Chapitre 2 933
Chapitre 2933 – Roi du Peuple du Fleuve
Traducteur/Checker : Gray
Avant même que Sunny ait eu le temps de se faire à l'idée de rencontrer Ananke — la vraie Ananke, celle qui n'avait jamais rencontré le Prince Fou, et qui, par conséquent, n'avait jamais voyagé avec Sunny et Nephis — il se retrouva dans le salon d'une mystérieuse nef, où l'on le régala de thé, de vin et de mets délicieux.
Ananke avait même utilisé la même boîte laquée enchantée et la même vaisselle que dans le Cauchemar. La similitude avec leur toute première rencontre était tout simplement trop singulière... elle donnait à Sunny l'envie de méditer sur les rouages par lesquels le Sortilège animait ses fantômes, et de se demander si sa connaissance de tout ce qui touchait au passé reposait sur sa capacité à sonder les Fils du Destin.
Cependant, sur l'instant, il n'était guère d'humeur aux spéculations philosophiques.
Se souvenant à peine de toucher à son assiette, il se contenta de fixer Ananke, à la fois stupéfait et débordant de joie.
Presque en extase.
C'était exactement comme Nephis l'avait dit — ils n'avaient pas passé tant de temps que cela avec l'Ananke dans le Cauchemar, mais la vieille prêtresse occupait une place particulière dans le cœur de Sunny. Sa perte l’avait particulièrement affecté, tout comme Nephis.
Ainsi, la revoir l'emplissait de bonheur.
Assez, même, pour étouffer sa curiosité un court instant et le dissuader de poser la moindre question.
Ananke les observait avec une pointe de révérence et d'émerveillement... et de curiosité, elle aussi. Sunny et Nephis, eux non plus, ne pouvaient détacher leur regard d’elle.
Finalement, elle eut un petit rire.
"Ananke de Weave... voilà bien longtemps que personne ne m'a appelée ainsi. Weave a été détruite il y a des siècles, après tout... des milliers d'années ? Je suis surprise que vous connaissiez ce nom ancien, mon seigneur et ma dame."
Sa voix était toujours chaude et lumineuse, mais, l'espace d'un bref instant, elle trahit une mélancolie empreinte de regret, comme si elle se souvenait d'une blessure profonde dont la cicatrice s’était refermée depuis longtemps.
Sunny et Nephis échangèrent un regard.
Au bout du compte, ce fut Sunny qui parla :
"Je suis Sunless, et voici Nephis. Inutile d'employer des honorifiques en nous parlant... nous sommes du même Rang, après tout."
En effet, c'était vrai. Il le voyait avec une clarté absolue lorsqu'il plongeait son regard dans l'âme d'Ananke — là, un noyau d'âme radieux brillait comme un soleil d'été. Elle était Suprême à présent, tout comme eux deux.
Ananke demeura quelques instants sans rien dire, puis sourit.
"Oh, je ne saurais le faire. Vous êtes les élus de Weaver, après tout... Seigneur Sunless, Dame Nephis."
Il soupira.
"Comment est-ce possible ? Tu étais déjà porteuse du Sortilège du Cauchemar alors qu’il n’en était qu’à ses balbutiements... sa gardienne, même, ou du moins une descendante de ses gardiens. Maintenant qu'il a pleinement mûri, tu ne devrais pas être différente de Nephis. Autant une Enfant de Weaver qu'elle l'est, en vérité."
Ananke le regarda, une lueur de confusion dans ses yeux d'azur, puis haussa légèrement les épaules.
"Je ne saurais le dire, Seigneur Sunless. Nous ne savions rien de ce qui se passait hors du Tombeau d'Ariel après y être entrés... nous ne pouvions qu'espérer que la promesse que Weaver nous avait faite serait tenue, et que les Enfants de Weaver sauveraient tout le monde de la Condamnation."
