Chapitre 2 828
Chapitre 2828 – Fuir CSQN
Traducteur/Checker : Gray
À présent que la plupart des habitants des faubourgs étaient partis pour le Royaume des Rêves, les vastes ruches humaines qui avaient autrefois grouillé de vie et de désespoir se dressaient presque vides. Il y avait encore des gens qui y vivaient, certes — même si certaines tours-dortoirs ne comptaient plus que quelques dizaines d’habitants au lieu de dizaines de milliers.
Une famille qui, jadis, s’était abritée dans une seule cellule résidentielle occupait désormais tout un bloc. Et même ainsi, le reste de l’étage demeurait désert.
Dans la pénombre du petit matin, un homme décharné apparut dans un couloir et s’appuya contre le mur, tordu par une quinte de toux violente. Sa femme s’affairait déjà à faire bouillir de l’eau pour réhydrater des sachets de pâte synthétique pour les enfants — pourtant, lui devait enfiler son uniforme de travail et partir pour une prise de poste matinale.
S’essuyant les lèvres, il tituba vers la buanderie.
Quelques secondes plus tard, cependant, il se figea et regarda devant lui avec horreur.
Là-bas, devant lui, l’étendue claustrophobe de la tour-dortoir se noyait dans une brume froide, et, l’espace d’un instant, il vit une silhouette fantomatique s’y déplacer.
Une chair aussi pâle que celle d’un cadavre, d’affreuses brûlures suintant un sang écarlate...
Hurlant, l’homme recula en trébuchant.
"Un f—fantôme ! Un fantôme !"
Se retournant, il détala comme si sa vie en dépendait.
Quelques instants après la fuite de l’homme, un bras pâle s’étendit hors de la brume vers l’étendoir.
J’ai bouclé la boucle.
Jet avait grandi dans une ruche-dortoir très semblable à celle-ci, entourée de gens décharnés à la peau cireuse, sujets à de violentes quintes de toux. Elle aussi avait été maladive et négligée, portant des vêtements élimés qui n’allaient pas à sa silhouette frêle.
Mais il valait mieux des vêtements que pas de vêtements du tout.
Enfilant un pantalon usé, une chemise minable et un manteau en loques, elle grimaça lorsque l’étoffe rêche râpa ses brûlures, puis se changea en brume. Bientôt, elle se retrouva au rez-de-chaussée de la tour-dortoir, dissimulée dans l’ombre de l’auvent de l’entrée arrière, et leva les yeux.
Là-haut, dans le ciel blafard au-dessus de CSQN, une tempête de corbeaux traçait des motifs hypnotiques parmi les nuages, formant un immense murmure.
Son expression s’assombrit.
Le vieux...
Jet pouvait comprendre beaucoup de choses de ce qui se passait en ville rien qu’à sa sonorité. En ce matin brumeux, on entendait des VTP blindés rouler sur l’asphalte, des sirènes hurler au loin, et le bourdonnement de voix tranchantes s’interpeller, étouffées par la distance.
Ces bruits-là différaient du vacarme habituel de la ville, tout comme de l’urgence paniquée d’une Porte qui s’ouvrait. En tant qu’exécutrice du gouvernement durant de longues années, Jet connaissait trop bien la nature de cette rude mélodie.
C’était le son d’une chasse à l’homme à grande échelle.
De telles choses arrivaient rarement, puisque le gouvernement préférait régler la plupart des problèmes en silence. Pourtant, elle avait elle-même dirigé quelques chasses de ce genre.
Aujourd’hui, Jet était presque certaine que la personne traquée... c’était elle.
Se retrouver de l’autre côté des forces de l’ordre avait quelque chose d’étrange.
Elle suivit des yeux le murmure des corbeaux quelques instants, puis détourna le regard afin que Vestige du Fléau ne sentît pas son observation.
Est-il envoûté, lui aussi ?
Même si Jet ne voulait pas y croire, elle avait le pressentiment funeste que la personne chargée de la traquer n’était autre que le Vieux Cor. Trop de signes pointaient vers lui... et, même si ce n’était pas le cas, se préparer au pire ne l’avait jamais trahie par le passé. Le monde ne réservait rien d’autre que le pire aux gens nés à l’ère du Sortilège du Cauchemar, après tout.
Atteindre sa destination sans se faire remarquer tandis que Vestige du Fléau surveillait la ville depuis les hauteurs serait difficile.
Marmonnant un juron, Jet se tapit plus profondément dans l’ombre et s’effondra en un torrent de brume.
Elle traversa les profondeurs de la ville en dissimulant sa présence du mieux qu’elle put. Quand cela était possible, elle se déplaçait sous terre. Quand les Éveillés en patrouille s’approchaient trop, elle les évitait. Quand une barrière se dressait sur sa route, elle la traversait comme un spectre.
Attraper un fantôme dans le chaudron d’âmes humaines aussi vaste que CSQN n’était pas aisé, même pour la puissante machinerie du gouvernement et son plus ancien champion, Vestige du Fléau. Surtout si ce fantôme connaissait par cœur chaque rouage de cette machine compliquée.
Cela dit... la ville était différente de ce qu’elle avait été la dernière fois qu’elle l’avait visitée.
Elle se trouvait en proie à un conflit interne. Les rues étaient étrangement désolées. Ici et là, des véhicules en flammes jonchaient les routes. Des groupes de soldats se déplaçaient d'un endroit à l'autre, le visage sombre. Bien des bâtiments béaient de fenêtres brisées, des morceaux de mobilier et des débris se répandant sur les trottoirs.
Par endroits, le sol était maculé de sang.
Le bruit de la ville sonnait faux et malsain, comme si CSQN était dévorée par la fièvre.
Tout part en vrille.
Le soleil s’était déjà levé lorsque Jet parvint à l’endroit où Cassie l’avait envoyée.
Devant elle se trouvait le complexe gouvernemental lourdement fortifié au cœur de la ville — l’endroit même où Jet avait été ancrée avant de déplacer en secret son attache vers la ruine désolée des faubourgs.
Elle s’était donné tant de mal pour s’en échapper que, naturellement, l’Être Onirique et ses serviteurs ne s’attendraient pas à ce qu’elle revînt ici immédiatement. En ce sens, sa seule destination l’avait aidée à rester inaperçue.
Le complexe gouvernemental était en plein chaos. Les portes étaient ouvertes, et aucun garde ne se tenait à l’extérieur. De la fumée s’échappait des fenêtres de plusieurs niveaux... ce qui signifiait que les systèmes de défense automatiques avaient soit dysfonctionné, soit été désactivés, échouant à exécuter un protocole de confinement.
Plus révélateur encore, des bruits étouffés de coups de feu et d’impacts lourds résonnaient depuis l’intérieur.
Jet reprit sa forme humaine et traversa l’asphalte brisé pieds nus, son manteau en loques flottant au gré du vent.
Son expression n’avait rien d’amusé.
"Je m’absente un moment, et tout ce lieu n’est plus qu’un foutoir..."
Enjambant le corps inconscient d’un soldat Éveillé, elle entra dans le complexe.