Chapitre 2 880
Chapitre 2880 – Prisonnier du Miroir
Traducteur/Checker : Gray
Rain contempla le reflet un moment, puis soupira et s’assit par terre.
"L’autre Mordret, hein ? C’est comme ça que je suis censée vous appeler, monsieur ?"
Le reflet sourit.
"Tu peux m’appeler comme tu veux. Même si j’ai l’habitude qu’on m’appelle Mordret... m’appeler l’autre Mordret sous-entendrait que j’ai moins de légitimité à être moi-même que lui, ce qui est un peu triste. Et puis..."
Il hésita, puis dit d’une voix subtilement maussade :
"Monsieur, sérieusement ? Je préférerais qu’on ne m’appelle pas monsieur. Je suis un jeune homme dans la force de l’âge, après tout."
Rain lança au miroir un regard dubitatif.
"Vous avez passé la trentaine, non ?"
Le reflet toussota.
"Eh bien... oui. Mais, euh..."
Rain eut un petit rire.
"Vous dites que je peux vous appeler comme je veux, mais il y a toutes ces conditions. Quoi qu’il en soit... vous avez l’air de savoir qui je suis ?"
Il demeura silencieux un instant, puis hocha la tête.
"Oui. Je suis témoin d'une grande partie de ce qu'il fait... et il en voit énormément. Alors, je suis plus ou moins au fait de qui tu es."
Le reflet — Mordret — l’étudia brièvement et haussa un sourcil.
"Tu n’as pas l’air surprise de me rencontrer, pourtant ? J’aurais pensé que tomber sur une copie identique d’un infâme Suprême t'aurait au moins un peu déconcerté."
Rain laissa échapper un petit ricanement.
"Je connais un type qui a sept corps. Une copie identique, ce n’est pas si impressionnant que ça, de mon point de vue."
L’autre Mordret sourit.
"Oh. Je crois que je connais ce type aussi..."
Après cela, il se tut un moment, puis dit d’un ton neutre :
"Moi, en revanche, je suis assez surpris de te voir. Mon autre moi ne laisse généralement personne s’approcher de moi — il se soucie énormément de ma sécurité, vois-tu. Je ne m’attendais donc pas à ce qu’il te permette de traîner ici sans surveillance. C’est une bonne surprise."
Rain ne put s’empêcher de soupirer en entendant cela.
Bon sang.
Elle traîna un peu, puis dit :
"C’est probablement parce qu’il sait que je suis inoffensive. Je ne ferais pas de mal à une mouche."
Elle avait toujours pris soin de garder son Défaut secret, mais le Roi de Rien avait dû l’apprendre malgré tout — ou du moins en deviner la nature générale. C’était très probablement la raison pour laquelle il l’avait autorisée à entrer en contact avec le prisonnier du miroir.
Mordret la regarda avec amusement et sourit.
"Vraiment ? Quelle drôle de coïncidence. En fait, je suis pareil — inoffensif, je veux dire. Tu as toute ma sympathie."
Son sourire devint un peu amer.
"Il est difficile d’être inoffensif dans un monde où la faiblesse est vue comme un péché, n’est-ce pas ?"
Rain haussa simplement les épaules.
"Il y a un peu de ça, oui. Mais je m’en sors."
Elle se renversa légèrement et fixa le plafond.
"J’imagine que n’importe quel péché peut être pardonné si on a assez de chance. Moi, je suis plutôt une fille chanceuse."
Elle jeta un regard vers le grand miroir où le reflet étrange semblait prisonnier et lui adressa un regard compatissant.
"Vous, en revanche, vous avez l’air à la fois inoffensif et malchanceux. Ça doit être dur."
Il imita son haussement d’épaules avec un sourire.
"Il y a un peu de ça, oui."
Rain resta silencieuse un moment, puis se pencha en avant et demanda :
"Hé, puisque vous voyez tout ce que voit le Roi de Rien, vous pouvez peut-être m’expliquer ce qui s’est passé ? Je suis complètement perdue... qu’est-ce qui se passe, bon sang ?"
Mordret se gratta le bout du nez avec un air embarrassé.
"Eh bien, voyons... il y a un homme qu’on appelle l’Être Onirique, qui veut dévorer toute l’humanité et devenir Sacré. Au cours des derniers mois, il a lentement envoûté tout le monde et en a fait ses serviteurs. Toi aussi, tu as été envoûtée, et utilisée comme une lame cachée pour tuer Chant des Déchus. Heureusement pour toi, elle a survécu et a purgé ton esprit de la contamination. Certains de tes souvenirs ont disparu en conséquence."
Rain cligna des yeux plusieurs fois.
"Ça explique quelques trucs. Attendez, vous avez dit que toute la race humaine est asservie ?"
Son cœur manqua un battement.
Mordret soupira.
"Un bon nombre de Créatures du Cauchemar aussi. En ce moment, mon autre moi et l’Être Onirique sont en guerre. Le Seigneur des Ombres et Étoile Changeante sont on ne sait où, à faire on ne sait quoi. Avec un peu de chance, ils reviendront à temps pour empêcher ces deux-là de détruire le monde."
Rain se frotta le visage, épuisée.
"Donc, moi aussi, j’ai été envoûtée. Si l’Être Onirique était dans ma tête... ça explique sans doute pourquoi j’ai pu faire mon Ascension si rapidement. Il m’a coachée ? Quel honneur, waouh."
Et elle poignarda Dame Cassia.
Elle gémit.
"Bon sang. J’ai enfin atteint l’Ascension naturelle, et je ne me souviens même pas comment. Ce savoir a disparu à jamais... qu’est-ce que je vais faire ?"
Rain était censée partager son expérience avec l’humanité afin de donner les moyens d'agir à une nouvelle génération d'Éveillés — et à toutes celles qui suivraient. À présent, cette expérience précieuse avait disparu, effacée de son esprit par Cassie. Et comme Rain ne pouvait pas faire son Ascension une seconde fois, elle ne pourrait plus jamais vivre ni apprendre l'Ascension.
Cassie se souviendrait-elle des souvenirs contaminés qu’elle avait effacés ?
Elle s’en souviendrait — à moins qu'elle n'ait effacé ses propres souvenirs contaminés pour se protéger d’un asservissement. Dans ce cas...
"Je peux t’aider pour ça."
La voix de Mordret tira Rain de ses pensées sombres. Elle le regarda et haussa un sourcil.
"Quoi ?"
Le reflet charmeur hésita un court instant, puis haussa les épaules en souriant.
"L’Ascension naturelle — je peux t’expliquer comment ça marche. En fait, je peux aussi t’apprendre à devenir une Sainte sans conquérir un Cauchemar. Tu es vraiment une fille chanceuse, on dirait ! Tu es justement tombée sur la seule personne au monde qui en est capable."
Rain dévisagea l’homme longuement.
"Et comment sauriez-vous quoi que ce soit sur l'Ascension naturelle, sans parler de la Transcendance naturelle ?"
Pris au piège dans le miroir, Mordret se renversa et soupira.
"Et pourquoi pas ? C’est comme ça que je suis devenu un Saint, après tout."