Chapitre 4
Document classifié n°47961 le 17 huit 173584, heure système. Auteur de la classification : Zefith. Niveau d'accréditation requis : Spécial 1. Type : information confidentielle ou compromettante sur un membre de l'agence.
Ce qui suit est retranscrit depuis un carnet trouvé dans la hutte de la forêt de Vel'Kaar, monde référencé sous l'identifiant provisoire M-114. L'écriture est irrégulière, parfois illisible. Certaines pages ont été arrachées. La chronologie a été reconstituée d'après les dates indiquées par l'auteur.
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Jour 1
Kazushi m'a donné ce carnet.
Il a dit que sa grand-mère écrivait dedans avant de mourir et qu'il reste beaucoup de pages vides. Il m'a dit ça comme si c'était une information neutre, le carnet existe, il est vide, vous êtes là, il y a une logique, sans chercher à me faire pitié ou à être touchant. Je ne sais pas si je dois trouver ça mature ou simplement triste. Peut-être les deux. Peut-être que la maturité, chez les enfants qui ont perdu des gens, c'est exactement ça : dire les choses comme elles sont, parce que les embellir prendrait une énergie qu'on n'a pas.
Je ne sais pas pourquoi j'écris. Je n'ai rien à dire d'utile. C'est peut-être pour ça : écrire des choses inutiles remplit les pages, et les pages remplies prouvent qu'on a existé pendant le temps qu'il a fallu pour les remplir. C'est une preuve mince, mais c'est mieux que rien.
Je m'appelle Elena. J'ai dix-sept ans. Je viens d'un monde où il y a des voitures et de l'électricité et un garçon qui s'appelait Ryo et qui m'avait invitée quelque part un samedi.
Je ne sais pas où je suis maintenant.
La hutte est petite, construite en bois, dans une forêt couverte de neige. Le monde s'appelle... je ne sais pas comment il s'appelle. Kazushi dit que c'est la forêt de Vel'Kaar, mais il ne sait pas s'il y a un nom pour le monde entier. Il n'a jamais posé la question.
Il a neuf ans.
Je ne sais pas comment je suis arrivée ici. Je ne sais pas non plus comment je suis morte au moins une centaine de fois et comment je suis quand même là à écrire ça avec un stylet en os sur un carnet en peau de bête.
Il y a de la soupe sur le feu. Elle est tiède et fade et c'est la meilleure chose que j'aie mangée de toute ma vie.
Jour 4
La grand-mère de Kazushi s'appelait Sohri. Elle est morte l'hiver dernier d'une fièvre que les gens du village n'ont pas su soigner. Il l'a enterrée derrière la hutte, sous un bouleau dont elle aimait les feuilles au printemps. La tombe est marquée par un tas de pierres plates, empilées avec le même soin obsessionnel qu'il met dans tout le reste.
Il entretient la tombe chaque matin, pas longtemps, cinq minutes peut-être. Il enlève la neige qui s'est accumulée, vérifie que les pierres n'ont pas bougé, reste debout un moment sans rien dire. Puis il revient et fait le petit-déjeuner.
Ses parents vivent au village, à quinze minutes de marche. Ils lui rendent visite régulièrement, tous les deux ou trois jours, parfois plus souvent quand la météo est bonne. Mais c'est Sohri qui l'a élevé dans cette hutte, c'est avec elle qu'il a appris à chasser, à cuisiner, à lire les traces dans la neige, et c'est ici qu'il a choisi de rester après sa mort. Ses parents n'ont pas insisté pour qu'il revienne, j'ai l'impression qu'ils comprennent quelque chose chez leur fils que je ne comprends pas encore.
Il fait la cuisine. Il chasse avec des pièges qu'il fabrique lui-même : des collets en fil tressé, des trappes à bascule, des dispositifs ingénieux qu'il m'a expliqués avec des schémas tracés dans la cendre. Il dit qu'il n'est pas encore assez bon à l'arc pour ne pas gaspiller les flèches. Il a dit ça sans se plaindre, en constatant un état de fait, comme quelqu'un qui regarde une carte et note qu'il n'est pas encore arrivé à destination.
Il a neuf ans.
Je lui ai demandé s'il avait peur de vivre seul ici, si loin de ses parents.