La promesse de Weaver était le Sortilège du Cauchemar, et la Condamnation dont elle parlait était la Corruption qui se répandait... le Cauchemar du Dieu Oublié.
Ananke hésita quelques instants, puis demanda prudemment :
"Alors… comment ça se passe, mon seigneur et ma dame ? Vous sauvez tout le monde de la Condamnation, entre autres ?"
Elle devait être terriblement curieuse à leur sujet. En vérité, Nephis et Sunny avaient dû lui paraître des créatures mythiques — ils venaient de l'extérieur du Tombeau d'Ariel, après tout, un lieu légendaire pour le Peuple du Fleuve.
Sunny toussota.
"Eh bien..."
Il pesa ses mots un moment, puis haussa les épaules.
"Là-dehors, c'est l'Âge du Sortilège du Cauchemar. Tous les royaumes sont dévorés par la Corruption, et seul le Royaume de la Guerre tient encore debout. Il reste plusieurs milliards d'humains en vie — la plupart sont des gens ordinaires, quelques-uns sont des guerriers Éveillés. Parmi ces guerriers, Nephis et moi sommes deux des plus puissants... mais notre force est tragiquement insuffisante face à ce qui s'annonce. Voilà pourquoi nous sommes venus au Tombeau d'Ariel. Pour avoir une chance de devenir plus forts."
Sunny marqua une pause d'une seconde.
"Mais le Grand Fleuve n'est pas tel que nous nous attendions à le trouver."
Nephis prit enfin la parole, d'une voix réservée :
"Tu ne semblais pas surprise de nous voir, Ananke. Comment as-tu su venir nous accueillir ? Dusk t’a-t-elle envoyé un message à travers un rêve ?"
Dans le Cauchemar, Ananke avait reçu un message en rêve — c'était ainsi qu'elle avait pu rencontrer Sunny et Nephis sur son ketch. Ils avaient supposé que c'était Dusk de Grâce Déchue, la dernière sibylle du Peuple du Fleuve, qui avait envoyé le message... mais, en réalité, ils n'en savaient rien. Cela aurait pu être Tourmenteuse, à la place.
Cela aurait même pu être le Prince Fou lui-même.
Tourmenteuse et le Prince Fou n'existaient plus, donc...
Ananke les regarda avec surprise.
"Dusk de Grâce Déchue ? Non... elle est morte bien avant la destruction de Weave. Dusk fut la dernière sibylle à succomber à la Souillure ; ses funérailles grandioses devaient donc marquer la fin du Peuple du Fleuve. Mais au lieu de cela, elles ont ouvert la voie à un nouveau commencement."
Elle jeta un coup d’œil autour d’elle dans la cabine-salon, comme pour s’imprégner de la scène.
La cabine était vaste et confortable, aménagée et décorée d'une manière que seuls les lieux habités pouvaient avoir. Il était évident qu'Ananke avait fait de la mystérieuse nef sa demeure, après y avoir vécu de longues années.
Elle sourit.
"Non... c'est ce voyou, le Roi Cronos, qui m'a promis que vous viendriez un jour. À condition que je tienne assez longtemps."
Ananke regarda au loin, son sourire se chargeant de nostalgie.
"Cronos est aussi celui qui a construit ce navire... le Tue-Temps."
Elle demeura silencieuse quelques instants, puis soupira.
"Les sibylles guidaient et protégeaient le Peuple du Fleuve, voyez-vous. Alors, lorsque la dernière d'entre elles tomba, le Peuple du Fleuve perdit sa voie. Il aurait pu rester égaré... ou se frayer un nouveau chemin. Cronos était un jeune homme lorsque Dusk de Grâce Déchue périt, et, pour cette raison, il voyait plus loin que ceux qui étaient plus âgés et plus sages que lui. Son esprit était vif et souple, et son Aspect lui accordait des pouvoirs sur l'essence du Grand Fleuve... sur le temps. Ainsi, il imagina un chemin vers le salut."
