Chapitre 2 941
Chapitre 2941 – Maillon Faible
Traducteur/Checker : Gray
Cassie sentit chacun des os de son corps se briser, les éclats acérés transperçant sa chair et jaillissant de sa peau déchirée dans un torrent de sang.
Quelques secondes auparavant — ou plutôt, à l’instant présent — elle s’était jetée au sol, roulant à travers le cercle runique brisé. Puis, dans un hurlement assourdissant, un énorme boulet de canon frappa le sol à des centaines de mètres, pulvérisant des dizaines de vaisseaux de Mordret en une brume sanglante.
Projetant un nuage d’obsidienne fragmentée dans les airs, il rebondit vers l’avant et fusa à travers l’espace où Cassie s’était tenue une seconde auparavant, avant de s’écraser contre le mur de la Tour d’Ébène et de se désintégrer en une violente conflagration de lumière, de chaleur et d’éclats métalliques.
L’onde de choc la submergea comme un fantôme de l’Écrasement, faisant gémir Cassie.
Pendant tout ce temps, Mordret resta immobile.
Il ne cilla même pas lorsque le boulet de canon siffla à ses oreilles, le vent soulevé par son passage faisant virevolter ses cheveux. Il ignora également l’explosion et l’onde de choc, encaissant leurs assauts sans broncher.
Les défenses de l’Île d’Ébène cédaient lentement, mais il semblait n’en être nullement troublé. Son attention, au contraire, était entièrement vouée à la grande bataille qui faisait rage tout autour d’eux.
Sur les îles voisines, les grandes armées de l’humanité étaient enlacées dans un combat féroce contre les vaisseaux qui jaillissaient des reflets. Dans le Jardin Nocturne, Noctambule et ses Saints repoussaient les incarnations du Roi de Rien — leur propre puissance n’aurait peut-être pas suffi à repousser son assaut impitoyable, mais le navire titanesque les aidait.
Les vaisseaux de Mordret étaient lentement engloutis par les ponts du Jardin Nocturne, se noyant dans le bois vivant tandis que leur chair se dissolvait et devenait la nourriture de l’ancienne coque.
La bataille dans le Ciel Supérieur et le Ciel Inférieur avait atteint une impasse, les deux forces s’éradiquant mutuellement avec une détermination glaciale et impitoyable.
Cassie imaginait que ce n’était pas facile de mourir cent fois à chaque battement de cœur… elle était bien placée pour le savoir, après tout, ayant connu une myriade de morts par le passé à cause de son Aspect.
Les vaisseaux de Mordret étaient fauchés, déchirés, brûlés, écrasés, digérés vivants par le bois vivant du Jardin Nocturne... la douleur qu’il endurait en silence devait ressembler à un océan, et pourtant Mordret ne semblait y prêter aucune attention.
Il avait rejeté le masque d’humain qu’il portait d’ordinaire, révélant sa véritable nature, froid et dépourvu de sentiments.
...Sur l’Île d’Ivoire, tout était mort, et seul Asterion se tenait au bord, parmi les cadavres, regardant en contrebas avec un faible sourire. Le carnage d’en bas se reflétait dans ses yeux dorés, donnant l’impression qu’un sang divin s’écoulait comme une rivière.
La bataille cataclysmique était vaste et complexe, composée d’innombrables éléments en mouvement. Tous s’influençaient, créant un équilibre délicat et fragile — un ordre terrifiant dissimulé sous une mer profonde de chaos et de carnage.
L’issue de la bataille ne pouvait pas encore être déterminée, mais si les plateaux de l’un de ces éléments basculaient brutalement en faveur d’un camp, tous les autres s’effondreraient comme un château de cartes.
À présent, il était déjà clair que l’élément décisif de la bataille — et de la guerre sanglante entre le Domaine Miroir et le Domaine de la Faim — résidait dans les affrontements furieux qui faisaient rage sur les sept chaînes célestes.
Là, les forces de l’humanité repoussaient Mordret, puis étaient repoussées à leur tour. Les sept Reflets empêchaient les renforts d’avancer, ravageant les soldats de l’humanité sur les îles lointaines, tandis que, sur les chaînes elles-mêmes, les plus puissants champions de l’humanité massacraient par dizaines les vaisseaux détestables du Roi de Rien.