Il a réfléchi sérieusement avant de répondre. C'est une de ses caractéristiques : il ne répond jamais immédiatement aux questions importantes. Il les prend, les tourne dans sa tête, vérifie quelque chose, puis parle.
« Non, a-t-il dit. Mais ça aide que vous soyez là. »
Je n'ai pas su quoi dire. J'ai bu ma soupe. La soupe n'était pas bonne mais elle était chaude, et la chaleur remplaçait les mots.
Jour 8
Aujourd'hui j'ai découvert le village.
Pas un village au sens où je l'entends, pas un ensemble de maisons avec une église et une place centrale. Plutôt un regroupement de sept ou huit huttes, dispersées dans la clairière, à environ quinze minutes de marche de celle de Kazushi. Les gens sont... normaux. Ordinaires. Ils chassent, ils taillent du bois, ils réparent leurs toits, ils discutent entre eux dans cette langue que je comprends sans savoir pourquoi.
Ils m'ont regardée avec curiosité mais pas avec hostilité. Une femme m'a donné un manteau, un vrai manteau en fourrure, lourd, chaud, qui sent l'animal et la fumée. Elle a dit quelque chose à Kazushi que je n'ai pas compris, et Kazushi a répondu avec cette concision qui lui est propre.
« Elle dit que vous avez l'air perdue, a-t-il traduit. »
J'ai failli rire. Perdue. C'est un mot qui implique qu'on sait où on devrait être. Je ne sais même pas dans quel monde je devrais être, ni si ce monde existe encore, ni si j'y ai jamais été autrement qu'en passant.
« Dis-lui merci, ai-je répondu. »
« Je lui ai déjà dit. »
Jour 10
Les parents de Kazushi sont venus aujourd'hui.
Son père est grand, plus grand que quiconque au village, avec des épaules larges et des mains qui pourraient envelopper la tête de son fils entière. Sa mère est plus petite, plus silencieuse, avec les mêmes yeux bruns que Kazushi et cette façon similaire de regarder les choses attentivement avant de parler.
Kazushi les a reçus avec un plaisir évident, pas démonstratif, pas bruyant, mais visible. Il avait préparé la tisane de Sohri avant qu'ils arrivent, comme s'il savait exactement quand ils viendraient. Son père l'a serré contre lui d'un bras, brièvement, avec cette économie gestuelle que j'ai déjà vue chez Kazushi. Sa mère a posé la main sur sa tête et ajusté son bonnet sans rien dire.
Ils m'ont regardée avec une curiosité prudente. Kazushi a dit quelque chose que je n'ai pas compris, il parlait plus vite qu'avec moi, avec un accent légèrement différent, plus relâché. Le mot Elena est apparu dans la phrase. Son père a hoché la tête. Sa mère m'a souri, un sourire discret, pas forcé, qui disait si mon fils vous fait confiance, c'est suffisant.
Ils sont restés deux heures. Son père a réparé un piège que Kazushi n'arrivait pas à recalibrer. Sa mère a apporté du pain, du vrai pain, pas les galettes que Kazushi prépare, et un pot de quelque chose qui ressemblait à de la confiture mais en plus acide.
En partant, son père a dit quelque chose à Kazushi. Je n'ai pas compris les mots, mais j'ai compris le ton : c'était un père qui dit à son fils qu'il est fier de lui, de la façon dont les pères le disent quand ils ne savent pas bien comment le dire.
Kazushi a rangé le pain et la confiture sur l'étagère, à côté des céramiques de Sohri, et n'a rien dit pendant un moment. Mais il avait l'air content. Content de cette façon discrète qui lui est propre, où rien ne bouge sur son visage sauf quelque chose dans ses yeux.
Jour 12
J'ai essayé de partir ce matin, pas pour une raison précise, ou plutôt, pour une raison très précise que je ne voulais pas regarder en face : je m'habituais trop vite à être ici.
L'habitude est un piège. L'habitude dit : reste, c'est confortable, c'est chaud, la soupe est presque bonne maintenant, le gamin est attachant. L'habitude oublie de mentionner que la dernière fois que je me suis attachée à un endroit, j'ai fini dans un garage avec une scie. Et la fois d'avant, il n'y avait pas de fois d'avant, c'était la première, mais ça n'a pas d'importance. Le problème n'est pas les endroits. Le problème c'est moi.
J'ai marché environ deux heures dans la forêt avant de rebrousser chemin.
