qu'il faisait, encore moins les exprimer avec des mots.
La bataille... les choix étranges qu'il avait faits au sujet de ses Reflets... le timing de tout cela...
Sa voix trembla :
"...L'Apothéose."
Elle fit un pas en avant.
"Espèce de fou, tu tentes l'Apothéose !"
Mordret l'étudia un instant.
Puis il haussa les épaules avec un faible sourire.
"Quitte à y aller, autant y aller à fond, non ? Puisque je ne peux pas battre l'Être Onirique à ce jeu, la seule option est de renverser le plateau. Enfin... d'essayer de le renverser, du moins."
Ses Reflets l'entouraient, ayant pris sa propre forme.
Chacun d'eux avait été créé à partir de ses noyaux d'âme. Mais chacun d'eux avait aussi grandi depuis. Dans cette bataille également, ils avaient absorbé assez de fragments d'âme pour évoluer d'une Classe ou deux — en fait, Mordret les avait envoyés dans ces zones du champ de bataille où ils pourraient récolter la moisson la plus abondante de fragments d'âme, et non là où ils pourraient influencer le plus la bataille.
De plus, Mordret lui-même n’était pas resté inactif après les avoir créés. Même après avoir sacrifié tous ces noyaux d’âme pour créer ses Reflets, il avait encore réussi à s’élever une fois de plus au rang de Titan Suprême.
Sept noyaux d'âme brûlaient dans les profondeurs de l'âme Suprême de Mordret — autant que l'âme d'un être vivant pouvait supporter et endurer.
Les sept Reflets en partageaient bien davantage entre eux. Certains étaient des Monstres, d'autres étaient des Démons, d’autres encore avaient atteint une Classe encore plus élevée.
Regardant l'un d'eux, Mordret demanda d'un ton neutre :
"Sais-tu ce qui sépare les dieux des mortels, Chant des Déchus ?"
Elle resta silencieuse, ne sachant que répondre.
Ne recevant pas de réponse, il eut un petit rire.
"Moi non plus. Mais... je suis assez curieux de le découvrir."
Sur ces mots, Mordret tendit la main et brisa l'un de ses Reflets, l'absorbant — ainsi que les noyaux d'âme qu'il portait — de nouveau en lui.
Dans l'esprit de Cassie, les runes le décrivant scintillèrent et devinrent floues.