Chapitre 2 874
Chapitre 2874 – Succès et Échec
Traducteur/Checker : Gray
Enchaîné dans la cage miroir, absolument seul et impuissant, Mordret passa longtemps à réfléchir à sa vie insensée, à tous ceux qui l’avaient trahi et abandonné, au droit de naissance qu’on lui avait refusé, et aux choses précieuses qu’on lui avait arrachées.
Et, lentement mais sûrement, il fut consumé par la haine. Ou plutôt...
Il permit à la haine de le consumer.
Mordret était plein d’amertume, de colère et d’un ressentiment insupportable, bien sûr. Naturellement, il souhaitait se venger du Clan Valor — et, plus que tout, de son père sans cœur. Mais, à vrai dire, la haine que ressentait Mordret n’était pas si écrasante, du moins pas au début.
C’est seulement qu’il en avait assez d’être sans but. Alors, il décida de faire de la vengeance son objectif. Le fait qu’emprunter la voie d’une rétribution courroucée fût, de sa part, une décision lucide et consciente ne signifiait pas pour autant qu’il ne s’y consacrât pas avec ferveur.
Scellé dans les ténèbres, Mordret fit un choix. Il choisit de s’abandonner à la haine et d’en faire l’axe de son existence... il forgea son propre destin à partir du sombre désir de voir ceux qui l’avaient offensé, ruinés et anéantis.
C’est ainsi qu’il endura sa longue captivité. Jour après jour, il attendit et contempla la manière dont il détruirait le Grand Clan Valor et prendrait la vie de son père. Il y avait beaucoup à considérer — son père était Suprême, après tout, ce qui signifiait qu’il pouvait tout aussi bien être un dieu.
Se rebeller contre des dieux était une vocation audacieuse.
Mordret attendit, et attendit, et attendit... il n’était rien, si ce n’est patient, et, finalement, sa patience porta ses fruits.
Six longues années de torture plus tard, Mordret sortit du Temple de la Nuit couvert de sang. Il laissa derrière lui le jeune homme sans but qu’il avait été et embrassa l’homme meurtrier et malfaisant qu’il était devenu.
C’est ainsi que naquit le Prince de Rien.
À présent, près d’une décennie plus tard, Mordret avait atteint des sommets incroyables. Il semblait avoir accompli tous ses objectifs téméraires, lui aussi. Le Clan Valor n’existait plus ; son père, le Roi des Épées, était mort. Mordret, pendant ce temps, était Suprême — un exploit prodigieux que seules six autres personnes, dans l’histoire, avaient jamais accompli. De l’extérieur, sa réussite paraissait véritablement remarquable...
Après tout, n’importe qui ne pouvait pas affronter toute l’humanité seul. Et Mordret ne faisait pas que mener la guerre au monde entier, livré à lui-même — à cet instant, il tenait l’humanité à la gorge. Il avait parcouru un long chemin...
Mais, en vérité, la vie de Mordret avait été un mélange de réussite et d’échec.
Il s’était échappé avec succès du Temple de la Nuit. Il avait défié la Graine de Cauchemar dans la Tour d’Ivoire et l’avait conquise, devenant Ascendant — exactement comme il avait, jadis, eu l’intention de le faire. Plus tard, il avait rejoint le Domaine du Chant et comploté contre le Clan Valor durant la Chaîne des Cauchemars, bouleversant l’équilibre des forces et coûtant à sa sœur une chance de remporter une victoire décisive.
Madoc de Valor et une armée de vassaux périrent en Antarctique, tandis que Mordret défia le Troisième Cauchemar et revint Transcendant du Tombeau d'Ariel.
Durant la Guerre des Domaines, il décima la Maison de la Nuit et envahit le Domaine de l’Épée, ouvrant à lui seul le second front de la guerre et coûtant au Roi des Épées à la fois la loyauté de sa fille et l’immense avantage de régner sur Bastion. Ces pertes privèrent Anvil de force lors de la bataille finale contre Ki Song et aboutirent, en fin de compte, à sa mort des mains du Roi des Ombres.
Cependant, Mordret avait échoué dans son but ultime — prendre la vie de son père de ses propres mains. Retenu à Bastion par Morgan et sa joyeuse bande de Saints du gouvernement, il manqua l’occasion d’abattre le Roi des Épées. À la place, c’est le Seigneur des Ombres qui porta le coup final.
Et c’est là que résidait le problème...
Après la mort du Roi et l’effondrement du Clan Valor, Mordret se retrouva de nouveau sans but. Il avait atteint tous ses objectifs impossibles, et ne savait pas quoi faire de lui-même ensuite.
Sa haine, qui donnait un sens à sa vie, devenait soudain inutile. Sa vengeance accomplie — quoique d’une manière fort insatisfaisante — Mordret se retrouva dans cet état singulier de n’avoir, désormais, plus aucune raison d’être.
Il avait déjà oublié comment vivre sans qu’un objectif écrasant, dévorant, ne dictât chacun de ses actes, et pourtant il se retrouvait encore là, sans raison claire de continuer.
Dans ce vide incolore et déroutant, Mordret découvrit une nouvelle vérité à son sujet.
C’est qu’il voulait vivre.
Il y avait quelque chose d’ironique, vraiment, dans l’intensité avec laquelle il abhorrait l’idée de cesser d’exister et de devenir rien. Mordret voulait être quelque chose — quelqu’un — et continuer à vivre, avec ou sans raison. En réalité, le désir d’exister était une raison en soi.
Peut-être était-ce seulement raisonnable. Après tout, telle était la nature de tous les êtres nés du Rien. Tous aspiraient à être vus par les vivants et à devenir quelque chose.
Le problème, bien sûr, c’était que Mordret savait déjà ce qui allait arriver.
Les Souverains disparus, le monstre qui l’avait élevé reviendrait bientôt. Et lorsque Asterion s’échapperait de son sceau, tout comme Mordret s’était autrefois échappé du sien, l’humanité deviendrait sa proie.
Mordret connaissait mieux que quiconque la faim et l’ambition de l’Être Onirique... il savait aussi de quoi Asterion était capable.
Alors, il abandonna l’idée de trouver un sens compliqué à la survie et se consacra à survivre pour survivre — pas différent d’une bête.
Pour ce faire, Mordret devait accomplir deux choses.
Il devait récupérer son Défaut dans le Grand Miroir, afin qu’Asterion ne mette pas la main sur cette chose misérable...
Et il devait devenir Suprême.
La seconde, surtout, semblait un obstacle insurmontable. Mordret avait devant lui l’exemple d’Étoile Changeante et du Seigneur des Ombres, et pourtant il ne savait pas comment s’y prendre pour devenir Suprême.
Pourtant, finalement, Mordret atteignit ces deux objectifs.
Mais ses ennuis ne faisaient que commencer.