Chapitre 5
Le bruit était différent de celui du vent.
Elena le remarqua avant même d'avoir fini d'écrire sa phrase : une fausse note dans la partition familière de la nuit, une dissonance dans le fond sonore qu'elle connaissait désormais par cœur. Le vent dans les conifères avait un rythme, une cadence, une respiration. Celui-ci n'en avait pas. C'était un son arythmique, irrégulier, qui montait et descendait sans logique, comme quelque chose qui cherchait son souffle.
Elle s'immobilisa. Le stylet resta suspendu au-dessus du carnet, l'encre formant un point noir qui ne deviendrait jamais une lettre.
Qu'est-ce que c'est ?
La question était rhétorique. Quelque part au fond d'elle, dans cette partie instinctive, animale, qui avait survécu à cent morts et qui avait appris à cataloguer les sons selon leur dangerosité avec la précision d'un radar, elle savait déjà. Pas ce que c'était, mais ce que ça signifiait : ce n'était pas un animal, ce n'était pas une tempête, ce n'était pas un arbre qui tombait ou un rocher qui roulait ou n'importe quoi d'autre qui aurait pu être expliqué, rationalisé, rangé dans une catégorie connue.
C'était autre chose.
Le feu dans l'âtre crépitait doucement, imperturbable, ses flammes projetant des ombres mouvantes sur les murs de la hutte. La lumière orangée donnait à l'intérieur une apparence de chaleur et de sécurité qui, pour la première fois, semblait fragile. Comme un décor de théâtre, joli de face, mais fait de carton.
Elena posa le stylet. Referma le carnet lentement, avec soin, le plaça sous l'oreiller du lit. Un geste inutile, probablement. Mais l'habitude de protéger les choses auxquelles on tient résiste même quand la raison dit que ça ne sert à rien.
Elle se leva.
À travers la petite fenêtre de la hutte, celle du nord, celle dont le volet fuyait, celle que Kazushi avait recalé trois fois, la nuit était ordinaire. Les conifères, noirs contre un ciel étrangement clair, la neige qui reflétait la lumière de la lune en une nappe d'un blanc bleuté, les étoiles étrangères dans leurs constellations inconnues. Tout était normal. Tout avait l'air normal.
Sauf les oiseaux.
Elena tendit l'oreille. Les oiseaux nocturnes de la forêt, les chouettes que Kazushi appelait mivori, les engoulevents qui chantaient au crépuscule, s'étaient tus. D'un coup, tous. Ce n'était pas le silence naturel de la nuit profonde, quand les oiseaux dorment et laissent la forêt aux bruits du vent et de la neige. C'était un silence imposé. Le silence spécifique que font les choses vivantes quand quelque chose de plus grand, de plus ancien, de plus fondamentalement incompatible avec la vie est en train d'approcher.
Elena connaissait ce silence. Elle l'avait entendu avant, des dizaines de fois, dans des dizaines de mondes, dans les secondes qui précédaient les moments où tout basculait. Le silence des animaux qui savent. Le silence des arbres qui tiennent leur souffle. Le silence d'un monde qui se prépare à subir quelque chose qu'il ne peut pas empêcher.
Son estomac se noua. Pas de peur, la peur implique qu'on pense à soi, et Elena avait cessé de penser à elle-même comme à quelque chose de fragile depuis longtemps. Ce qu'elle ressentit était plus proche de la nausée. Cette certitude physique, viscérale, que quelque chose d'irréversible était sur le point de se produire.
Elle traversa la hutte en trois pas. S'agenouilla à côté du lit de Kazushi, un lit de camp étroit, fait de planches et de fourrures, dans lequel il dormait en chien de fusil avec le bonnet en laine enfoncé jusqu'aux sourcils, parce qu'il refusait de l'enlever la nuit et qu'Elena avait cessé d'essayer de le convaincre.
« Kazushi. »
Sa voix était basse, ferme, dépouillée de toute hésitation. La voix de quelqu'un qui a pris une décision et qui n'a pas l'intention de la négocier.
Il ouvrit les yeux.