Pas parce que je me suis perdue. Je connais ces bois mieux que je ne le pensais, les sentiers de gibier, les ruisseaux gelés, les arbres marqués par Kazushi avec des entailles au couteau pour s'orienter. Non. J'ai fait demi-tour parce que j'ai réalisé que partir n'allait nulle part. Je ne sais pas comment je suis arrivée ici. Je ne sais pas comment retourner... où que ce soit. Et surtout, surtout, il y a un enfant de neuf ans dans une hutte à qui j'aurais dû expliquer que je partais. Ses parents sont au village, il ne serait pas seul, pas vraiment. Mais il m'aurait attendue quand même. Il aurait préparé de la soupe en trop, pour deux, et il se serait demandé pourquoi je n'étais pas revenue.
Il n'a pas demandé où j'étais allée. Il m'a juste tendu un bol de tisane chaude, une infusion de racines que Sohri préparait, apparemment, et dont il a hérité la recette. Elle est amère et elle donne des picotements dans la gorge, et je commence à l'aimer un peu.
Jour 19
Kazushi m'a posé des questions sur mon monde, avec une curiosité vraie, pas la politesse vide qui demande comment allez-vous sans vouloir la réponse. Ce n'est pas qu'il soit impoli, il n'a simplement jamais appris ces formes-là. Il était vraiment curieux, avec cette précision dans les questions qui vous force à prendre un moment, à réfléchir, et à répondre honnêtement parce que bâcler serait une insulte.
« Les maisons, elles sont faites en quoi ? a-t-il demandé. »
« En béton, en briques, en bois parfois. Les immeubles sont très hauts : dix étages, vingt, parfois plus. »
« Vingt étages. » Il a levé les yeux vers le plafond de la hutte, comme s'il essayait de visualiser un bâtiment vingt fois plus haut. « Pourquoi aussi haut ? »
« Parce qu'il y a beaucoup de gens et pas assez de place. »
Il a médité cette réponse pendant plusieurs secondes.
« Est-ce que tout le monde sait lire ? »
« Oui. Enfin, presque tout le monde. »
« Comment fonctionne une voiture ? »
J'ai essayé d'expliquer un moteur à combustion interne à un enfant de neuf ans d'un monde médiéval. L'expérience fut humiliante. J'ai utilisé les mots carburant, piston, explosion contrôlée, énergie cinétique, et chaque mot en demandait trois autres pour être expliqué, et ces trois-là en demandaient trois chacun, et au bout de dix minutes j'en étais à essayer de dessiner un schéma dans la cendre du foyer en réalisant que je ne savais pas vraiment comment ça marchait.
Je conduisais... enfin, ma mère conduisait. Je montais dans la voiture. Elle avançait. C'était suffisant.
Kazushi, lui, sait comment fonctionne chaque chose dans sa hutte. Pourquoi le joint de la fenêtre nord fuit quand le vent vient de l'est : parce que le bois a gonflé avec l'humidité de l'automne et qu'il faut le recaler avec une cale en pin tous les trois mois. Comment calibrer ses pièges selon l'animal : un collet plus serré pour le lièvre, plus souple pour le renard, et jamais de métal pour le blaireau parce que le blaireau sent le métal et l'évite.
Il sait ces choses parce qu'il en a besoin pour survivre. Je sais des choses parce qu'on m'a dit de les apprendre. Je me demande lequel de nous deux est vraiment éduqué.
Jour 27
Première nuit claire depuis mon arrivée.
Le ciel s'est dégagé d'un coup, comme un rideau qu'on tire, et les étoiles sont apparues. Pas les étoiles que je connaissais, pas les mêmes constellations, pas les mêmes dispositions, et il m'a fallu un moment pour comprendre pourquoi ça me dérangeait. C'est parce que les étoiles sont la seule chose qui est censée être pareille partout. On change de pays, on change de continent, on change de saison, les étoiles bougent, pivotent, mais elles sont les mêmes. Ici, elles ne le sont pas.
Je suis dans un autre monde. Pas un autre pays. Un autre monde.
Je l'ai su depuis le début, quelque part. Depuis les premiers réveils, les langues incompréhensibles, les deux lunes de cette plage de galets noirs. Mais les étoiles l'ont rendu réel d'une façon que le reste n'avait pas réussi à faire.
