Chapitre 2 948
Chapitre 2948 – Au Seuil
Traducteur/Checker : Gray
Tous trois avancèrent parmi les cadavres flottants, saisis par une lourde et oppressante appréhension. Puis, ils atteignirent enfin des eaux claires et continuèrent d’aller de l’avant, vers la vague tache d’obscurité visible à l’horizon.
C’était là que Sunny avait affronté le Péché de Réconfort et s’était sauvé de devenir le Prince Fou... dans le Cauchemar. Bien sûr, nul autre que lui ne se souvenait désormais de cet affrontement. Pas même un reflet de sa lutte intérieure n’était resté, capturé dans les eaux du temps — tout avait disparu, effacé de l’existence.
Comme si cela n’avait jamais existé.
Tandis qu’ils marchaient, Sunny se remémora le dernier chapitre de son voyage vers le Puits des Souhaits.
Là-bas, dans l’obscurité, il avait rencontré une version future de lui-même. Son moi actuel, en somme — ou plutôt, un fantôme du Cauchemar de son moi actuel, invoqué par la nature particulière de l’Estuaire.
Sunny esquissa un pâle sourire.
Cela aurait été amusant de parler à son jeune moi et de vivre l’autre versant de cette conversation. Mais ce n’était pas destiné à arriver... cette conversation avait eu lieu dans le Cauchemar, après tout, tandis qu’il se trouvait à présent dans le véritable Tombeau d'Ariel.
Qu’avait-il dit, déjà, à son jeune moi, sot et naïf ?
Il avait invoqué le Masque de Weaver et avait menti en prétendant n’être qu’un simple Saint, tout en affirmant être la personne la plus honnête du monde.
Puis, il avait congédié le masque et avait dit à son jeune moi qu’il n’était ni vivant ni humain... seulement un fantôme d’une ombre perdue, conjurée par le Sortilège. Ce qui était vrai, car Sunny s’était tué à Godgrave pour devenir Suprême ; il était donc à présent une véritable Créature du Cauchemar — un être né de l’ombre d’un homme mort.
Quant au fait d’être perdu... eh bien, cela ne demandait aucune explication.
Au bout du compte, Sunny s’était dit à lui-même de faire demi-tour, parce que son jeune moi n’était pas prêt pour ce qui allait suivre. C’était une supplique sincère... les années de solitude et de désespoir qu’il avait connues après avoir perdu son destin avaient failli le pousser au bord du gouffre, après tout. La douleur et la tourmente de ces jours-là le hantaient encore, parfois.
Mais même en disant à son jeune moi de faire demi-tour, il aurait su que le jeune imbécile n’allait jamais écouter. En réalité, le fantôme du Cauchemar de Sunny ne voulait probablement pas vraiment que sa version plus jeune rebrousse chemin — Sunny savait, au fond, ce qu’il avait dû sacrifier et endurer pour devenir l’homme qu’il était aujourd’hui.
Ainsi, au final, il s’était contenté d’encourager son jeune moi à se hâter, parce que le Cauchemar touchait alors à sa fin. Nephis était déjà à Verge, brûlant le Premier Chercheur de ses flammes, à quelques instants de détruire son noyau... Sunny le savait parce qu’il avait déjà vécu la fin du Cauchemar lorsqu’il était plus jeune.
Et ainsi, son jeune moi avait continué d’avancer.
Ce fichu imbécile...
Le sourire de Sunny s’élargit un peu.
Et maintenant, je suis de retour.
La montagne sombre se dressait déjà devant eux.
C’était exactement comme il s’en souvenait — désolée et solitaire, couronnée de deux pics. L’un était brisé, et l’autre était aussi acéré qu’une lance. Une faille verticale fendait la base de la montagne, s’enfonçant profondément à l’intérieur.
Sunny s’arrêta dans l’ombre de la montagne et jeta un regard à ses compagnes.
Il demeura silencieux quelques secondes avant de dire :
"Nous n’irons pas plus loin."
Nephis et Ananke le regardèrent avec surprise.
"Pourquoi ça ?"
Sunny étudia la montagne, puis soupira.
"C’est une tombe. C’est... un lieu sacré. Je ne veux pas troubler la paix de celle qui repose là par une bataille acharnée."
L’Oubli était morte depuis longtemps, et Sunny n’était pas du genre à céder au sentimentalisme. Mais il avait senti la sincérité et le chagrin qu’Ariel avait mis à bâtir une tombe paisible pour sa sœur... et Weaver aussi. Le monde lui-même semblait pleurer la perte du daemon sans nom.
Sa vie comme sa mort étaient oubliées de tous ; cette tombe était donc la seule trace de l’Oubli encore présente dans l’existence.
Sunny connaissait ce sentiment. Ses parents avaient disparu eux aussi, et ils n’avaient même pas eu droit à des tombes. Tout ce qui marquait leur départ, c’étaient deux lignes gravées par leur fils dans un arbre solitaire...
Cet arbre poussait à présent dans la cour du Temple Sans Nom. Sunny savait ce qu’il ressentirait si quelque salaud le détruisait par accident en combattant, alors il se montrait réticent à affronter une Terreur Maudite à l’intérieur de la chambre funéraire.
Il regarda Ananke.
"En outre, je soupçonne que seuls ceux dont l’âme brûle de la Flamme de la Divinité peuvent entrer dans la montagne. Si j’ai raison, Ananke ne pourra pas nous accompagner à l’intérieur."