C'était une de ces choses qui ne cessaient pas de l'impressionner : cette capacité à passer du sommeil le plus profond à l'état de veille complet en moins d'une seconde, sans transition, sans confusion, sans le brouillard matinal que la plupart des gens traînent pendant les premières minutes après le réveil. Ses yeux, bruns, ordinaires, parfaitement alertes, se posèrent sur Elena et lurent quelque chose dans son visage. Quelque chose qui le fit s'asseoir immédiatement.
« Combien de temps ? demanda-t-il. »
La question n'avait pas de contexte. Il ne demanda pas quoi, ni pourquoi, ni comment est-ce que vous savez. Il demanda combien de temps, parce qu'il avait compris en une demi-seconde que quelque chose arrivait, que c'était mauvais, et que la seule information pertinente était chronologique.
« Pas longtemps, dit Elena. On part maintenant. »
Il était debout avant qu'elle ait fini la phrase. Pas en sautant du lit, mais en s'en extirpant avec une efficacité de mouvement qui laissait deviner que ce n'était pas la première fois qu'il se levait en urgence au milieu de la nuit. Ses pieds trouvèrent ses bottes sans qu'il ait à chercher. Ses mains attrapèrent sa veste sur le crochet près de la porte. Trois secondes. Peut-être quatre.
Ils sortirent par la porte de derrière.
La nuit dehors était froide et très calme, ce calme artificiel, tendu, qu'Elena avait identifié de l'intérieur et qui était encore plus oppressant ici, à découvert, sous un ciel immense et silencieux. La lune éclairait la clairière avec une lumière pâle qui donnait à la neige une qualité presque phosphorescente. Les ombres des arbres s'étiraient sur le sol comme des barres noires.
Kazushi s'arrêta une seconde sur le seuil. Ferma les yeux.
Elena le regarda faire. Elle avait vu ça avant, cette concentration spécifique, cette immobilité totale qui ne ressemblait pas à de l'inaction mais à une forme de perception augmentée. La même chose qu'il faisait quand il traquait du gibier ou quand il sentait la trajectoire d'une pierre avant de la lancer. Il écoutait quelque chose qu'elle ne pouvait pas entendre.
« Au nord, dit-il en rouvrant les yeux. »
« T'es sûr ? »
« Oui. »
Ses yeux ne le regardèrent pas en disant ça. Ils regardaient quelque part au-delà des arbres, dans une direction qu'il ne lui montra pas, avec une expression qu'elle ne lui connaissait pas, grave, tendue, comme quelqu'un qui vient de résoudre une équation dont la solution ne lui plaît pas.
Ils prirent vers le sud.
La forêt les avala en quelques mètres. Les conifères se refermèrent autour d'eux comme les murs d'un couloir, leurs branches basses accrochant les vestes, la neige craquant sous leurs pas avec une intensité qui semblait disproportionnée dans le silence ambiant. Chaque bruit qu'ils faisaient résonnait, pas un écho, plutôt une amplification, comme si la forêt entière était devenue une chambre de résonance.
Elena marchait vite. Kazushi courait presque, ses jambes étaient plus courtes, sa foulée plus petite, et il devait accélérer pour rester à sa hauteur. Elle l'entendait souffler derrière elle, ce souffle régulier et rapide des enfants qui courent, et elle ajustait sa vitesse pour ne pas le distancer.
Le premier cri vint du village.
Distant, étouffé par les arbres et la neige, mais reconnaissable : un cri humain, aigu, court, suivi d'un silence qui était pire que n'importe quel deuxième cri.
Puis un deuxième, plus long que le premier, plus désespéré.
Elena serra les dents.
Le village. Les sept ou huit huttes, la femme qui lui avait donné le manteau, les chasseurs qui saluaient Kazushi quand il passait, les enfants qui jouaient dans la neige entre les maisons. Le village.
Puis un bruit qui n'avait pas de nom satisfaisant.
Quelque chose entre le fracas et le souffle : un déplacement d'air massif, comme si une chose énorme se mouvait à travers les arbres en brisant ce qui se trouvait sur son passage. Pas un animal. Aucun animal ne faisait ce bruit-là. Aucun animal ne déplaçait autant d'air, ne cassait autant de branches, ne produisait cette vibration sourde qu'Elena sentait dans sa poitrine plutôt que dans ses oreilles.
