Chapitre 2 934
Chapitre 2934 – Forteresse du Temps
Traducteur/Checker : Gray
Sunny et Nephis oublièrent la nourriture, le vin et le thé.
Ce calme inquiétant, ce silence, ce vide absolu... était-ce l’œuvre d’un humain ? D’un Suprême issu du Peuple du Fleuve ?
"Comment ?"
Peu de temps auparavant, Nephis avait déclaré qu’ils ne comprenaient pas la magie divine d’Ariel, le Démon de l’Effroi, et qu’ils ne pouvaient donc pas savoir comment le Grand Fleuve avait été arrêté.
Et pourtant, Cronos semblait avoir compris.
Ananke eut un petit rire.
"À cela, je ne peux pas répondre. Je connaissais Cronos mieux que la plupart, mais même moi, je ne savais pas ce qui se passait dans sa tête. Par moments, on aurait dit que personne ne le savait, pas même Cronos. Son esprit brillant était imprégné du passé, du présent et du futur. Les choses qui s’étaient déjà produites pour nous autres lui étaient parfois un mystère, et celles qui devaient encore se produire lui semblaient être un lointain souvenir. Ses idées étaient toujours extravagantes, et ce que tout le monde jugeait impossible n’était souvent, pour lui, rien d’autre qu’une énigme fascinante."
Son sourire s’éteignit légèrement.
"On avait souvent l’impression qu’il était perdu dans son propre esprit, là-bas, au bout... ah, mais je brûle les étapes. D’abord, Cronos avait un problème, et il trouva un moyen de le résoudre. Il emmena ses camarades et navigua au-delà de Verge, dans l’Estuaire — et là, il fit quelque chose pour briser le cycle du Grand Fleuve. Il l’arrêta."
Elle regarda Sunny et Nephis avec une expression ironique.
"Et, comme ça, le peuple du Fleuve ne fut plus divisé. Nous n’étions plus enchaînés à nos cités, et lorsque les Souillés attaquèrent, nous avions le choix entre battre en retraite — ou de lancer notre propre attaque. Il y eut des hésitations, bien sûr, mais, finalement, nous avons tous décidé d’abandonner les eaux où nous étions nés. Même si... nous, le peuple de Weave, avons hésité le plus longtemps."
Ananke soupira.
"À ce moment-là, j’avais quitté depuis longtemps le Tue-Temps et j’étais rentrée chez moi pour reprendre ma place de Prêtresse. Weave était constamment attaquée, et chaque bataille que nous remportions nous coûtait très cher. Pourtant, nous répugnions à abandonner la cité où nos anciens avaient été exilés et à rejoindre ceux qui les avaient chassés. Mais, à la fin, la guerre contre les horreurs de l’avenir devint trop intenable, et nous nous préparâmes à naviguer vers le passé... ce qui avait été le passé, du moins, avant que le Fleuve ne meure."
Sunny bougea légèrement.
"Nephis et moi avons navigué devant les ruines de Weave en venant ici. Nous avons vu les traces de la bataille... qu’est-ce qui l’a détruite, au final ?"
Ananke regarda au loin, une expression sombre se dessinant sur son beau visage. Elle demeura silencieuse un moment, puis inspira profondément.
"Cela, nous ne le savons pas non plus. Le dernier jour que nous passâmes à Weave avant de l’abandonner pour toujours, un essaim de Corrompus, bien plus terrifiant que tout ce qui nous avait attaqués jusque-là, s’abattit sur nous comme une malédiction. La bataille fut désespérée... je menai nos guerriers pour contenir l’ennemi tandis que ceux qui ne pouvaient pas se battre prenaient la fuite. Nous comptions rompre les amarres des Maisons de la Jeunesse et les utiliser comme des navires pour descendre le courant, mais il fallait du temps pour que les gens les atteignent."
Son expression se fit lointaine tandis qu’elle se remémorait la bataille désespérée d’un passé antique.
"Nous réussîmes, au bout du compte. Nous retardâmes l’ennemi assez longtemps pour que les Maisons de la Jeunesse prennent le large. Mes guerriers battirent en retraite eux aussi — ou, du moins, essayèrent. Nous étions à la périphérie de la cité, assiégés de toutes parts et à quelques minutes seulement d’être anéantis, quand cela arriva. Le ciel sembla onduler, et une immense obscurité s’échappa des fissures apparues dans son étendue azurée, telle une inondation. Puis, quelque chose de sombre et sans forme plongea dans le Fleuve, transperçant le cœur de la cité — l’île où se dressait le Temple du Sortilège du Cauchemar."
Elle pâlit un peu, puis secoua la tête avec un lourd soupir.
"La destruction causée par l’impact fut si dévastatrice que la majeure partie de la cité fut instantanément brisée et engloutie. C’était déchirant, de voir Weave se noyer sous mes yeux... mais, en même temps, les Corrompus l’avaient déjà submergée. Ainsi, ce furent eux qui souffrirent le plus du cataclysme — en vérité, la plupart furent mis en pièces et tués par l’onde de choc. C’est pour cela que mes guerriers restants et moi parvînmes finalement à nous échapper."
Sunny fronça les sourcils.
"Était-ce une autre abomination venue de l’amont ? Quel était son Rang ? Sa Classe ?"
Ananke secoua la tête.
