Chapitre 2 919
Chapitre 2919 – Le Dernier Royaume
Traducteur/Checker : Gray
Franchissant la surface, Sunny détendit son corps et se laissa flotter dans l'eau froide pendant un long moment, ne faisant rien d’autre que respirer profondément.
Son esprit était vide, et une quiétude languide, confortable, s’empara de tout son être.
L’obscurité totale qui l’entourait, l’eau froide qui apaisait son corps couvert d’ecchymoses, l’apesanteur... tout cela était si paisible. Comme s’il dérivait dans un vide infini et tranquille.
Sunny s’autorisa à demeurer quelque temps dans cet engourdissement agréable, sachant, au mouvement des ombres — ou plutôt, à son absence — qu’il n’y avait aucune menace autour de lui.
À présent que le danger avait disparu, son corps comme son esprit avaient besoin de repos. Rien d’étonnant, au fond... il subissait une pression immense depuis longtemps déjà, et cette pression avait culminé lorsqu’il était retourné dans l'Enfer d’Ariel.
Ces dernières semaines n’avaient ressemblé à rien de ce qu’il avait jamais vécu. Sunny avait visité des lieux véritablement terrifiants au cours de son existence mouvementée — des lieux qu’aucun humain n’était censé endurer. Le Jeu de la Mort, les abysses de Stormsea, la Cité Éternelle...
Mais rien ne l’avait éprouvé autant que le Désert du Cauchemar. Pas à cette échelle, du moins.
Il avait fallu trois puissants Suprêmes pour atteindre le cœur de l’Enfer, et même alors, ils n’avaient survécu que de justesse. Pas une seule nuit ne s'était écoulée sans leur laisser de profondes cicatrices, et pas une seule bataille où leur vie n'avait pas été en jeu.
"Comment diable Daeron a-t-il réussi à entrer là-dedans ?"
La voix de Sunny résonna doucement dans le vaste silence.
Il savait que le Roi-Serpent avait été le seul Suprême du Royaume de la Tempête. Il savait aussi que Daeron avait été à la fois puissant et ingénieux... pourtant, il n’arrivait pas à imaginer comment l’antique Suprême avait pu pénétrer vivant dans le Tombeau d’Ariel. Il aurait été loin de son élément naturel, après tout, puisqu’il n’y avait d’eau nulle part dans l’immensité du désert sans fin.
Cela dit, le désert avait été, jadis, le fond d’un océan. Ainsi, peut-être que Daeron se sentait parfaitement à l’aise ici.
Après avoir dérivé un moment dans l’obscurité confortable, Sunny en vint à la conclusion qu’il y avait peu d’intérêt à contempler la puissance du Roi-Serpent en la rapportant à la sienne ou à celle de Nephis — car la nature même de la puissance avait changé depuis l’époque de la Mer du Crépuscule.
Tous trois existaient simplement dans des réalités différentes.
Il ne s’agissait même pas de savoir qui était le plus fort, mais plutôt de la source et du fondement de leur force.
Sunny ignorait dans quel ordre le Cauchemar, et donc le Sortilège du Cauchemar, avaient dévoré les Royaumes Divins. Ce qu’il savait, en revanche, c’était que le Royaume de la Guerre était unique — unique parce que ses lois rejetaient l’existence de tout ce qui allait à l’encontre de l’ordinaire.
C’était un sanctuaire pour les humains, un lieu où ils pouvaient exprimer librement leur intellect et leur ingéniosité, à l’abri de la tyrannie des Volontés transcendantes. Un monde de raison immuable... un monde magnifique où personne, pas même les dieux, ne pouvait dicter la manière dont les mortels vivaient, et où chacun était libre de choisir sa propre voie.
Même si ces voies les menaient souvent au sang et à la discorde, ils avaient tant accompli, tant inventé, tant bâti, tant créé — davantage que n’importe quel autre royaume.
Mais leur isolement les rendait aussi différents de ceux qui avaient jadis habité la Mer du Crépuscule.