Elle attrapa le poignet de Kazushi et accéléra.
La course à travers les bois avait quelque chose de cauchemardesque, pas à cause de la peur, mais à cause de la géométrie. Les arbres étaient trop serrés, les branches trop basses, la neige trop profonde. Chaque pas demandait un effort conscient : lever le pied suffisamment haut pour ne pas s'enfoncer, éviter la racine affleurante, esquiver la branche qui visait le visage. Et derrière eux, le bruit continuait, se rapprochait, avec une régularité qui n'avait rien de naturel.
Elena ne regardait pas en arrière. C'était une règle qu'elle s'était imposée quelque part autour de la cinquantième mort : ne jamais regarder en arrière quand on court. Ce qui est derrière n'a aucune importance. Ce qui est devant, si.
Mais Kazushi regardait.
Elle le sentait : la façon dont son poignet se tendait, dont ses pas hésitaient, dont sa respiration changeait de rythme. Il tournait la tête, regardait derrière eux. Et quelque chose dans ce qu'il voyait affectait la façon dont il courait, pas plus vite, pas plus lent, mais plus délibérément. Comme si chaque pas était désormais un calcul.
Le bruit était beaucoup plus proche.
Elena pouvait sentir le sol trembler maintenant : de petites vibrations, régulières, transmises par la terre gelée à travers les semelles de ses chaussures. Quelque chose de lourd se déplaçait, et ce quelque chose ne se souciait pas des arbres, de la neige, ni de la géographie. Ce quelque chose allait en ligne droite, et la ligne droite passait par ici.
Il est trop rapide, pensa-t-elle. On ne peut pas le distancer. Quoi que ce soit, c'est plus rapide que nous, et ça ne fatigue pas, et ça ne ralentit pas.
Elle s'arrêta.
Kazushi fit deux pas de plus avant de réaliser qu'elle ne bougeait plus. Il se retourna.
« Continue, dit-elle. »
Il la regarda. La lueur de la lune tombait sur son visage à travers les branches, un visage d'enfant, rond, avec des yeux trop sérieux et des joues rouges de froid et de course. Neuf ans. Il avait neuf ans.
« Non, dit-il. »
« C'est pas une discussion, Kazushi. Continue à courir, droit devant, tu trouveras le chemin du lac, tu connais la forêt mieux que moi, tu peux— »
« Non. »
Sa voix n'était pas forte. Ce n'était pas un cri de défi, pas une bravade de gamin qui veut prouver quelque chose. C'était un mot prononcé avec une tranquillité absolue : la tranquillité de quelqu'un qui vient de prendre une décision et qui est en train de s'installer dans cette décision avec la certitude de quelqu'un qui a pesé les options et qui a choisi.
Quelque chose dans ses yeux avait changé.
L'intensité, la façon dont ils se posaient sur le monde, comme les yeux de quelqu'un qui regarde un problème et qui voit la solution, qui n'aime pas la solution, mais qui va la mettre en œuvre quand même, bien loin du regard d'un enfant de neuf ans, ou de quelqu'un qui a peur ou qui est perdu.
Il regardait dans la direction d'où venait le bruit, fixement, avec cette concentration qu'elle lui avait vue quand il traquait du gibier, mais amplifiée, intensifiée, comme si le volume avait été monté d'un cran. Ses mains, le long de son corps, étaient immobiles, pas crispées, ouvertes, prêtes.
Elena se retourna.
La chose émergea des arbres.
Elle n'avait pas de forme stable, c'était la première impression, et elle resta la bonne. Quelque chose de grand, beaucoup plus grand qu'un ours, beaucoup plus grand qu'un cheval, grand comme une maison ou grand comme un arbre, impossible à dire parce que ses contours refusaient de se fixer. Ils tremblaient, oscillaient, se reformaient d'une seconde à l'autre, comme de l'encre noire dans de l'eau agitée. La chose était sombre, d'une noirceur qui n'était ni celle de la nuit ni celle de l'ombre d'Elena dans le garage, mais celle de quelque chose qui n'aurait pas dû exister. Une noirceur qui avalait la lumière de la lune autour d'elle, qui creusait un trou dans le paysage, une absence de forme ayant une forme quand même.