Sunny se tourna vers la montagne et ajouta :
"Nous attirerons le Vil Oiseau Voleur ici. Alors, préparez-vous au combat."
Les préparatifs ne prirent pas longtemps.
D’abord, Sunny invoqua depuis la Lanterne les ombres antiques du Royaume de l'Ombre et les manifesta, recouvrant une vaste étendue du lac d’une épaisse couche de matière solide — même s’ils pouvaient marcher sur l’eau en lui ordonnant de soutenir leur poids, combattre un puissant ennemi sur une surface aussi capricieuse n’était pas la meilleure des idées.
Pas plus que d’affronter le Vil Oiseau Voleur dans les airs, où il était chez lui. Certes, ils commenceraient très probablement la bataille dans le ciel — mais s’ils voulaient minimiser leur désavantage, ils devraient faire descendre la Terreur au sol dès que possible et poursuivre le combat là-bas.
Sunny manifesta le Manteau de Jade, se couvrant d’une carapace noire impénétrable. Son incarnation fut augmentée par les six ombres restantes, et les sept maillons de la Malédiction étaient à présent reliés en une chaîne, renforcée par le trait [Armement du Monde Souterrain] de son armure liée à l’âme.
Cette union sans couture d’une Mémoire liée à l’âme et d’une Mémoire liée à l’ombre était véritablement effrayante, mais Sunny avait la désagréable intuition que même leur puissance serait insuffisante dans la bataille à venir.
Serpent glissa le long de son bras et se manifesta sous la forme d’un redoutable odachi noir. Au même instant, Sainte et Tueuse s’élevèrent des ténèbres, prenant place derrière lui — l’une se tenant à sa gauche, l’autre à sa droite.
Puis, l’obscurité s’épaissit, et les rangs infinis de la Légion de l’Ombre défilèrent à la surface de l’Estuaire, se déployant face à la montagne solitaire.
...Comparés à Sunny, les préparatifs de Nephis et d’Ananke n’avaient rien d’aussi grandiose. Nephis se contenta d’invoquer la Bénédiction et d’expirer lentement, fermant les yeux pour préparer son esprit à la bataille. Ananke, quant à elle, congédia son manteau et invoqua à la place une armure légère — elle semblait faite d’une peau de baleine noire et luisante, décorée de morceaux de nacre et de fil azur.
Un harpon argenté façonné à partir d’une essence d’âme Suprême apparut dans sa main.
Et malgré tout cela, Sunny ne put s’empêcher de n’avoir qu’une seule pensée...
On va vraiment le faire.
Même après avoir bravé le Désert du Cauchemar et navigué dans l’obscurité immobile du Grand Fleuve, il avait du mal à croire qu’ils s’apprêtaient à combattre une Terreur Maudite — une divinité profane, bien plus puissante que toutes celles qu’ils avaient rencontrées auparavant, et particulièrement effroyable, qui plus est.
Sunny eut un ricanement intérieur.
Tiens, tiens, qui l’eût cru. J’ai vraiment peur.
Sunny avait l’habitude d’avoir peur de presque tout — bon nombre de choses étaient terrifiantes dans ce monde angoissant, à vrai dire. Mais peu à peu, il avait perdu sa capacité à être effrayé, comme si le quota de peur qui lui avait été attribué à la naissance s’était épuisé bien trop tôt.
Le Vil Oiseau Voleur, toutefois... il l’avait rencontré à l’époque où la peur lui tenait encore souvent compagnie, et le souvenir de ses serres transperçant son âme avait laissé une cicatrice. Cette cicatrice se faisait sentir à présent, lui donnant l’impression d’être à nouveau un jeune Maître impuissant face à une créature Maudite.
Mais un sentiment bien plus puissant que la froide appréhension d’affronter le Vil Oiseau Voleur s’emparait de lui.
Sunny n’arrivait pas non plus à croire qu’il était si près de retrouver son destin et d’être réintégré dans la mémoire des personnes qui lui étaient chères.
Ce qu’il avait désiré et dont il avait rêvé pendant tant d’années était tout près, à présent. C’était presque comme s’il pouvait l’atteindre et le toucher... comme s’il pouvait en goûter la saveur.
J’ai l’impression d’être prêt à tuer cent Terreurs Maudites, pourvu que cela me permette de récupérer ce que j’ai perdu.
Sunny expira lentement, purifiant son esprit de toute pensée superflue.
Dans le silence qui suivit, Ananke demanda avec prudence :
"Au fait, Seigneur Sunless... si je puis me permettre... comment, exactement, allons-nous attirer une Terreur Maudite hors de son repaire ?"
Il la regarda de côté et sourit.
"C’est facile."
Sur ces mots, il leva la main et invoqua une petite clochette argentée.
Tandis que sa sonnerie claire se répandait sur l’intégralité du lac de l’Estuaire, Sunny prit une profonde inspiration et cria aussi fort qu’il le put — et en tant que Suprême, il pouvait crier très fort :
"Hé ! Sors et affronte-moi, vil oiseau ! Espèce de vermine répugnante ! Espèce de volaille dégénérée ! Ou bien tu as peur de montrer ton affreux visage ici, hein ?! Viens me chercher, misérable poulet !"
Nephis et Ananke le fixèrent avec des expressions étranges.
Malgré leur manque de conviction, ils n’eurent toutefois pas à attendre longtemps avant d’obtenir une réponse.
Même si cette réponse n’était pas celle à laquelle ils s’attendaient.