Chapitre 2 871
Chapitre 2871 – Le Prince et le Pauvre
Traducteur/Checker : Gray
Une montagne solitaire se dressait au-dessus d’une vaste chaîne de montagnes, entaillant le ciel de ses arêtes irrégulières. Une lune radieuse baignait ses pentes d’une lumière pâle, et des vents violents se fracassaient, encore et encore, contre sa masse sombre et gigantesque, hurlant d’une rage impuissante.
Au point le plus élevé de la montagne, une immense étendue de roche plane était recouverte de neige. D’innombrables os reposaient ensevelis sous ce voile glacé et, bien qu’aucune empreinte ne vînt souiller l’immaculée blancheur, une silhouette solitaire se tenait au centre de l’antique champ de bataille.
C’était un homme à la peau sombre et aux épaules larges, à la carrure âpre comme taillée dans la pierre. Ses cheveux noirs en bataille étaient couverts de neige, et sa barbe débordait de glace.
L’homme tenait dans sa main un imposant arc, tandis qu’une poignée de flèches de siège était plantée dans la neige autour de lui, telles une palissade... ou comme une forêt de pierres tombales surgissant du sol d'un cimetière.
L’homme avait autrefois été Saint Dar du clan Maharana. À présent, il était le vaisseau de Mordret de Nulle Part, le Roi de Rien.
L’intégralité des Montagnes Noires se reflétait dans ses yeux qui voyaient tout.
Ces montagnes se noyaient dans le carnage et la violence d’une campagne de guerre implacable. La ligne défensive du Domaine Humain s’étirait d’est en ouest, faisant barrière entre le cœur du Royaume des Rêves, au sud, et les régions relativement indomptées des confins septentrionaux.
Elle se composait d’une chaîne de forteresses imbriquées — les bastions humains occupaient des sommets voisins, chacun capable d’en soutenir deux autres par des renforts et des tirs à distance. De nouvelles couches de fortifications étaient élevées à mesure que les anciennes étaient détruites ; ainsi, même après avoir percé plusieurs strates successives de la ligne défensive, Mordret ne parvenait toujours pas à l’anéantir.
Bien sûr, il aurait pu contourner entièrement les Montagnes Noires. Sa Capacité Ascendante lui permettait de relier son Domaine Miroir à de nombreux reflets et d’utiliser chaque reflet comme une porte — ce qui conférait à son armée une mobilité sans précédent, rendant la guerre de position presque inutile contre lui.
Ou du moins, c’était ce qui aurait dû se produire... mais pas dans ce cas-ci.
Après tout, ce n’était pas une guerre où un camp perdait dès que ses soldats étaient mis en déroute. C’était une guerre qui ne s’achèverait que lorsqu’un camp s’éteindrait, et donc Mordret devrait, tôt ou tard, tuer tous ces soldats. Ainsi, il tirait en réalité avantage d’une guerre ordonnée, conventionnelle. Au lieu d’envahir le territoire du Domaine Humain dans une campagne éclair, il avançait lentement, s’assurant méticuleusement ses arrières avant de progresser. De cette manière, les pertes parmi ses vaisseaux étaient contenues, et il pouvait se préparer minutieusement à une future contre-offensive.
Ainsi, les Montagnes Noires s’étaient changées en bain de sang.
Il assiégeait à cet instant plusieurs sommets, tout en se battant pour le contrôle de divers cols importants et en utilisant l’un des bastions qu’il avait déjà conquis pour ravager les deux voisins.
Les montagnes tremblaient ; une cascade d’avalanches dévalait, enveloppant les champs de bataille de nuages de neige glaciale. Le sang ruisselait sur les pentes de profondes gorges, peignant les montagnes en rouge... la férocité même de cet immense champ de bataille était si vaste et intimidante qu'elle en était presque inconcevable.
D’un côté, les meilleurs guerriers de l’humanité combattaient côte à côte sous la bannière de leur nouveau maître, le plus vieux des Suprêmes — Asterion. Saints, Maîtres et Éveillés étaient tous soumis au même sortilège et unis par la même résolution de résister à l’ennemi. Ils étaient des centaines de milliers, endurcis par les guerres passées, armés de puissants arsenaux d’Échos et de Mémoires.
De l’autre côté se tenait Mordret. Lui seul luttait contre la puissance collective de l’humanité, repoussant cette dernière.
Les forces étaient à peu près à égalité... pour l’instant.
En vérité, le Domaine Humain était affaibli par la discorde interne entre ceux, rares, qui demeuraient fidèles à la Flamme Immortelle et ceux qui avaient déjà été envoûtés par l’Être Onirique. Une fois les derniers guerriers fidèles envoûtés ou éliminés, cette discorde deviendrait un vestige du passé, remplacée par une unité contre nature.
Alors, la puissance de l’humanité franchirait un palier qualitatif, et Mordret regretterait l’époque où il n’avait à affronter que tous les guerriers de l’humanité, et rien de plus.