Kazushi est sorti me rejoindre. Il m'a trouvée assise dans la neige, en train de regarder le ciel avec une expression qu'il n'a pas su interpréter. Il s'est assis à côté de moi.
« C'est beau, a-t-il dit. »
« Oui. »
« Chez vous, c'est différent ? »
« Oui. »
Il a hoché la tête, comme si c'était une information intéressante mais pas surprenante, et il est resté assis là à regarder les étoiles avec moi sans rien dire pendant une heure.
C'était bien.
Jour 31
Il y a eu de la neige toute la semaine, pas la neige légère et décorative des premiers jours, mais une vraie tempête, avec du vent qui faisait trembler les murs de la hutte et de la neige qui s'entassait contre la porte jusqu'à la bloquer.
On est restés à l'intérieur. Kazushi m'a appris un jeu de plateau, un truc avec des cailloux et des lignes tracées sur une planche de bois, les règles sont compliquées et il gagne à chaque fois. Je soupçonne qu'il invente de nouvelles règles en cours de partie, mais je n'ai aucune preuve.
Quand la tempête s'est calmée, il m'a appris à lire les traces d'animaux dans la neige fraîche. Lièvre : petites empreintes groupées par quatre, les pattes arrière devant les pattes avant. Renard : une ligne presque droite, un pas après l'autre, élégant. Cervidé : empreintes fendues, profondes, avec un espacement qui indique la vitesse.
J'ai mis deux heures à voir ce qu'il voyait en dix secondes. Il n'a pas été impatient. Il regardait juste, attendait que je trouve, et quand je trouvais il hochait la tête d'une façon qui signifiait bien sans être condescendante. C'est un don, ça : savoir attendre sans faire sentir qu'on attend.
J'ai dormi correctement pour la première fois depuis... je ne sais plus depuis quand, pas de rêves, pas de sueur froide, juste du sommeil, noir et simple, comme une pièce qu'on éteint.
Jour 47
Je lui ai raconté le garage.
Pas tout : ni l'ombre, ni les filles, ni le sang. Juste ce qui s'est passé avant. Le garçon qui m'avait invitée, Ryo, il s'appelait Ryo, j'ai failli ne pas m'en souvenir, les filles qui l'avaient mal pris, le centre commercial, le haut que j'avais acheté. Le haut bleu sombre. Il était joli. Il coûtait trop cher et il était joli et je me sentais jolie en le regardant, et je ne me sens jamais jolie.
Kazushi a écouté sans m'interrompre. Il écoute bien, pas en attendant son tour de parler, mais en écoutant vraiment, en absorbant les mots avec cette concentration silencieuse qu'il met dans tout ce qu'il fait.
« Vous l'aimiez bien ? a-t-il demandé. Le garçon ? »
« Je ne sais pas », ai-je dit. Et c'était honnête. Je crois que surtout, j'étais contente que quelqu'un me pose la question.
Il a réfléchi à ça. Longtemps, ou ce qui passe pour longtemps chez un enfant de neuf ans, c'est-à-dire environ huit secondes.
« C'est bien aussi, a-t-il dit finalement. »
Je ne sais pas pourquoi ça m'a fait quelque chose. Peut-être parce que la plupart des gens, en entendant cette phrase, auraient dit c'est triste ou c'est normal. Lui a dit c'est bien, comme si le fait d'être contente d'être vue méritait d'être reconnu, pas diagnostiqué.
Jour 58
Il m'a demandé si j'allais rester.
Nous marchions sur le chemin qui mène au lac gelé, un lac que j'ai découvert la semaine dernière, large et plat et couvert d'une glace si épaisse que Kazushi marche dessus sans hésitation, ce qui me terrorise. Il posait des collets dans les buissons en bordure, les doigts rouges de froid, les gestes précis malgré les moufles.
« Vous allez rester ? a-t-il dit, sans lever les yeux. »
Je me suis arrêtée. La question avait cette qualité spécifique des choses qui ont été réfléchies longtemps avant d'être prononcées, pas improvisée, pas légère. Il l'avait portée en lui pendant un moment.
« Je ne sais pas, ai-je dit. »
Il a hoché la tête. Pas déçu, ou s'il l'était, il ne l'a pas montré. Il a fini de poser son collet, s'est relevé, a essuyé ses mains sur sa veste.
« Si vous partez, prévenez-moi avant », a-t-il ajouté sans me regarder.