Sunny cligna des yeux à plusieurs reprises.
"Cronos ? Le morveux de Grâce Déchue, Cronos ?"
Parlait-elle de ce jeune garçon qui suivait Sunny partout, lui posant sans cesse des questions idiotes et feignant un étonnement comique à chaque fois qu’il entendait une réponse ?
Ananke hocha la tête.
"Oui. Ce morveux est finalement devenu le Roi Cronos, le premier Suprême issu du Peuple du Fleuve... et, à vrai dire, il n'a sans doute jamais cessé d'être un morveux. La description convient donc."
Elle eut un petit rire.
"Mais avant cela, il a construit ce navire — un navire capable de naviguer sur le Grand Fleuve, affranchi de la tyrannie du temps. Le navire qui permit au Peuple du Fleuve de parcourir les courants comme s'ils étaient des Étrangers."
Elle secoua la tête, souriante.
"Cronos rassembla un équipage hétéroclite de puissants champions issus des dernières colonies humaines du Grand Fleuve. Certains venaient de Grâce Déchue et d'autres cités bâties par les sibylles, certains étaient des descendants des Étrangers que le Roi-Serpent avait amenés dans le Tombeau d'Ariel... certains venaient même des dernières tribus restantes des Nomades du Fleuve."
Le sourire nostalgique d'Ananke s'élargit légèrement.
"J'ai navigué, moi aussi, sur le Tue-Temps, sans toutefois en faire partie de l’équipage. C'est simplement que Cronos avait besoin d'une Façonneuse, et il est donc venu à Weave à ma recherche."
Elle se tut, et son sourire s'effaça lentement, remplacé par une expression sombre.
"Mais pendant tout ce temps, la Souillure se répandait comme une peste, grignotant le Grand Fleuve depuis les confins lointains de l'antique passé — depuis Verge. Le Premier Chercheur gagnait en puissance, et les Souillés devenaient plus nombreux. Les Nomades du Fleuve allaient bientôt être éradiqués. Les cités humaines allaient tomber, elles aussi. Même Weave s'effondrait lentement sous l'assaut des horreurs déchirantes du lointain futur... de votre époque, peut-être."
Ananke soupira et détourna le regard.
"Finalement, Cronos de Grâce Déchue atteignit la Suprématie et devint le Roi Cronos. Les humains du Tombeau d'Ariel se rallièrent alors sous les bannières de deux Suprêmes — lui et le Roi-Serpent. Cependant, même s'ils étaient alliés, ils ne s'accordaient pas sur tout. Le Roi-Serpent voulait détruire le Premier Chercheur, tandis que Cronos... Cronos pensait que si le Premier Chercheur pouvait être détruit, les sibylles l'auraient détruit depuis longtemps."
Sunny haussa un sourcil.
"Quel était son plan, alors ?"
Ananke eut un petit rire.
"Cronos ? Eh bien... il voulait survivre."
Elle resta silencieuse un instant, puis dit d'un ton lointain :
"Le plus grand obstacle auquel Daeron et Cronos ont dû faire face était que le Peuple du Fleuve ne pouvait pas être rassemblé en une armée. Leurs cités étaient trop éloignées, à ce stade, et il aurait fallu d'innombrables générations pour les réunir. Le nombre d’Étrangers avait diminué, lui aussi, et même la grande puissance des vagabonds Transcendants de la Mer du Crépuscule ne suffisait pas à aider Daeron à assiéger Verge. Et même si le Tue-Temps était là pour naviguer sur le Grand Fleuve, il ne pouvait transporter qu'un nombre limité de guerriers sur son pont."
Nephis fronça les sourcils.
"Alors, qu'a fait Cronos ?"
Ananke les regarda et esquissa un pâle sourire. Elle demeura silencieuse un moment, puis dit d'un ton neutre :
"Quoi d'autre ? Il a brisé le Grand Fleuve."