Debout au sommet du haut pic noir, Mordret inspira profondément et tira une flèche enfouie dans la neige. L’encochant à la corde de son imposant arc, celui-ci leva son arme vers le ciel et tira de toutes ses forces, grâce à la puissance de son corps Transcendant volé.
Quand il relâcha la corde, un petit ouragan s’éleva pour propulser la flèche meurtrière.
Quelque part, très loin, une chaîne de navires barrait la vaste étendue du Lac des Larmes. Une armée à peine inférieure à celle qui gardait les Montagnes Noires était dispersée sur des milliers de navires cuirassés et enchantés, attendant sombrement que l'ennemi se dévoile.
Bien au-dessous de la surface, une créature inquiétante rampait lentement sur le fond du lac. C’était un être gargantuesque et sinistre, au long corps pâle et avec des dizaines de membres souples, chacun se terminant par une main atrocement humaine. Plusieurs nageoires traînaient derrière elle comme des voiles translucides, et, au bout de son long cou, un masque géant sculpté à l’image d’un visage humain recouvrait sa propre face épouvantable.
La bête étrange se cachait dans les profondeurs, observant les carènes des navires très au-dessus. Tout autour d’elle, de plus petites abominations s’extirpaient du limon, prêtes à lancer l’attaque.
Ce n'était autre que Mordret.
Très au nord, un guerrier Ascendant s’appuyait sur les rochers au bord d’une caldeira fumante, dissimulé dans des nuées de fumée bouillonnante. Devant lui, à l’horizon, Ravenheart s’étalait sous le ciel cendreux.
Là aussi, c’était Mordret.
À l’opposé du Royaume des Rêves, un passeur achevait son service, s’essuyant la sueur du front tandis que le reflet du Château ondulait à la surface du Lac Miroir.
C’était également un vaisseau de Mordret.
Des millions de ses incarnations étaient dispersées à travers le Royaume des Rêves, menant la guerre contre le Domaine Humain sur de multiples fronts tout en espionnant toutes les Citadelles de l’humanité. Sa conscience ressemblait à un vaste océan, partagé entre d’innombrables vaisseaux, chaque éclat de son âme qui les animait luttant pour la suprématie dans l’étendue brisée et fragmentée de son moi éclaté.
Seule la volonté de Mordret maintenait sa conscience unie, comme de la colle. Sans elle, il se serait depuis longtemps scindé en une multitude d’êtres indépendants, chacun ne possédant qu’une fraction de sa puissance et de son identité. En exerçant son autorité sur ses innombrables incarnations pour les contraindre à prendre la forme d’un individu, il en faisait un Domaine.
C’était pourquoi, pour lui, il importait de disposer d’au moins une représentation symbolique de son véritable moi.
Le tout premier de ses vaisseaux — le corps que le Sortilège du Cauchemar avait créé pour lui à l’image de sa première enveloppe mortelle — se prélassait dans la Tour d’Ébène, loin du carnage et des tourments de la guerre contre le Domaine Humain. Il étudiait les runes tortueuses gravées dans les murs de l’antique pagode par le Démon du Destin, grimaçant sous la pression qu’elles exerçaient sur son esprit.
Puis, cependant, un infime changement l’obligea à lever les yeux et à hausser les sourcils.
Franchissant un reflet, il gagna l’étage le plus élevé de la Tour d’Ébène et observa trois femmes sortir de l’arche de pierre, apportant avec elles une odeur de fumée, de sang et de défaite.
L’une des femmes était Creuse, tandis que les deux autres...
"Eh bien, eh bien, eh bien."
L’une était une sorcière aveugle, tandis que l’autre était la Princesse des Ombres.
Quelles splendides invitées.
Mordret demeura silencieux quelques instants, puis demanda d’un ton agréable :
"Qu’est-ce qui t'a pris si longtemps ?"
Il fixa Chant des Déchus, attendant une réponse. Elle offrait vraiment un spectacle pitoyable, couverte de sang et à peine vêtue, sa tunique rouge... non, avait-elle été blanche autrefois ?... déchirée en plus d’endroits qu’il n’aurait su en compter.
Oh, non. Il va falloir que je nettoie le sol.
Être un royaume à lui tout seul avait ses avantages, mais cela signifiait qu’il n’avait ni intendants ni serviteurs. Mordret était à la fois le roi et le serviteur — à la fois celui qui portait la couronne et celui qui la polissait, et aussi celui qui essuyait le sol sur lequel le roi qui la portait venait poser le pied.
Chant des Déchus lui fit face et ouvrit la bouche, comme si elle voulait dire quelque chose.
Cependant, au lieu de cela, elle chancela simplement et s’effondra sur le sol, inconsciente.
Elle s’était évanouie.
Pris de court, Mordret demeura là quelques instants, puis se tourna vers la jeune femme qui le regardait avec des yeux méfiants.
Il sourit.
"Oh, ma foi. Oserais-je dire que je n’ai jamais fait défaillir une jeune dame simplement en me regardant."
Mordret soupira.
"Dois-je m’en sentir flatté ou inquiet, je me le demande ?"