Et pourtant, aucun d’eux ne parvenait à obtenir un avantage décisif et à atteindre l’Île d’Ébène, ni même à progresser loin sur les chaînes oscillantes et gémissantes...
Sauf Morgan, qui se rapprochait de plus en plus de l’extrémité de la chaîne qu’on l’avait envoyée conquérir, malgré tous les puissants vaisseaux que Mordret avait lancés contre elle.
Le vaste fleuve de métal liquide s’était mué en une bête gargantuesque, changeante à l’infini, dont le corps semblait fait à la fois d’acier en fusion et d’innombrables lames acérées comme des rasoirs. Elle déchirait les vaisseaux de Mordret telle une incarnation vivante du concept de séparation, laissant derrière elle la vaste étendue de la chaîne luisante de sang.
Lorsque Mordret attaquait la Bête-Lame, son corps ondulait et s’écoulait de manière imprévisible, contournant les assaillants, puis redevenant un tourbillon de lames pour les massacrer.
L’avancée de Morgan semblait inéluctable... du moins, maintenant que Mordret était dispersé, engagé dans d'innombrables autres fronts.
Elle se trouvait déjà sur le seuil de l’Île d’Ébène, après avoir taillé un chemin sanglant à travers la masse de vaisseaux. Derrière elle, ceux qui avaient échappé à la lame étaient pris dans une mêlée chaotique avec les soldats Éveillés et les Saints qui suivaient Morgan.
Elle s'était frayé un chemin, devançant largement ses troupes pour leur éviter de devenir des pertes collatérales dans la lutte contre les vaisseaux les plus puissants du Roi de Rien. Et désormais, quelques dizaines de mètres seulement la séparaient des rivages d'obsidienne de l'Île d'Ébène.
Si Morgan parvenait à y établir une tête de pont, la balance de la bataille pencherait irrémédiablement en faveur du Domaine de la Faim.
Cassie se releva, se tournant pour faire face à la direction où Morgan avait repris sa forme humaine, et s’élança pour abattre les derniers vaisseaux de Mordret qui se dressaient entre elle et son objectif.
C’est alors qu’un affreux gémissement glacial noya le vacarme cacophonique de la bataille, et que toute l’île trembla, projetant Cassie à terre.
Non...
Loin derrière Morgan, un maillon de la chaîne qu’elle avait conquise se courba, puis céda et commença à se défaire. Elle se figea un instant, puis jeta un regard en arrière, là où une litanie de cris s’éleva au-dessus de la chaîne qui se rompait.
La chaîne céleste se rompit.
Cassie le sentit — un instant d’hésitation qui cloua Morgan sur place, même s’il n’avait duré qu’une fraction de seconde. Morgan jeta un coup d’œil à la chaîne qui se rompait, puis vers le rivage de l’Île d’Ébène, qui était si terriblement proche.
Une soif de sang vicieuse brilla dans ses yeux vermillon, et un sourire froid tordit ses lèvres.
...Puis, avec un juron, Morgan se retourna et redevint un fleuve de métal liquide.
Elle se rua en arrière sur la chaîne qui se rompait, à une vitesse stupéfiante, tournoyant autour d’elle comme un torrent d’acier.
Puis, atteignant le maillon brisé, Morgan se projeta dans les airs.
La masse tourbillonnante de métal liquide franchit la brèche qui s’élargissait rapidement entre les deux extrémités rompues de la chaîne...
Et les relia.
Ayant saisi les deux bouts, Morgan tordit son immense corps en un anneau d’acier fluide, portant l’insondable poids de la chaîne céleste pour empêcher ses soldats de plonger dans le Ciel Inférieur.
"Repliez-vous ! Repliez-vous, bande d'imbéciles, bon sang !"
Sa voix résonna depuis la chaîne elle-même, portée par les vibrations de son métal infini. C’était comme si le monde lui-même parlait, ordonnant aux soldats de se hâter de retraverser le grand gouffre de la Déchirure.
Et c'est ce qu'ils firent.
Debout dans l’ombre de la Tour d’Ébène, Mordret sourit faiblement, puis retira également ses vaisseaux.
La septième chaîne céleste devint bientôt complètement vide.
C’est alors qu’Asterion laissa échapper un léger soupir...
Et finit par faire un pas hors du bord de l'Île d'Ivoire.