Chapitre 2 899
Chapitre 2899 – Le Dernier Champ de Bataille
Traducteur/Checker : Gray
Le Roi de Rien se préparait, lui aussi.
Seulement, contrairement à Cassie, il ne traçait pas de runes sur la pierre noire. À la place, il se contentait d’amener certains de ses vaisseaux sur l’Île d’Ébène.
En les regardant, Rain ne pouvait s’empêcher de sentir son estomac se soulever.
Ça fait super peur...
Mordret de Nulle Part semblait être le plus inhumain des Souverains pour plus d’une raison. Ce n’était pas seulement que son âme était divisée entre des millions de vaisseaux... c’était aussi que la plupart de ces vaisseaux n’étaient pas humains. C’étaient, au contraire, des Créatures du Cauchemar.
L’Île Enchaînée jouxtait les Montagnes Creuses au nord et l’Enfer de Verre à l’ouest ; elle constituait donc un point de confluence important pour le Roi de Rien. C’était aussi une porte menant vers le sud, à travers les régions du Royaume des Rêves conquises par le Roi des Épées des décennies plus tôt, puis au-delà des Montagnes Noires, où se trouvait le cœur du Royaume des Rêves.
Ainsi, une procession constante d’abominations effroyables traversait toujours l’Île d’Ébène. Certaines venaient des Montagnes Creuses, tandis que d’autres arrivaient de Godgrave — ces dernières, en particulier, donnaient des frissons à Rain, car elle se souvenait encore avec une netteté douloureuse d’avoir vu trop de ses camarades se faire déchirer et dévorer par les créatures hideuses de la jungle écarlate.
Les vaisseaux cauchemardesques du Roi de Rien arrivaient sur l’Île Enchaînée par l’une des Portes Miroir et repartaient par une autre, se dirigeant vers les Montagnes Noires, où une bataille féroce faisait rage sur d’innombrables sommets. Ils s’y attardaient rarement, auparavant, mais à présent, les choses étaient différentes.
Sous les yeux de Rain, une abomination colossale, semblable à une tique répugnante, traîna son ventre gonflé sur la cendre ; d’innombrables formes écœurantes se mouvaient sous sa peau grise selon un rythme nauséeux. Parvenue au bord de l’île, elle se tourna pour faire face à la tour d’Ébène et s’effondra lourdement au sol, enfonçant profondément ses huit pattes segmentées dans le socle d’obsidienne.
Un essaim d’abominations étranges, transparentes — Rain les reconnut : les insectes cristallins de l’Enfer de Verre — suivit, transportant de lourdes plaques de métal forgé. Se déplaçant avec une précision parfaite, elles commencèrent à construire un berceau de fer autour de la tique gargantuesque, comme si elles voulaient la protéger des menaces venues des îles voisines.
En voyant cela, Rain ne pouvait s’empêcher d’avoir l’impression d’observer une escouade d’ingénieurs militaires ériger des fortifications autour d’une position d’artillerie fixe.
De l’autre côté de l’île, quelque chose qui ressemblait à une colline de longs cheveux noirs gisait au sol. Cependant, une créature hideuse se dissimulait sous les montagnes de cheveux noirs — une chose qui semblait être un hybride entre une araignée et un singe, ses longs membres se terminant par d’énormes mains.
Près de cette monstruosité, une foule d’humains ordinaires démantelait une ruine antique, tous arborant la même expression absente. Des dizaines d’entre eux s’efforçaient de déplacer d’énormes blocs d’obsidienne pour les empiler près de la créature.
Aux yeux de Rain, cela ressemblait à des soldats préparant des projectiles pour un trébuchet gigantesque.
Un peu plus loin, un essaim de Créatures du Cauchemar ressemblant à des guêpes de cristal débordait du bord de l’île comme une rivière de verre. Elles rampèrent le long de ses pentes inversées et se cachèrent sur son versant sombre, loin de tout regard.
C’étaient des appareils furtifs se déployant pour protéger l’île contre des attaques aériennes venues du Ciel Inférieur.
Ailleurs, une douzaine de bêtes cornues tiraient une masse énorme recouverte d’un tissu noir à travers l’obsidienne. Rain était presque certaine qu’elle était destinée à servir de batterie de défense antiaérienne.
Des choses de ce genre se produisaient partout sur l’Île d’Ébène.
...Dans quelques zones, des groupes de petites abominations plantaient des graines écarlates dans la cendre. La même chose se produisait sur toutes les îles entourant la tour d’Ébène.