Elle ne pouvait pas en compter les membres. Elle n'était pas sûre qu'il y en avait un nombre défini. Des appendices se formaient et se rétractaient avec une fluidité qui défiait la biologie : des bras, des tentacules, des choses qui n'avaient pas de nom, qui poussaient et disparaissaient comme si la créature essayait constamment différentes configurations sans se décider.
Et ça bougeait.
Pas vite, pas maintenant, mais lentement, avec la patience de quelque chose qui sait qu'il n'a pas besoin de se presser. Les arbres autour de lui étaient brisés, couchés dans la neige comme des allumettes, et la terre là où il passait avait un aspect étrange, non pas brûlée ou gelée, mais... absente. Comme si la matière elle-même avait été retirée, laissant un espace vide qui ressemblait à une cicatrice dans le paysage.
Elena recula d'un pas. Son corps plaça automatiquement son propre poids entre la chose et Kazushi : un réflexe, pas un choix, le même réflexe qui l'avait poussée à protéger l'enfant au marché, sauf qu'ici, l'enfant était Kazushi et elle refusait absolument que cette histoire finisse de la même façon.
« Cours, dit-elle à voix basse. »
« Non. »
« Kazushi. Cours. »
Il ne bougea pas. Ses yeux, toujours bruns, toujours ordinaires, étaient fixés sur la créature avec une intensité qu'elle ne lui connaissait pas. Pas de la peur. Pas de la bravoure. Quelque chose d'autre, quelque chose de plus profond, qui ressemblait à de la reconnaissance, comme si cette chose qui n'avait pas de forme était quand même quelque chose qu'il avait déjà vu, quelque part, dans un endroit de sa mémoire qu'il ne savait pas encore nommer.
La chose se déplaça.
Un seul mouvement, fluide, silencieux, d'une rapidité obscène par rapport à sa taille. L'air autour d'Elena changea de température d'un coup, comme si quelqu'un avait ouvert une porte sur le vide. Elle sentit quelque chose de froid, pas le froid de l'hiver, un froid qui n'avait rien à voir avec la température, un froid qui touchait quelque chose de plus profond que la peau, passer à travers l'espace entre elle et la créature.
Un appendice noir, un bras, un tentacule, une projection de cette obscurité fondamentale, se tendit vers Kazushi.
Elena n'eut pas le temps de réfléchir. Elle n'eut pas besoin de réfléchir.
Elle se plaça devant lui.
Kazushi vit Elena bouger.
Ce n'était pas un mouvement réfléchi, il le sut immédiatement, parce qu'il connaissait la différence. Quand Elena décidait quelque chose, ses épaules se tendaient d'abord, puis ses pieds suivaient, puis le reste. C'était séquentiel, ordonné, comme tout ce qu'elle faisait. Ici, le corps entier s'était déplacé en même temps, un bloc, un seul mouvement, comme un animal qui bondit entre un prédateur et sa portée.
Elle était devant lui. Entre lui et la chose.
L'appendice noir, ce bras, ce tentacule, cette projection de noirceur fondamentale, la traversa.
Il n'y eut pas de bruit, pas de cri, pas de résistance. L'appendice passa à travers Elena comme une main passe à travers de la fumée, sauf que la fumée était un corps humain et que le corps humain, au contact, cessa simplement d'être là. Pas de sang, pas de blessure visible, juste une extinction : cellule par cellule, couche par couche, comme une image qu'on efface du centre vers les bords.
Elle tomba.
Pas en avant, pas en arrière, ses jambes se dérobèrent et elle s'effondra sur place, dans la neige, avec la lourdeur spécifique des choses qui ne sont plus habitées. Ses yeux étaient ouverts. Ils ne regardaient rien.
Kazushi ne cria pas.
Il aurait voulu. Quelque chose dans sa gorge se serra, un nœud chaud, compact, qui remontait depuis sa poitrine, mais le cri ne sortit pas. Il resta coincé quelque part entre l'intention et l'expression, bloqué par quelque chose de plus grand qui montait en même temps, qui prenait de la place, qui poussait tout le reste vers les bords.