Contrairement aux habitants de la Terre, qui avaient dû découvrir le vaste et effroyable monde au-delà des frontières de leur berceau depuis une ignorance absolue, Daeron le Roi-Serpent y était né. Il était né dans l’héritage d’un savoir qu’ils tentaient encore d’apprendre ou dont ils n’avaient aucune idée.
Les Éveillés, l'essence de l’âme, la Corruption, le Vide, le Façonnage, la sorcellerie — Daeron possédait une compréhension innée de toutes ces choses, et de bien d’autres encore, tandis que Sunny et Nephis n’étaient que des novices. Il avait hérité des connaissances, des disciplines et des compétences développées par d’innombrables générations d’Éveillés au fil de milliers d’années, de l’aube des temps jusqu’à la fin du monde...
Et au-delà.
Peu importe combien Sunny et Nephis apprenaient, comprenaient et inventaient par eux-mêmes, l’accumulation de leur savoir ne pouvait se comparer à un héritage aussi fondamental, aussi civilisationnel — même si le Sortilège était là pour aider à combler l’écart. Pas encore, du moins, et pas avant longtemps.
Voilà quel était leur handicap face aux grands géants de l’antique passé... mais c’était aussi un avantage.
Parce qu’ils manquaient de fondations en tout ce qui touchait au sublime, ils n’avaient d’autre choix que de faire avec ce qu’ils avaient. Leur monde était bien plus rude, un monde où les enjeux étaient bien plus tranchés, bien plus absolus... c’était toujours tout ou rien, vivre ou mourir. Rien ne se tenait derrière les gens de leur monde ; ils ne pouvaient donc compter que sur eux-mêmes.
En conséquence, ils avaient été forgés en lames bien plus acérées.
Ainsi, ce n’était pas que Daeron avait été bien plus fort qu’eux, ni qu’eux avaient été bien plus forts que lui. C’était seulement que les sources de leur force différaient, et que, par conséquent, sa nature différait elle aussi.
Daeron avait probablement été capable d’accomplir bien des choses que Sunny et Nephis ne pouvaient pas faire, et eux, en retour, étaient capables de bien des choses qu’il n’aurait jamais pu accomplir.
Cela dit...
"Je l’ai quand même tué. Alors, au final, qui est le pire des salauds ?"
Sunny ricana.
Certes, il avait tué la version Cauchemardesque de Daeron alors que le pauvre homme était déjà Corrompu, complètement fou et presque mort... mais, d’un autre côté, Sunny n’avait été qu’un Maître à l’époque, alors cela devait bien compter pour quelque chose.
Après avoir fini de méditer sur le destin étonnant de Daeron, le Roi-Serpent, Sunny soupira et sortit enfin de cet agréable état de relâchement, décidant qu’il était temps de recommencer à penser au présent.
D’abord, il évalua son état.
Son état... n’était pas bon. Il était terrible, à vrai dire.
Six de ses sept incarnations avaient subi des dégâts si catastrophiques qu’il ne pouvait pas les manifester pour le moment. Son âme était en lambeaux, à peine maintenue ensemble par le Tissage de l’Âme. La Légion de l’Ombre était totalement anéantie, et il faudrait au moins une semaine avant qu’elle ne soit réparée et retrouve toute sa puissance.
Sainte, Tueuse, et même Serpent étaient blessées si grièvement qu’il ne pouvait pas non plus faire appel à eux.
Heureusement, les sept liens de la Malédiction augmentaient les flammes sombres de son âme, si bien que la vitesse à laquelle ses mânes et ses Ombres récupéraient s’en trouvait grandement accrue. Sainte, en particulier, serait bientôt sur pied grâce à ses propres pouvoirs, alors...
Tout bien considéré, il s’était échappé de l’Enfer en bon état. Malgré la douleur et les meurtrissures de Sunny et de tous ceux qu’il commandait, rien n’était perdu de manière irrévocable. Tout pouvait être réparé et restauré, tôt ou tard.
Ce qui l’amena au point suivant de son programme.
Évaluer le monde autour de lui.
Bon...
Quelque chose n’allait pas du tout avec le monde.