« Pourquoi ? »
« Je ferai quelque chose à manger pour le voyage. »
Il s'est remis en marche. J'ai mis quelques secondes avant de le suivre. C'est bizarre, comment certaines phrases vous arrêtent alors qu'elles n'ont rien de spectaculaire : Je ferai quelque chose à manger pour le voyage, pas Restez, ni J'ai besoin de vous, ni Je serais triste, parce que la première chose à laquelle il pense quand quelqu'un part, c'est qu'il faut qu'il mange en route.
Jour 74
Aujourd'hui il a couru après un renard pendant vingt minutes dans la neige.
Le renard était roux, maigre, et visiblement convaincu que le piège à collet de Kazushi était un jouet personnel. Il avait réussi à manger l'appât sans déclencher le mécanisme, Kazushi a examiné le collet avec l'expression d'un ingénieur confronté à un défaut de conception, et quand il a levé la tête, le renard était assis à trois mètres, la queue enroulée autour des pattes, qui le regardait avec ce que je ne peux décrire que comme de la suffisance animale.
Kazushi a décidé de le poursuivre. Je ne sais pas pourquoi, probablement un mélange de fierté blessée et de cette énergie inexplicable que les enfants de neuf ans possèdent et qu'ils ne savent pas comment dépenser. Il a couru. Le renard a couru. Kazushi a trébuché en haut d'une pente.
Ce qui suivit fut indigne. Il dévala cinquante mètres de neige en faisant des bruits qui n'ont pas de catégorisation linguistique possible, quelque chose entre le cri et le rire et le hoquet, en essayant alternativement de s'agripper à quelque chose et de protéger son visage, échouant aux deux. Il arriva en bas couvert de neige de la tête aux pieds, le bonnet à trois mètres, les cheveux dans toutes les directions.
Le renard était toujours en haut, qui regardait.
Je me suis assise dans la neige et j'ai ri. Ri jusqu'à ne plus avoir de voix, ri jusqu'à ce que mon ventre me fasse mal, ri avec des larmes qui n'étaient pas des larmes de tristesse, et c'était tellement déroutant que j'ai mis un moment à identifier ce qui se passait.
Je riais. C'est tout. Je riais.
Je ne me rappelais plus comment ça faisait.
Jour 89
Nuit. Kazushi dort. L'âtre crépite doucement, le feu est bas, il faudra remettre une bûche d'ici une heure. Dehors, le vent fait ce bruit que j'aime dans les conifères, ce son grave et continu qui ressemble à une respiration immense, comme si la forêt dormait elle aussi.
Je pense que je suis morte dans mon monde. Pas morte morte, je ne peux apparemment pas mourir, ce qui est un problème que je n'avais pas anticipé dans ma liste de problèmes, mais disparue, effacée. Les gens ne cherchent pas quelqu'un qui n'existe nulle part. Ma mère a peut-être signalé ma disparition. La police a peut-être cherché un moment. Puis la vie a continué, parce que c'est ce que fait la vie.
Ça devrait me faire quelque chose. Ça m'en fait quelque chose, juste pas de la façon que j'aurais attendue, pas de la douleur, pas de la colère, plutôt une sorte de légèreté un peu étrange, comme si le fait de ne pas avoir d'endroit où être m'autorisait à être ici. Comme si l'absence d'attaches était une forme de permission.
Ce n'est pas un bonheur. C'est plus proche d'une rémission. Le genre de calme qu'on ressent quand quelque chose qui faisait mal depuis très longtemps s'arrête soudainement, et qu'on reste immobile un moment, pas parce qu'on va bien, mais parce qu'on ne va plus mal.
Jour 103
Il m'a montré quelque chose aujourd'hui.
On marchait sur le chemin du lac, le même chemin que toujours, les mêmes arbres, la même neige, mais jamais exactement les mêmes, parce que la neige change de texture et les arbres perdent leurs aiguilles les plus basses et les traces d'animaux racontent des histoires différentes chaque matin.
Kazushi s'est arrêté au milieu du chemin. Il a ramassé une pierre, un galet gris, lisse, de la taille de son poing. Il l'a soupesé un moment, le retournant dans ses doigts comme s'il écoutait quelque chose que la pierre avait à dire. Puis il l'a lancé.
La pierre est allée trop loin.