Il la regarda. Allongée dans la neige. Les yeux ouverts, vides, tournés vers les étoiles étrangères qu'elle avait fini par apprendre à reconnaître. L'uniforme scolaire, cet uniforme qu'elle portait depuis le premier jour, ce tissu usé et taché qu'elle n'avait jamais voulu remplacer, étalé autour d'elle comme une flaque de tissu sur la neige blanche.
L'ombre d'Elena n'avait pas bougé.
Kazushi ne savait pas ce que c'était, l'ombre. Elena ne lui avait jamais expliqué, pas en détail, juste cette phrase du jour 103 : Moi aussi j'ai quelque chose. Et ça me fait peur. Mais il avait vu des choses, parfois, du coin de l'œil : des moments où l'ombre d'Elena ne correspondait pas tout à fait à ses mouvements, où elle semblait plus épaisse que la lumière ne le justifiait, où elle se déplaçait avec un demi-temps de retard, comme un écho qui ne voulait pas suivre.
L'ombre était là, sur la neige. Plate. Immobile. Ordinaire. Comme si ce qui venait de se passer ne la concernait pas. Comme si Elena, sa Elena, celle qui comptait les dalles du plafond, riait de ses chutes dans la neige et écrivait dans un carnet le soir à la lueur du feu, n'avait pas assez d'importance pour que l'ombre daigne lever le petit doigt.
Quelque chose se brisa dans la poitrine de Kazushi.
Pas métaphoriquement, pas émotionnellement, physiquement : quelque chose craqua, un verrou, une serrure, une barrière dont il ne soupçonnait même pas l'existence, et ce qui se trouvait derrière s'engouffra dans l'espace libéré avec la violence d'un barrage qui cède.
Il n'était plus là.
Son corps, oui. Debout dans la neige, à l'endroit exact où il se tenait une seconde plus tôt. Les mêmes bottes trop grandes. Le même bonnet en laine de travers. Les mêmes mains, petites, les ongles un peu rongés, une écorchure sur l'index qu'il s'était faite la veille en taillant une flèche.
Mais la façon dont le corps se tenait n'avait rien à voir avec un enfant de neuf ans.
La posture était parfaitement droite, parfaitement symétrique, pas la symétrie approximative d'un être humain qui essaie de se tenir droit, mais une symétrie absolue, géométrique, comme si chaque muscle avait été calibré par quelque chose qui comprenait l'anatomie mais qui ne l'habitait pas. Les épaules ne penchaient pas, la tête ne penchait pas, le poids était distribué également sur les deux pieds avec une précision que personne, certainement pas un enfant de neuf ans, n'aurait pu maintenir volontairement.
Ces yeux ne regardaient pas la créature. Ils la fixaient, avec la précision chirurgicale d'un instrument de mesure, avec l'attention parfaite de quelque chose qui n'avait pas besoin de cligner.
La créature s'était immobilisée.
Pas d'elle-même, elle avait été immobilisée, comme un insecte dans de l'ambre, chaque appendice figé à mi-mouvement, chaque oscillation de sa masse informe arrêtée net. Elle ne tremblait même plus. L'air autour d'elle avait cessé de bouger. Même la neige, les flocons qui tombaient à travers la clairière, semblait ralentir en approchant d'elle, comme si le temps lui-même hésitait à s'aventurer trop près.
Le corps de Kazushi leva la main droite.
Le geste était lent, nonchalant. La main d'un enfant, petite, avec l'écorchure sur l'index, se tendit vers la créature avec la désinvolture de quelqu'un qui écarte un rideau, pas d'effort visible, pas de tension, pas de concentration. Ce qui habitait ce corps ne faisait pas un effort : il prononçait un verdict.
Le monde changea.
