Chapitre 2 875
Chapitre 2875 – La Compagnie des Autres
Traducteur/Checker : Gray
Mordret était parvenu à devenir Suprême — et sans l’aide du Sortilège du Cauchemar, qui plus est. L’exploit qu’il accomplit ce jour-là fut peut-être sa plus grande victoire.
Mais il était aussi empreint d’une ironie douce-amère.
Il s’était évertué à devenir assez fort pour se suffire à lui-même et n’avoir jamais à dépendre de quiconque. À ne devoir rien à personne.
Ainsi, Mordret atteignit le sommet de la puissance et bâtit un Domaine qui n’engloba qu’un seul être — lui-même.
Pourtant, ce qu’il avait véritablement désiré, autrefois, c'était appartenir à un endroit et être accepté par quelqu'un... ne plus être seul.
Mais il s'était autoproclamé roi d'un royaume qui n'existait nulle part et ne régnait sur personne, dont la seule compagnie était ses propres reflets.
Mordret ne savait pas si c’était drôle ou approprié. Peut-être les deux.
Une chose, toutefois, était certaine — maintenant que la couronne reposait enfin sur sa tête, il ne se sentait ni comblé ni fier de son prodigieux accomplissement. À la place, il n’éprouvait qu’un sombre pressentiment.
Après tout, atteindre la Suprématie n’était que l’exigence minimale pour pouvoir survivre au retour de l'Être Onirique — cela ne lui donnait que la possibilité de se battre, rien de plus. Il se consacra donc à se préparer à la guerre.
Le Domaine Humain était puissant. Gouverné par deux Suprêmes redoutables qui avaient uni leurs forces — tous deux détenteurs d’Aspects Divins, tout comme Mordret — il se tenait, avec assurance, prêt à affronter les menaces funestes que le Cauchemar dressait contre lui.
Mais Mordret ne doutait pas qu’il tomberait. Les pouvoirs de l'Être Onirique était tout simplement trop pernicieux. Ce n'était pas qu'il était particulièrement puissant — même s'il l'était, sans aucun doute... mais plutôt que son Aspect était trop sinistre. Asterion était retors et, par nature, capable de retourner la force de chacun contre lui-même ; ainsi, le puissant Domaine Humain n’était rien d’autre qu’un handicap.
Étoile Changeante et le Seigneur des Ombres étaient toutefois trop attachés à leur humanité. Ils n’allaient jamais se délester du poids mort de celle-ci, même si ce poids les entraînait vers le fond — s’ils l’avaient fait, ils auraient eu de bonnes chances de vaincre l'Être Onirique. Mais ils n'allaient pas le faire, ce qui signifiait qu'ils allaient se noyer.
Mordret, en revanche, n’était attaché à rien, sinon à sa propre vie. Il n’avait jamais vraiment fait partie de l’équipage, aussi refusa-t-il de sombrer avec le navire. Il voulait survivre, quel qu’en soit le prix.
Alors, il se retira dans les Montagnes Creuses — dans le néant qui les enveloppait comme une brume blanche.
Pour certains, les Montagnes Creuses auraient semblé un domaine inutile et terrible. Il n’y avait littéralement rien, là-bas, hormis des créatures terrifiantes qui s’étaient perdues dans le brouillard. Mais aux yeux de Mordret, cette étrange région du Royaume des Rêves paraissait précieuse.
Parce que, pour lui, c'était une forteresse impénétrable sur laquelle lui seul avait autorité.
La brume blanche qui effrayait la plupart des autres gens était, pour Mordret, semblable à un mur de forteresse, et une fois dissimulé derrière elle, même l'Être Onirique ne pourrait pas envahir aisément ses terres.
Mordret, lui, pourrait en revanche envahir impunément les terres contrôlées par Asterion. Voilà pourquoi il avait conclu un marché avec Étoile Changeante et le Seigneur des Ombres, revendiquant les Montagnes Creuses comme siennes.
Mais les gouverner se révéla bien différent de ce qu'il avait imaginé.
Les Montagnes Creuses constituaient, en soi, une région du Royaume des Rêves. La chaîne de pics déchiquetés était incroyablement vaste — si vaste, en vérité, qu’elle formait un royaume à part entière. Et, d’une certaine manière étrange, elle l’avait été, jadis.
Très peu de gens savaient que les Montagnes Creuses étaient une cicatrice laissée sur le monde par la chute d’une Créature du Vide que les dieux avaient abattue dans l’antique passé primordial. Pourtant, même ceux qui le savaient ne comprenaient pas vraiment ce que cela signifiait.
En vérité, cette colossale Créature du Vide n'était pas simplement tombée sur un royaume mortel, rendant son relief déchiqueté et noyé dans le néant. Sa mort avait laissé une entaille dans l’existence elle-même — ainsi, les Montagnes Creuses étaient à la fois un royaume et une partie d’innombrables royaumes différents, servant de pont entre eux pour ceux qui étaient assez vaillants ou suffisamment désespérés pour tenter de les traverser.
C’était peut-être pour cela qu’elles s’étendaient à travers le Royaume des Rêves, bordant tant de ses régions. En ce sens, la stratégie de Mordret était judicieuse.
Mais il avait sous-estimé à quel point vivre dans les Montagnes Creuses serait lugubre et morne.
Il n’osait pas s’aventurer dans l’intérieur creux des montagnes, où régnait une obscurité élémentaire — l’obscurité absolue était l’ennemie des reflets, après tout, et ses pouvoirs y étaient pour l’essentiel inutiles.
À la place, il bâtit une demeure sur l’un des pics déchiquetés, loin des lieux où habitaient de véritables horreurs, et passa le plus clair de son temps à chasser des Créatures du Cauchemar dans les régions jouxtant les montagnes afin d’accroître son armée de vaisseaux. Les vaisseaux eux-mêmes, cependant, ne résidaient pas dans la brume blanche du néant.
Ils résidaient plutôt dans son Domaine Miroir personnel, où Mordret avait édifié une ville entière.
La ville était bien développée et assez vivante, même si elle ne comptait qu’un seul citoyen. Le problème, toutefois, c’était que lorsque Mordret émergeait de son Domaine intérieur, tout ce qu’il voyait... c’était rien.
Rien à perte de vue, sans couleur, sans son, sans odeur, sans mouvement.
Aucun détail qu'il puisse apprécier.
Rien que la brume blanche.
Il n’y avait personne autour de lui non plus... seulement ses propres vaisseaux.
Mordret était devenu l’homme qu’il était aujourd’hui en renvoyant au monde, comme un reflet, sa cruauté impitoyable. Mais désormais, tout ce qu’il pouvait refléter, c’était lui-même. Quel genre d’homme cela faisait-il de lui, alors ?
Ironiquement, Mordret n’avait jamais été aussi seul qu’il ne l’était en tant que Suprême — à l’exception de ses années d’emprisonnement dans la cage miroirs.
Faire face au néant et n’être entouré par personne, sinon par lui-même, était... ennuyeux.
C’en était même tout à fait insupportable.
Caché dans les Montagnes Creuses, Mordret continua de bâtir son armée de vaisseaux tout en espionnant l’humanité.
Il savait ce qu’il avait à faire. Mais il trouvait tout simplement dommage que l'humanité soit anéantie. Un monde où personne n’existerait, sinon lui-même, serait si terne, après tout.
Les gens étaient divertissants.
Il en vint même à se demander s'il n'y avait pas une autre voie...
Mais avant que Mordret n'ait pu réfléchir correctement, l'Être Onirique s’échappa enfin de sa prison lunaire et descendit dans le monde des mortels.