Chapitre 2 918
Chapitre 2918 – Siège de la Tour d'Ébène
Traducteur/Checker : Gray
Une version parfaite de Cassie se tenait face à elle, la regardant de son unique œil restant. Elle possédait les mêmes pouvoirs qu’elle, et même si le Reflet n’était pas aussi habile qu’elle à manipuler les souvenirs humains — comment l’aurait-il pu, alors que le concept même d’humanité lui était étranger ? — il détenait néanmoins le pouvoir de voir quelques secondes dans l’avenir.
Il possédait aussi la capacité de communiquer ce qu’il percevait aux autres Reflets et à Mordret lui-même, ce qui leur permettait d’appliquer le pouvoir de Rivalen avec un degré de prévoyance et de précision qui le rendait plusieurs fois plus efficient, et donc bien plus redoutable.
Le barrage cataclysmique du Domaine de la Faim se poursuivit un certain temps, déchaînant des forces si terrifiantes qu’un vent violent s’éleva autour de l’Île d’Ébène, déchirant les nuages très haut dans le ciel et noyant le monde sous une chaleur suffocante, étouffante.
L’Être Onirique semblait disposé à prendre son temps et à sonder les défenses de son ennemi à un rythme nonchalant. L’homme était aussi arrogant qu’il était terrifiant, après tout... Cassie ne doutait pas qu'il ait déjà le sentiment que la victoire lui était acquise.
Elle ne pouvait pas vraiment le lui reprocher. De là où elle se tenait, la victoire d’Asterion paraissait, elle aussi, presque inévitable.
"Je me demande ce qu’il va tenter ensuite."
La voix de Mordret sonna presque paresseuse.
Ils reçurent bientôt la réponse.
La canonnade s’éteignit lentement, et le ciel se débarrassa du voile sombre de flèches pluvieuses. À la place, une sensation inquiétante imprégna l’air, comme si le monde lui-même était assailli.
Cassie inspira profondément et déversa son essence dans le cercle runique, activant les enchantements défensifs qu’elle avait mis en place. Au même instant, les Reflets — tous sauf celui qui reproduisait sa propre silhouette délicate — semblèrent onduler et se transformer, prenant l’apparence d’un bel homme à la peau sombre et aux magnifiques yeux argentés.
Ils avaient adopté la forme de Noctambule.
Quelque part très loin, à bord du Jardin Nocturne, il tentait de plier l’espace afin de déposer la grande armée de l’humanité aux portes de Mordret. Cependant, l’agencement runique de Cassie avait renforcé l’espace autour de la Tour d’Ébène, le rendant plus statique et bien moins malléable.
Le fondateur légendaire de la Maison de la Nuit aurait peut-être fini par surmonter sa sorcellerie, mais les Reflets agissaient aussi contre lui. Ils utilisaient le même Aspect pour contrecarrer son pouvoir... en vérité, ils allèrent un pas plus loin et s’en servirent pour lancer une contre-offensive, tordant l’espace afin de mettre le Jardin Nocturne en pièces.
En quelques secondes, ce fut Noctambule qui se retrouva sur la défensive, et non l’inverse.
La trame du monde ondula et gémit, déchirée entre deux forces impitoyables.
Cassie sentit ses cheveux se hérisser, tandis que Mordret poussa un profond soupir.
"C’est un peu fastidieux. Il essaie de me faire mourir d’un ennui mortel ?"
Cassie, qui s’échinait à alimenter en essence le cercle runique qu’elle avait gravé, se tourna brièvement vers lui.
"Alors, pourquoi ne pas rendre ça plus excitant ?"
Mordret eut un sourire en coin.
"Tu lis dans mes pensées."
Bien sûr que non.
Si quelqu’un lisait l’esprit de Mordret, c’était Asterion... c’était précisément pour cela que cette bataille paraissait si impossible à gagner. Comment étaient-ils censés vaincre un adversaire qui connaissait d’avance chacun de leurs mouvements ?
Et pourtant... Cassie pouvait, elle aussi, prédire grossièrement ce qu’Asterion ferait.
"Prépare-toi. Il n’a fait que tâter le terrain jusqu’ici. La prochaine attaque sera le véritable coup d'envoi."
Ce serait probablement l’Écrasement.
Asterion ne pouvait pas anéantir l’Île d’Ébène avec l’Écrasement — sa puissance était proportionnelle à la proximité de la Tour d’Ivoire, après tout ; il lui faudrait donc amener la Citadelle céleste assez près de la forteresse ennemie pour infliger des dégâts substantiels.
Et à cette distance, Mordret aurait toutes sortes de moyens d’entrer dans la Tour de Hope et de se l’approprier, retournant l’Écrasement contre l’armée du Domaine de la Faim.
Asterion pouvait tout de même déchaîner l’Écrasement pour contraindre ses ennemis à combattre sous un fardeau immense, même s’ils n’allaient pas être détruits sur-le-champ.
Mordret semblait partager l’opinion de Cassie sur ce que l’Être Onirique tenterait ensuite.
Soumettre l’Île d’Ébène à l’Écrasement, puis lancer ses soldats dans un assaut direct... Ainsi, plutôt que d’attendre l’attaque, Mordret prit lui-même l’initiative.
Au lieu de se concentrer sur la défense de sa forteresse, il attaqua avant que l’ennemi ne puisse le faire.
