Chapitre 2 931
Chapitre 2931 – Chaînes Oscillantes
Traducteur/Checker : Gray
Éclipsée par l'ombre de la Tour d'Ébène, déversant son essence dans le réseau runique destiné à la protéger de la grande armée de l'humanité, Cassie — la sorcière qui avait trahi les siens pour aider l’infâme boucher, Mordret de Nulle Part — inspira profondément, puis fit appel à son Aspect.
Elle recourait à quelque chose qu’elle s’était interdit de faire au lendemain de la victoire retentissante d’Asterion sur le Domaine du Désir. Elle plongeait ses mains dans le cœur de ceux dont sa Capacité Dormante avait été témoin et y laissait sa marque.
Aveugle et mutilée, elle ouvrait une myriade d’yeux pour contempler la bataille finale de cette guerre amère depuis d’innombrables points de vue.
Autrefois, Cassie ne pouvait marquer que ceux avec qui elle avait partagé un contact physique. Mais elle apprenait, elle aussi, à mieux utiliser son Aspect. Elle atteignait de nouveaux degrés de maîtrise sur ses pouvoirs, perfectionnant lentement son art.
Et à présent, elle pouvait enfin voir.
Bien sûr, elle se rendait également vulnérable à Asterion et à sa sinistre autorité. Mais puisque tous étaient déjà tombés sous l’emprise du monstrueux Suprême, cela importait peu — d’autant plus que la bataille toucherait à sa fin bien avant que son esprit ne soit irrémédiablement infecté par son pouvoir insidieux.
Ainsi, Cassie vit.
Elle fut témoin.
Un grand essaim d’Échos et d’abominations ailées s’éleva des îles entourant la Tour d’Ébène, se précipitant au-dessus du gouffre comme un vaste nuage de ténèbres. Leur avancée semblait imparable, et pourtant, Mordret ne semblait pas s’en soucier. Il les regarda traverser en silence le ciel lilas, ses yeux semblables à des miroirs reflétant le désastre qui approchait avec une pointe de désintérêt.
Si un tel essaim avait été invoqué pour défendre l’Antarctique, la Chaîne des Cauchemars aurait été noyée dans le sang des Créatures des Cauchemars. S’il avait été invoqué en Amérique, l’humanité n’aurait pas perdu l’hémisphère occidental de sa propre planète. Une simple fraction de l’essaim aurait déferlé sur le Rivage Oublié, sauvant ainsi tous les Dormeurs de la Cité Noire...
Mais aujourd’hui, ce n’était qu’un lever de rideau d’une bataille bien plus terrifiante.
Une diversion destinée à masquer la véritable attaque.
Lorsque les combattants aériens du Domaine de la Faim atteignirent la moitié du trajet vers l’Île d’Ébène, Mordret réagit enfin. Ses vaisseaux se mirent en mouvement, déchirant le ciel d’un barrage d’attaques à distance capable d’anéantir un monde.
Ceux d’entre eux qui avaient jadis été humains prirent pour cible l’ennemi, faisant appel à leurs Aspects et activant une mer d’enchantements tissés dans leurs Mémoires. La plupart, cependant, avaient été des Créatures du Cauchemar ; les attaques qu’ils déchaînèrent étaient donc sinistres et monstrueuses.
D’un côté de l’Île d’Ébène, un long bras noir s’étira depuis la colline gigantesque de cheveux sombres. Une main d’un réalisme inquiétant saisit une énorme dalle d’obsidienne et la serra, faisant courir des fissures à la surface de la pierre indestructible. Puis la créature se dressa, révélant son visage gargantuesque et hideux.
L’abomination simiesque lança l’énorme rocher dans la tempête qui approchait, déclenchant un ouragan et provoquant un bang sonique assourdissant qui fit trembler le ciel.
De l’autre côté de l’île, un vaisseau abominable ressemblant à une tique géante leva vers le ciel son ventre gonflé ; une myriade de formes se mouvait sous la peau grise selon un motif macabre. Puis des dizaines de milliers d’orifices saignants s’ouvrirent à sa surface, et quelque chose en jaillit à une vitesse prodigieuse, emplissant l’air d’un bourdonnement glacial.
C’étaient des millions de guêpes répugnantes quittant leur nid et fendant le ciel comme des balles douées de conscience. Leurs ailes étaient aussi tranchantes que des rasoirs, et leurs mandibules étaient couvertes d’un venin mortel. Elles déchiquetaient tout ce qui se trouvait sur leur passage, et bientôt le ciel fut baigné de sang, une tempête d'étincelles éthérées tourbillonnant dans les vents violents.