Pas spectaculairement, pas de manière impossible, pas avec un sifflement dramatique ou un éclat de lumière, juste... trop loin. Deux fois la distance qu'elle aurait dû parcourir, avec une trajectoire trop plate, trop régulière, comme si quelque chose avait modifié les règles en cours de route.
Il me regardait pour voir ma réaction.
« Tu fais ça depuis longtemps ? ai-je demandé. »
« Je sais pas trop, a-t-il dit. Depuis que je suis petit. » Il a réfléchi. « Enfin, plus petit. »
« C'est ta grand-mère qui t'a appris ? »
« Non. Elle savait pas que je pouvais. »
Il a ramassé une autre pierre, l'a fait tourner dans sa main. Ses yeux, bruns, ordinaires, les yeux d'un enfant de neuf ans, avaient cette concentration spécifique qu'il avait quand il regardait ses collets, quand il évaluait le vent pour décider de la direction de chasse.
« Je crois que c'est juste là, a-t-il dit. Dans les choses qui bougent. J'ai l'impression de les sentir avant qu'elles bougent. Comme si je savais dans quelle direction elles allaient aller, et que je pouvais juste... pousser un peu. »
Il a lancé la deuxième pierre. Plus loin encore. La trajectoire était si droite qu'elle ressemblait à un trait tiré au cordeau.
Je l'ai regardé. Il m'a regardée.
« Moi aussi j'ai quelque chose, ai-je dit. »
Il a attendu.
« Mais je ne sais pas ce que c'est. Et je ne sais pas comment ça marche. Et ça me fait peur. »
C'était la première fois que je disais ça à voix haute. Ça me fait peur. Les mots avaient un poids différent quand on les prononçait, plus légers, paradoxalement, comme si les dire les sortait de la poitrine où ils étaient compressés et les relâchait dans l'air.
Kazushi n'a pas demandé de détails. Il a hoché la tête, son hochement sérieux, celui qui dit j'ai entendu et j'accepte, et il a rangé ses pierres dans sa poche.
On a continué à marcher.
Jour 127
La neige fond, pas partout, les congères les plus épaisses résistent encore, et le matin le sol est toujours gelé, avec cette croûte blanche qui craque sous les pas comme du sucre caramélisé. Mais l'après-midi, l'eau coule. Les ruisseaux reprennent. Les oiseaux reviennent : d'abord les mésanges, puis les geais, puis un rapace que Kazushi appelle kiiroh et dont je ne connais pas l'équivalent.
J'aime le bruit de l'eau qui coule sous la neige. C'est un bruit discret, souterrain, presque secret, il faut tendre l'oreille pour le distinguer du vent. Mais il est là, et il dit quelque chose d'important : que quelque chose se prépare, en dessous de ce qui est visible. Que le monde n'est pas figé. Qu'il change, même quand il a l'air de ne pas changer.
Jour 141
Le printemps est arrivé.
Pas d'un coup, pas comme dans les films, où le montage passe de la neige aux fleurs en trois secondes. C'est venu lentement, par étapes, comme quelqu'un qui hésite sur le pas d'une porte. D'abord les feuilles : timides, à peine visibles, quelques bourgeons verts sur les branches nues des bouleaux. Puis les couleurs : le marron de la terre, le gris des rochers, le vert sombre des mousses qui reprennent vie sous les congères. Puis les sons : les oiseaux, les insectes, le craquement de la glace du lac qui se fissure en lignes irrégulières.
Kazushi a nettoyé les pièges d'hiver et les a remplacés par les pièges de printemps avec une efficacité qui m'impressionne toujours. Il change ses techniques avec les saisons comme on change de vêtements, naturellement, sans effort, parce que c'est comme ça que fonctionne le monde et qu'il serait absurde de résister.
Je lui enseigne à écrire le soir, à la lueur de la lampe. Il apprend vite, trop vite pour que ce soit juste de la répétition. Il ne mémorise pas les formes des lettres ; il comprend les structures, les règles, pourquoi les mots fonctionnent comme ils fonctionnent. Il pose des questions sur la grammaire que je ne peux pas toujours résoudre parce que moi, je l'ai apprise sans la comprendre, par osmose, par habitude, en absorbant des règles que je n'ai jamais examinées.
Pourquoi est-ce que le pluriel ne suit pas toujours la même logique ? m'a-t-il demandé hier.