Le Domaine Miroir caché dans son âme était relié à tous les reflets qu’il pouvait atteindre, et il pouvait atteindre n’importe quel reflet sur les Îles Enchaînées. Il ne lui fut donc pas difficile d’ouvrir des passages vers plusieurs de ces reflets et de déchaîner la horde de ses vaisseaux dans le monde.
Soudain, la violence s’abattit sur l’herbe émeraude de l’Île d’Ivoire, sur le pont du Jardin Nocturne, et sur plusieurs des îles entourant la Tour d’Ébène. Une marée de Créatures du Cauchemar s’échappa des reflets, se jetant sur les guerriers du Domaine Humain.
Bien sûr, le résultat de cette attaque soudaine ne fut pas entièrement dévastateur, parce qu’Asterion savait d’avance qu’elle allait survenir.
Mais ce n’était pas parce qu’il en avait eu connaissance qu’il pouvait aisément l’écraser. Il fallait de la puissance pour agir sur une prescience, après tout, et si le Domaine de la Faim accordait à son maître une puissance sans égale — une puissance bien supérieure à tout ce qu’un autre Domaine existant pouvait offrir à un Suprême — il n’était pas, pour autant, si supérieur au Domaine Miroir en ce qui concernait la puissance de combat pure de ses sujets.
En fait, on pouvait même le considérer comme inférieur à cet égard. Tous les Saints, Maîtres et Éveillés humains étaient techniquement incapables de résister à la marée d’abominations Supérieures que Mordret avait asservies à Godgrave, sans parler de ses sept Reflets Suprêmes.
Mais le diable se cachait dans les détails... en l’occurrence, il se cachait dans le pouvoir de l’Être Onirique.
Asterion était non seulement capable de contrôler ses serviteurs d’une manière qui leur conférait un degré inquiétant de cohérence et d’unité. Il était aussi capable de les imprégner de ses pensées et de ses émotions, et donc de sa Volonté, faisant de chacun d’eux ses vecteurs.
Ce qui signifiait que chaque sujet de son Domaine était capable de bien plus que ce que son Rang autorisait d’ordinaire.
Une chaîne d’escarmouches vicieuses et sanglantes éclata dans les environs de l’endroit où Mordret avait ouvert les portes de son Domaine Miroir. Ces affrontements furent féroces, empêchant temporairement Asterion d’utiliser efficacement le Jardin Nocturne et l’Île d’Ivoire dans la bataille...
Mais tandis que les forces de Mordret luttaient pour le contrôle des deux Grandes Citadelles, le reste de la vaste armée du Domaine de la Faim demeura imperturbable.
Et ainsi, Asterion lui donna l’ordre d’attaquer.
Avant que les sept grandes forces d'assaut ne foulent les chaînes célestes, des nuages sombres s’élevèrent des îles voisines des failles. C’étaient les Échos ailés, les Créatures du Cauchemar que Maîtresse des Bêtes avait envoûtées, et celles qu’Asterion avait également mesmerisées — un immense essaim, assez terrifiant pour occulter le soleil et projeter une ombre profonde sur les Îles Enchaînées.
Debout devant les portes de la Tour d’Ébène, Mordret sourit, l’obscurité de l’essaim approchant se reflétant dans ses yeux.
"Eh bien, eh bien. Voilà que les choses deviennent intéressantes. Ah, quelle belle journée pour être en vie !"
Il s’interrompit un instant, puis ajouta, avec dans sa voix agréable une subtile pointe d’allégresse féroce :
"Et pour mourir aussi..."
• • •
Très loin de là, Sunny se retrouva perdu dans une vaste obscurité glacée. Il était profondément sous l’eau, sans la moindre idée de la direction où se trouvait la surface, et presque à court d’air dans ses poumons en feu.
Enfin, pour être juste, c’était le Grand Fleuve — du moins le pensait-il —, donc "la surface" se trouvait dans toutes les directions. Tout dépendait simplement du temps qu’il lui faudrait nager pour l’atteindre.
La dernière fois que Sunny avait plongé dans les profondeurs du Grand Fleuve, il avait été prêt, invoquant presque immédiatement la Perle Essentia pour s’empêcher d’étouffer. Cette fois, même s’il possédait la Perle de Quintessence dans son arsenal d’âme, il n’y avait pas de réelle nécessité à l’invoquer.
Il était un Suprême, après tout ; il lui suffit donc de brûler un peu d'essence pour rassasier son corps, se détendant tandis qu'il dérivait dans l'obscurité infinie.
Ah…
Tout lui faisait mal.
Il n’avait pas été blessé aussi gravement depuis très, très longtemps...
Non, en fait, il n’avait pas été blessé aussi gravement depuis quelques semaines. L’Archonte Errant lui en avait aussi fait voir de toutes les couleurs.
Ma vie a été plutôt mouvementée ces derniers temps, hein ?
Être roi était-il toujours aussi douloureux ?
Après avoir passé quelques instants à dériver sans but dans l’eau sombre, Sunny poussa un soupir mental et expulsa le peu d’air qui lui restait dans les poumons.
Notant dans quelle direction se déplaçaient les bulles, il ferma les yeux un instant, puis se lança à leur poursuite.
C’était là que se trouvait la surface la plus proche, semblait-il.