Tandis que le sang et la lumière emplissaient le Ciel Supérieur comme une tempête effroyable, le sang versé dans le Ciel Inférieur demeurait invisible. Là, une autre sorte de guêpes s’était heurtée aux forces cachées qui approchaient l’Île d’Ébène sous le couvert des ténèbres. Elles étaient énormes et absolument létales, leurs corps translucides presque invisibles dans le vide sans lumière qui reposait sous les Îles Enchaînées.
D’innombrables autres vaisseaux du Roi de Nulle Part éradiquaient également le grand essaim. Beaucoup étaient eux-mêmes ailés, s’élevant dans le ciel pour aller à la rencontre de l’ennemi. Quel que soit l'endroit où l'on se trouvait.... sa Volonté se heurtait à la Volonté de l’Être Onirique, faisant naître des ondulations dans le tissu de l'existence.
Cassie prit une inspiration tremblante, contrôlant le réseau défensif pour faire le peu qu’elle pouvait dans cette bataille cataclysmique entre deux géants inhumains.
Alors que le grand essaim d’Échos et d’abominations envoûtées se ruait vers l’Île d’Ébène, détournant l’attention de ses défenseurs, l’assaut véritable commença.
Au loin, de l’autre côté du vaste gouffre de la Déchirure, les armées de l’humanité avancèrent. À mesure qu’elles progressaient, posant le pied sur le sol désolé des îles les plus proches, des nuages de spores écarlates s’échappèrent de dessous la terre, se répandant rapidement dans le vent.
Des cris déchirants emplirent l’air, et Cassie ne put s’empêcher de frissonner lorsqu’elle sentit l’une de ses marques mourir dans une agonie insupportable. Des soldats s’effondrèrent au sol, convulsant, le sang jaillissant de leurs bouches, de leurs nez, de leurs yeux...
Mais l’armée du Domaine de la Faim était tout simplement trop vaste et trop puissante pour être dissuadée, tandis que les cœurs et les esprits de ses soldats étaient trop consumés par Asterion pour que la peur ou la réticence puissent s’emparer d’eux. Contrôlés par lui, les soldats enjambèrent simplement les morts, ignorant les supplications de leurs compagnons et camarades, afin de poursuivre cette avance inexorable.
L’armée d’Asterion se divisa en sept légions, chacune se déversant sur l’une des chaînes célestes pour traverser le vide sombre du Ciel Inférieur et conquérir l’Île d’Ébène.
Mordret montra enfin une réaction.
Fixant les sept chaînes colossales, il inspira profondément, puis jeta à Cassie un regard intéressé.
"Que crois-tu qu’il se passera si je romps ces chaînes ?"
Elle demeura silencieuse quelques instants, puis dit d’un ton égal :
"Je suppose qu’ils tomberont tous."
Ils tomberaient sans fin dans les ténèbres, jusqu’à ce que leurs cadavres inertes soient enfin engloutis par les flammes divines — sauf ceux qui plongeraient à travers la faille. Ces âmes malheureuses continueraient probablement de tomber pour l’éternité, puisque personne n’avait jamais réussi à découvrir le fond du Ciel Inférieur.
Cassie se mordit légèrement les lèvres.
"L’Être Onirique enverra des serviteurs ailés pour sauver les Saints et les Maîtres — du moins ceux qui ne possèdent pas de Mémoires capables de les aider à s’extraire des ténèbres. Mais les soldats Éveillés mourront."
Elle tourna légèrement la tête, faisant face à Mordret.
"Malgré tout, cela réduira la pression sur toi. Et ce n’est pas comme si l’Île d’Ébène allait tomber — c’est elle qui soutient les Îles Enchaînées dans les cieux, et non l’inverse. Alors pourquoi n’as-tu pas encore rompu les chaînes ?"
Mordret l’étudia un moment, puis sourit et détourna le regard.
"Quel cœur de pierre."
Sur ces mots, il envoya ses Reflets. Ceux-ci se précipitèrent vers les grandes chaînes célestes, suivis par les vaisseaux monstrueux du Roi de Rien, s’assemblant en sept colonnes macabres.
Dans le rugissement assourdissant de la bataille céleste, sous une pluie de sang, ils se déversèrent sur les chaînes comme des fleuves répugnants, se hâtant d’aller à la rencontre des armées de l’humanité. Les grandes chaînes se balancèrent et gémirent bruyamment, leur cliquetis sonnant comme les râles de mort du monde.
Une bataille effroyable au-dessus, une bataille terrifiante au-dessous...
Les forces du Roi de Rien s’entrechoquèrent avec les légions de l’Être Onirique entre deux cieux, provoquant un clameur effroyable qui couvrait les gémissements des grandes chaînes célestes.