"Je ne saurais le dire. Cette chose avait toujours existé dans le Tombeau d'Ariel, apparaissant une fois toutes les quelques générations, traversant le ciel comme une comète faite de terreur pure — même si elle commença à apparaître plus souvent après la mort du Grand Fleuve. Mais personne ne parvint jamais à voir ce qui se cachait sous l’obscurité tourbillonnante qui l’entourait. Les gens l’appelaient le Vagabond des Ténèbres et croyaient qu’il s’agissait d’un présage de grande destruction. Peut-être était-ce bel et bien un être Corrompu d’une puissance immense, ou peut-être n’était-ce que la manifestation de l’agonie du Fleuve. Un symptôme des murs du royaume qu’Ariel avait créé, lentement en train de se défaire."
Elle haussa les épaules.
"Peut-être traverse-t-il le ciel au-dessus de nous en cet instant même... seulement, les soleils ayant disparu, nous ne pouvons pas le voir passer."
Elle détourna le regard, comme si elle se souvenait du passé.
"Le Vagabond des Ténèbres apparut aussi avant le siège final de Verge. Et ce siège se termina, en effet, par une dévastation immense et irrévocable. Alors, peut-être était-ce vraiment un mauvais présage."
Ananke soupira et reporta son regard sur Sunny et Nephis.
"Après que le Roi Cronos eut arrêté le Fleuve, tous les humains qui restaient en vie dans le Tombeau d'Ariel finirent par habiter une seule cité — Grâce Déchue. Grâce Déchue était le dernier bastion du Peuple du Fleuve, dressé face à Verge comme un ennemi mortel. Seulement, comme je l’ai mentionné, ses deux Souverains n’étaient pas d’accord sur ce qu’il fallait faire. Daeron voulait assiéger Verge, tandis que Cronos voulait créer une forteresse imprenable que les Souillés ne pourraient jamais franchir. Une forteresse du temps. Un refuge sûr… une arche pour résister à la tempête éternelle."
Elle laissa échapper un soupir.
"Au bout du compte, la plupart du Peuple du Fleuve choisirent de suivre un Étranger plutôt que leur propre Roi. Ils choisirent de suivre Daeron et les parangons de la Mer du Crépuscule au combat... et ils perdirent."
L’expression lointaine d’Ananke trahit une pointe de chagrin.
"Cronos avait raison, finalement. Le Premier Chercheur ne pouvait pas être détruit. Au contraire, tout ce qui le touchait était détruit — était Souillé. D’innombrables personnes perdirent la vie, et bien d’autres encore succombèrent à la Corruption. Les meilleurs d’entre nous périrent lors du premier siège de Verge. La guerre continua longtemps après cela, bien sûr. Le Roi-Serpent assiégea la cité maudite plusieurs fois encore, mais il ne parvint tout simplement pas à tuer le Premier Chercheur. Sa gloire, sa ruse, son courage... tout cela s’acheva dans le désespoir."
Elle baissa les yeux.
"Trop des nôtres mouraient, et trop peu naissaient. Nous ne faisions que nous affaiblir et nous raréfier, tandis que les Souillés devenaient plus forts et plus nombreux. En l’espace d’une seule génération, le Peuple du Fleuve atteignit le seuil de l’anéantissement. Ce fut le crépuscule de notre civilisation... et, enfin, tout prit fin lorsque le Roi-Serpent lui-même fut infecté par une graine de Corruption lors de son dernier combat contre le Premier Chercheur."
Ses yeux se firent rêveurs.
"Il n’y succomba pas immédiatement — mais, à ce moment-là, sa fin était inévitable. C’est alors que Daeron et Cronos s’allièrent enfin à nouveau. Et, ensemble… ils atteignirent enfin leur but."
Elle expira lentement, puis dit d’un ton endeuillé :
"Ils détruisirent le Premier Chercheur. Ils effacèrent la Souillure de l’existence, et réduisirent Verge en ruines."
Sunny en resta totalement stupéfait un instant. Il en oublia même de respirer.
"Quoi ? Comment ?"
Ananke sourit tristement.
"Nous les avons affamés."
Elle regarda la nourriture délicieuse disposée sur la table et soupira.
"Cronos n’avait jamais réussi à construire son arche. Mais, au final, il le fit... il la bâtit avec les os du Roi-Serpent. Et aussi à partir de sa Mer de l’Âme. Daeron aida Cronos à concevoir la sorcellerie et se sacrifia pour en former les murs. Quant à Cronos... Cronos sacrifia le temps qui lui restait. Ils bâtirent un royaume miniature à l’intérieur du royaume d’Ariel, un royaume qui pouvait exister hors du temps pendant un moment — et ainsi, nous nous y cachâmes et nous attendîmes. Le Peuple du Fleuve abandonna le Grand Fleuve, le laissant à son ennemi. Aux Souillés... et, sans humains à dévorer, les Souillés moururent de faim."
Ananke eut un petit rire.
"Rien ne pouvait toucher le Premier Chercheur sans devenir Corrompu. Alors, qu’est-ce qui pouvait détruire le Premier Chercheur ?"
Elle soupira.
"Les Corrompus... les Corrompus le pouvaient. Privés de toute source de nourriture, ils finirent par se tourner vers la plus grande source de subsistance qui restait sur le Grand Fleuve — vers la vaste et abominable mer de chair qui les avait créés. Les Souillés dévorèrent le Premier Chercheur et, au final, finirent par se dévorer les uns les autres. Il ne resta d’eux que des os."
Ananke regarda Sunny et Nephis et sourit avec nostalgie.
"Voilà comment la Souillure fut détruite."