Derrière la créature, sur plusieurs centaines de mètres, peut-être plus, impossible à mesurer dans l'obscurité, les arbres n'étaient plus là, la terre non plus, la neige, les rochers, les buissons, tout. Sur une bande rectiligne qui s'étirait du point où se tenait la créature jusqu'à une distance que la nuit ne permettait pas de voir, il n'y avait plus rien. Pas de la destruction : pas des arbres brisés, pas de la terre retournée, pas des décombres, une absence, propre, nette, chirurgicale. Comme si quelqu'un avait sélectionné une zone dans le paysage et avait appuyé sur supprimer.
La créature commença à disparaître.
Par endroits, comme de l'encre qui se dilue dans l'eau : les bords d'abord, puis les appendices, puis la masse centrale. Lentement, irrévocablement, avec la passivité de quelque chose qui réalise que ce qui vient de lui être fait ne peut pas être défait. En quelques secondes, cinq, peut-être, ou dix, il ne resta rien. L'espace qu'elle occupait était vide. L'air qui l'entourait était vide. Même l'odeur, cette absence d'odeur spécifique, ce froid qui touchait quelque chose de plus profond que la peau, s'était dissipée.
Du sang coulait du nez de Kazushi.
Lentement, régulièrement, en un filet mince qui descendait sur sa lèvre supérieure et gouttait dans la neige. Quelque chose d'indéfinissable passa sur le visage de l'enfant. Pas une émotion de Kazushi, pas une expression que ce visage avait l'habitude de porter. Quelque chose d'autre, quelque chose de vaste et de froid et d'infiniment fatigué, comme le regard de quelqu'un qui a fait cette chose trop de fois pour s'en réjouir.
Ses yeux se posèrent une seconde sur le corps d'Elena, allongé dans la neige. Le regard ne contenait rien de lisible. Pas de la tristesse, pas de la culpabilité, pas du regret. Quelque chose de plus ancien que ces émotions, quelque chose qui les avait peut-être contenues autrefois mais qui les avait usées jusqu'à la corde, comme une pièce de monnaie frottée trop longtemps entre les doigts.
Dans la même seconde, la posture changea : les épaules retombèrent, la tête pencha vers la droite, le poids du corps se redistribua de façon asymétrique. Le cintre venait de rendre le vêtement.
Kazushi cligna des yeux. Une fois. Deux fois.
Il ne savait pas où il était.
Non, il savait où il était. La forêt. La neige. La lune. Mais il ne savait pas comment il était arrivé ici, debout, dans cette position, les bras le long du corps, la main droite tendue vers rien. La dernière chose dont il se souvenait, c'était Elena, Elena qui se plaçait devant lui, Elena et la chose noire, et puis—
Il baissa les yeux.
Elena était allongée dans la neige à ses pieds.
« Elena ? »
Sa voix sortit étranglée, trop aiguë, la voix d'un enfant de neuf ans qui a peur. Pas la voix de ce qui l'avait habité une seconde plus tôt, ni celle de quelque chose de vaste et de fatigué, mais la voix d'un petit garçon qui ne comprend pas ce qu'il voit.
Il s'agenouilla. Ses mains trouvèrent l'épaule d'Elena, froide, trop froide, pas le froid de la neige mais un froid qui venait de l'intérieur. Il la secoua. Doucement d'abord, puis plus fort.
« Elena. Elena, réveillez-vous. »
Le vouvoiement. Même maintenant. Même dans la panique, même avec le sang qui coulait de son nez et les mains qui tremblaient et le monde qui n'avait plus de sens, il la vouvoyait. Parce que c'est sa grand-mère qui lui avait appris à parler, et que les habitudes résistent à tout, même à ça.
Elle ne se réveilla pas.
Ses yeux étaient ouverts. Ils ne regardaient rien. Kazushi les fixa pendant un long moment, ces yeux qu'il connaissait, qui l'avaient regardé pendant cinq mois avec un mélange de lassitude et de tendresse qu'il n'avait jamais vu chez personne d'autre, et il comprit.
Il ne savait pas le mot. Il ne savait pas comment on appelait ça, quand quelqu'un est là mais que plus personne n'habite à l'intérieur. Il savait juste que c'était la même chose que pour Sohri : la même immobilité, le même regard vide, le même froid qui vient de l'intérieur et qui ne s'arrête pas.