Parce que la langue a été construite par des gens qui n'étaient pas d'accord entre eux, ai-je répondu.
Il a trouvé ça parfaitement satisfaisant comme explication.
Je me sens utile. C'est une sensation nouvelle. Pas utile dans le sens où quelqu'un a besoin de moi pour survivre, Kazushi survivait très bien avant mon arrivée et survivrait très bien sans moi. Utile dans le sens où je fais quelque chose qui a une valeur pour quelqu'un d'autre. Je lui enseigne des choses qu'il ne connaissait pas, et il m'enseigne des choses que je ne connaissais pas, et cet échange est tellement simple, tellement évident, que je ne comprends pas pourquoi ça n'existait nulle part dans ma vie d'avant.
Jour 152
Il a construit un arc.
Pas un bon arc, il le dit lui-même, avec cette honnêteté tranquille qui le caractérise. La courbe n'est pas régulière, la corde est un peu trop tendue, et les flèches sont légèrement trop lourdes pour la puissance du bois. Mais il l'a construit, de ses mains, à neuf ans, en se basant sur ce que Sohri lui avait montré et sur des corrections qu'il a calculées lui-même.
Il rate tous ses tirs. Il tire, la flèche part trop à droite, il fronce les sourcils, ajuste, tire encore, la flèche part trop à gauche, il fronce les sourcils, ajuste, tire. Il fait ça pendant des heures, sans frustration visible, sans impatience, juste ce processus itératif, cette boucle de feedback entre l'intention et le résultat, qu'il parcourt avec la patience de quelqu'un qui sait que la compétence n'est pas un événement mais un processus.
Je le regarde depuis le seuil de la hutte. Le soleil de printemps est doux, tiède sur le visage, avec cette qualité dorée que la lumière a quand elle traverse un air encore froid. Les arbres bruissent. Les oiseaux chantent.
Il fait beau, ai-je pensé. Puis : Il fait beau et je suis en train de regarder un enfant tirer à l'arc et je n'ai pas envie d'être ailleurs.
C'est peut-être ça, le bonheur : pas l'euphorie, pas l'extase, juste l'absence d'envie d'être ailleurs.
Jour 158
Nuit calme. Kazushi dort. Dehors, il y a ce bruit que j'aime, le vent dans les conifères, ce son grave et continu qui ressemble à une respiration immense. L'âtre est presque éteint. Il faudrait que je remette une bûche, mais je n'ai pas envie de me lever. La lumière est faible, juste les braises et le rai de lune qui passe par le volet mal joint de la fenêtre nord, celui que Kazushi a recalé trois fois et qui refuse de rester en place.
Je devrais dormir.
Je pense à mon monde des fois. Pas souvent. J'essaie de me rappeler ce que ça faisait de marcher sur de l'asphalte, de voir des publicités, d'entendre de la musique venant d'une pièce adjacente. De sentir l'odeur de la voiture de ma mère le matin, un mélange de plastique tiède et de café renversé. De voir les cerisiers de la cour du lycée, ces cerisiers que je voulais dessiner sans savoir dessiner.
C'est flou. Comme un rêve qu'on a fait il y a longtemps et dont on ne garde que les contours. Le centre de l'image est vide. Les bords sont encore là, des couleurs, des textures, des sensations, mais le centre, la partie qui contenait le sens, s'est effacé.
Je me demande si c'est le prix. Si mourir cent fois arrache des morceaux de ce qu'on était, et si à force il ne reste plus qu'une forme vide avec des souvenirs accrochés aux bords comme des post-its.
Kazushi bouge dans son sommeil. Il grommelle quelque chose d'incompréhensible, se retourne, et sa respiration redevient régulière. Il dort comme un enfant, complètement, totalement, avec cette confiance dans le monde qui dit demain sera là.
Il faudrait que j'essaie de comprendre ce qui m'est arrivé. Ce que je suis. Ce que ça veut dire de mourir et de se réveiller ailleur...
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La phrase s'interrompt ici. L'encre forme un trait descendant, comme si la main avait été brusquement retirée de la page. La suite de la page est vide. Les pages suivantes ont été arrachées.
Document classifié n°47961 le 17 huit 173584, heure système. Auteur de la classification : Zefith. Niveau d'accréditation requis : Spécial 1. Type : information confidentielle ou compromettante sur un membre de l'agence.