Quel cinglé. Il est en train de créer des champs de mines à partir de la jungle écarlate ?
Rain fut soudain couverte d’une sueur froide.
Cette jungle abominable n’était contenue que par les cieux incandescents au-dessus de Godgrave. Que se passerait-il si quelqu’un l’emportait loin de cet abîme blanc ?
Dévorerait-elle tout le Royaume des Rêves comme une marée irrésistible ?
Elle frissonna.
Eh bien... probablement pas.
Après tout, la jungle écarlate existait depuis des milliers d’années, mais n’avait jamais dépassé les os du bras du dieu mort.
Ainsi, peut-être que le Roi de Rien savait ce qu’il faisait, finalement.
"Rain. Arrête de fixer ces choses."
Rain tressaillit de nouveau et reporta précipitamment son regard sur les runes.
Elle hésita quelques instants, puis soupira.
"Celui du sous-sol est gentil. L’autre, en revanche... c’est un vrai cauchemar."
Cassie sourit.
"Il peut t’entendre, tu sais ?"
Rain toussota, puis haussa les épaules d’un air nonchalant.
"Eh bien... s’il a un peu de tact, il fera comme s’il n’avait rien entendu !"
Cassie secoua légèrement la tête et se concentra sur le tracé des runes.
Au bout d’un moment, cependant, elle dit doucement :
"C’était au nord d’ici, il y a bien des années. Quand j’ai rencontré Mordret pour la première fois."
Sa main s’immobilisa, et elle tourna la tête vers le nord, comme si elle essayait de distinguer quelque chose au loin.
"Ça, oui... c’était un vrai cauchemar. Tout s’est terminé par un combat entre deux Saints. L’un d’eux est mort, et, à cause de leur affrontement, une île entière a été détruite. Voilà pourquoi il n’y a plus qu’une seule Citadelle sur les Îles Enchaînées, et non deux."
Sur ces mots, Cassie reprit son travail sur le réseau défensif et ajouta d’un ton sombre :
"Je me demande ce qui arrivera quand deux Suprêmes s’affronteront ici, à la place..."
Rain ne sut pas quoi répondre.
Au même moment, à l’intérieur de la tour d’Ébène, Mordret s’adossait à un mur, les yeux clos. Il était en train de briser le blocus sur la Rivière des Larmes...
Au même moment, il encerclait Ravenheart. Au même moment, il combattait de féroces prédateurs à Godgrave. Au même moment, il envahissait la grande Ruche sous l’Enfer de Verre. Au même moment, il menait une guerre contre l’humanité dans les Montagnes Noires.
Et bien davantage encore.
Il observait Chant des Déchus et la Princesse des Ombres, également.
"...Eh bien... s’il a un peu de tact, il fera comme s’il n’avait rien entendu !"
Tout en gardant les yeux fermés, Mordret sourit.
"Petite effrontée."
Enfin, il les ouvrit et regarda les flammes divines qui brûlaient dans le grand brasero au centre de la salle obscure.
Les flammes blanches se reflétaient dans ses yeux semblables à des miroirs, et, pendant quelques instants, on aurait dit que des étincelles blanches y dansaient.
Avec un soupir, Mordret détourna le regard du feu et descendit l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée de la Tour d’Ébène.
Puis il descendit plus profondément, sous terre.
Se dirigeant vers le grand miroir dressé dans la salle circulaire, il regarda le reflet de lui-même assis là, sur le sol.
Mordret étudia son autre lui pendant un moment, puis sourit.
"Alors, tu t’es fait une copine ?"
Après une courte pause, la part de lui emprisonnée dans le miroir sourit.
"Oui. Cela dit, je doute que j’aurais pu me lier d’amitié avec qui que ce soit si tu ne l’avais pas permis... alors, merci, mon frère."
Mordret ricana.
"C’est juste que je sais à quel point c’est ennuyeux, d’être coincé dans un miroir. Toi, au moins, tu as eu tout un royaume miniature à apprécier et à explorer, avec des fenêtres donnant sur le monde extérieur. Tout ce que j’ai eu, moi, c’était une cellule de pierre. Regarde... comparé à notre père, ne suis-je pas généreux ? Ne suis-je pas miséricordieux ?"
L’autre part de lui demeura silencieuse, puis haussa légèrement les épaules.
"Je ne saurais le dire. Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de le connaître, après tout. D'après ce que j'ai entendu, cependant, n'importe qui paraîtrait généreux et miséricordieux comparé à notre père."
Mordret rit.
"Ce n’est pas faux..."