Du sang goutta de son nez sur la manche d'Elena. Une tache sombre sur le tissu usé. Il l'essuya, pas son nez, la tache, avec la manche de sa propre veste, comme si c'était la chose importante, comme si garder l'uniforme propre avait un sens maintenant.
Ses genoux cédèrent.
Pas à cause de l'épuisement, pas encore, même si l'épuisement arrivait, il le sentait, une vague sourde qui montait depuis les os. À cause de tout le reste. Du poids de la scène, du silence de la forêt, de l'absence de la créature et de la présence du vide qu'elle avait laissé, et d'Elena qui ne se réveillait pas et qui n'allait pas se réveiller.
Il s'allongea à côté d'elle dans la neige. Pas parce qu'il avait décidé de le faire, mais parce que son corps ne pouvait plus rester debout. Le sang continuait de couler de son nez, régulier, lent. Il avait un goût de métal dans la bouche et un trou dans la mémoire qu'il n'arrivait pas à remplir. La chose noire était venue. Elena s'était mise devant lui. Et après...
Rien, un blanc, un espace vide qu'il ne pouvait pas combler, exactement comme l'espace vide derrière lui où les arbres auraient dû être.
Qu'est-ce que j'ai fait ?
La question ne trouva pas de réponse. Ses paupières se fermèrent. La lune éclairait la clairière avec la même lumière pâle, indifférente, et la neige continuait de tomber sur les deux silhouettes allongées côte à côte, l'une immobile pour toujours, l'autre glissant dans une inconscience qu'il ne pouvait pas combattre.
Le silence dura peut-être cinq minutes. Peut-être dix. Le temps avait cessé de se mesurer.
« Par ici ! »
La voix perça le silence comme une lame.
Une femme émergea des arbres restants, ceux de la lisière, ceux que le vide n'avait pas atteints. Elle courait, essoufflée, dans une tenue qui n'était ni militaire ni civile : un manteau long, des bottes hautes, quelque chose d'ajusté en dessous avec cette qualité spécifique des vêtements conçus pour quelqu'un qui doit pouvoir se battre, courir et dormir sans jamais en changer.
Elle s'arrêta net en voyant la scène.
Ses yeux firent le tour, l'enfant allongé dans la neige, le sang séché sur sa lèvre, l'espace vide qui s'étendait derrière lui sur plusieurs centaines de mètres, ce rectangle parfait de rien découpé dans le paysage, puis se posèrent sur Kazushi.
Puis elle s'agenouilla à côté de lui. Ses gestes étaient précis, efficaces, entraînés : le genre de gestes qu'on acquiert en les répétant des centaines de fois. Elle sortit un petit objet métallique de sa veste, le posa contre le poignet de l'enfant. Vérifia sa respiration. Souleva une paupière pour regarder ses pupilles.
« Épuisement, dit-elle à voix basse. Le canal est encore dilaté. Mais il est stable. »
Elle porta deux doigts à sa bouche et siffla : un seul coup, court, aigu. De la forêt vinrent des bruits de pas. Plusieurs personnes, en mouvement rapide, coordonné.
Zefith glissa un bras sous les épaules de Kazushi, l'autre sous ses genoux, et le souleva. L'enfant ne bougea pas. Il respirait, sa poitrine se soulevait et redescendait avec la régularité d'un sommeil profond, le sang séché formant une croûte sombre sur sa lèvre supérieure.
« On le ramène, dit-elle aux silhouettes qui émergeaient des arbres. Protocole d'extraction standard. »
Elle commença à marcher vers la lisière, Kazushi dans les bras.
La clairière se vida. Les silhouettes disparurent entre les arbres. Le silence revint, le vrai silence, celui de la forêt, celui des conifères et du vent et de la neige qui tombe.
Elle n'était plus là.
Le journal, dans la hutte, restait ouvert sur une phrase inachevée. L'encre avait séché en un trait descendant, comme une main qu'on aurait brusquement retirée de la page.
Il faudrait que j'essaie de comprendre ce qui m'est arrivé. Ce que je suis. Ce que ça veut dire de mourir et de se réveiller ailleu
La neige recouvrit l'évènement.
Puis il n'y eut plus rien à voir.