Chapitre 2 872
Chapitre 2872 – Otage Royal
Traducteur/Checker : Gray
En regardant les trois femmes devant lui, Mordret réfléchit à ce qu’il devait faire.
L’une était Creuse, l’une était inconsciente, et la dernière portait la marque du Seigneur des Ombres — plus encore, à ce qu’il savait, elle était en quelque sorte une protégée personnelle de cet homme terrifiant. Ce qui signifiait qu’il ne pouvait pas faire d’elle un vaisseau sans tout risquer dans un duel d’âmes contre un autre Suprême.
Il ne pouvait pas non plus prendre Cassia comme vaisseau, parce qu’elle était aveugle. Quant à la femme Creuse qui avait autrefois été Sourire du Ciel... en réalité, il n’avait jamais tenté de posséder une personne Creuse auparavant. Ainsi, Mordret n’était pas certain de ce qui se produirait.
Autrefois, il ne pouvait faire des êtres vivants ses vaisseaux. Cela était resté vrai pendant un certain temps, et, finalement, Mordret avait cessé d’essayer de posséder quoi que ce soit d’autre. Cependant, l’adversité est la mère de l’invention — ce ne fut que lorsque le Seigneur des Ombres tua si cavalièrement le corps de Saint Dar que Mordret découvrit comment ses pouvoirs avaient évolué après qu’il fut devenu Suprême.
Ne souhaitant pas perdre un précieux vaisseau Transcendant, Mordret tenta d’en maintenir le contrôle alors même qu’il se vidait de son sang. À sa surprise, il trouva réellement un moyen d’y parvenir — ainsi, en cet instant, il portait le cadavre de Saint Dar à travers les Montagnes Noires.
Animer un cadavre avec un éclat de son âme n’était, en vérité, pas si difficile, tant que le cadavre n’était pas mort depuis trop longtemps. Naturellement, cela n’avait aucun intérêt si le corps était trop endommagé ; néanmoins, cette nouvelle capacité à elle seule rendait sa campagne dans les Montagnes Noires bien plus viable. Non seulement ses vaisseaux étaient désormais plus difficiles à détruire, mais il pouvait aussi posséder les soldats ennemis tombés au combat.
Il n’avait même pas besoin de livrer un duel d’âmes pour les prendre, ce qui constituait un changement de rythme agréable.
Ainsi, Mordret soupçonnait raisonnablement que s’emparer du corps d’une Creuse relevait également de son pouvoir.
C’était simplement qu’il n’en avait pas envie.
Ses vaisseaux héritaient de leurs pouvoirs des âmes de leurs habitants originels. C’était en créant un reflet de l’âme originelle que Mordret pouvait faire usage de l’Aspect du vaisseau et voler ses Mémoires... or, Sourire du Ciel avait perdu son âme des décennies plus tôt ; tout ce qu’il recevrait, ce serait un corps Ascendant de plus.
Et il en avait suffisamment pour ne pas risquer de s’attirer la colère d’Étoile Changeante.
"Que faire, que faire ?"
Mordret sourit.
Son instinct lui disait d’éradiquer Chant des Déchus sur-le-champ, mais, d’un autre côté, Mordret n’était pas une bête incapable d’agir contre son instinct. Il était même plutôt doué pour tenir ses inclinations naturelles en respect. Ainsi, même s’il se méfiait de la sorcière aveugle, il envisagea si elle pouvait lui être utile en la gardant en vie.
La réponse était... oui.
La vie est vraiment pleine de surprises.
La vie n’était, en effet, rien d’autre qu’imprévisible. En réalité, Mordret n’avait qu’une idée très vague de ce qu’était la vie, et de la manière dont on était censé la vivre. C’était parce que, incapable d’éprouver du regret, il n’était pas enclin à l’introspection ni — ironie du sort — à quelque forme d’autoréflexion que ce soit.
Mais s'il devait faire le bilan de sa vie et réfléchir à son sens, Mordret serait forcé d’admettre qu’il avait passé la majeure partie de la sienne sans amarres et à la dérive, à chercher un sentiment d’appartenance qu’il n’était pas destiné à trouver.
Les souvenirs de sa petite enfance étaient, au mieux, vagues. Il se rappelait à peine sa mère, et son père... même tout petit, Mordret avait su que son père ne l’aimait pas beaucoup.
Il avait été un enfant silencieux et renfermé, incapable de prononcer ses premiers mots avant d’avoir quatre ans — à cette époque, il voulait impressionner le Roi Anvil et gagner son affection, mais, avant même qu'il n'ait pu essayer, le roi le remit à l’Être Onirique.
Cela avait probablement causé au petit Mordret une immense angoisse, même si le Mordret actuel était incapable de se relier à ces sentiments. Asterion, quant à lui... était dangereux. Mordret se souvenait avoir eu peur de cet homme étrange et de ses sourires amicaux, sachant que ses yeux dorés et chaleureux dissimulaient la froide insensibilité d’un prédateur impitoyable.
Mais Asterion était trop puissant, trop sûr de lui, et trop charmant. Il n’était donc pas surprenant que le petit prince abandonné du Grand Clan Valor, qui avait désespérément besoin de trouver un sentiment de sécurité, finisse par s'accrocher à lui comme à une bouée de sauvetage. Mordret avait réduit au silence la voix intérieure qui lui disait de se méfier de son gardien, choisissant plutôt de le voir comme une sorte de père de substitution.
Au bout du compte, il passa deux fois plus d’années avec l’Être Onirique qu’il n’en avait passées avec le Roi des Épées. Asterion n’était pas cruel, mais il n’était pas bon non plus — il était surtout indifférent, traitant le prince otage avec une sollicitude superficielle. Pourtant, pendant un temps, Mordret crut que c’était là sa vie, et que tout se déroulait comme cela devait se dérouler.
Et puis, Asterion le jeta avec cette même indifférence décontractée que Mordret connaissait trop bien. Il s’avéra que tout ce dont l’Être Onirique avait eu besoin, c’était qu’il Éveille sa Lignée Divine — après cela, Mordret ne lui était plus d’aucune utilité, et il le renvoya donc.
À l’époque, Mordret s’était déjà brisé en sept fragments à cause de son Défaut ; il n’était donc pas vraiment capable d’éprouver des regrets à l’idée de se séparer de son gardien sans cœur. Mais cela ne signifiait pas qu’il n’en avait pas été affecté. Au contraire, il était profondément amer et blessé.
C’était une époque peinte de teintes de ténèbres, et, de l’autre côté, Mordret émergea comme la créature qu’il était désormais — un amalgame de six parts d’une personne autrefois entière, portant le fardeau de l’inutile septième.
Mais, en même temps, il se rappelait s’être senti soulagé.