Chapitre 3
La neige n'avait pas d'odeur.
C'était la première chose qu'Elena remarqua en ouvrant les yeux, ou plutôt en réalisant qu'elle avait les yeux ouverts depuis un moment, mais que son cerveau n'avait pas encore jugé utile de traiter les informations visuelles. Le ciel au-dessus d'elle était d'un blanc opaque, uni, sans nuage identifiable, comme si quelqu'un avait posé un drap sur le monde. La neige tombait verticalement, régulière, en flocons larges et lents qui se posaient sur son visage avec une douceur que personne ne lui avait demandée.
Elle resta allongée.
C'était devenu un rituel : ces secondes immobiles après chaque réveil, où elle faisait l'inventaire, bras gauche, bras droit, jambes, cou, côtes, ventre. Tout était là, tout était intact, comme toujours, comme à chaque fois.
Elle ne savait plus combien de fois. Ce chiffre avait cessé d'avoir de l'importance quelque part autour de la centaine, quand elle avait compris que compter impliquait que la série avait un début et une fin, et que la fin n'était visiblement pas au programme.
Où est-ce que je suis cette fois ?
Elle tourna la tête. Des arbres. Des conifères, des épicéas ou des sapins, elle n'avait jamais su faire la différence, et cette ignorance botanique la suivait d'un monde à l'autre comme un bagage indésirable. Ils étaient serrés, sombres, leurs branches alourdies de neige formaient des voûtes basses qui filtraient la lumière déjà faible du ciel. Le sol entre les troncs était une surface blanche et continue, intacte, sans traces. Ni animales, ni humaines. Rien n'était passé ici depuis longtemps.
Le silence était total.
Un silence absolu, bien au-delà du silence relatif des villes endormies ou des campagnes calmes : celui qui contient sa propre matière, qui occupe l'espace avec une densité que le bruit ordinaire ne peut pas percer. Le genre de silence qu'on n'entend que dans les endroits où il n'y a personne, où il n'y a jamais eu personne, et où la nature a oublié que les êtres humains existaient.
Elena se redressa. La neige qui s'était accumulée sur elle, plusieurs centimètres, peut-être plus, glissa de sa poitrine et de ses épaules avec un bruit feutré. Ses vêtements étaient trempés. L'uniforme scolaire, toujours le même, toujours celui du premier jour, comme si le mécanisme qui la ramenait ne jugeait pas nécessaire de la rhabiller, avait absorbé l'eau de la neige fondue et pendait sur elle comme un drapeau mouillé.
Elle n'avait pas froid.
C'était une observation qu'elle avait faite plusieurs dizaines de réveils plus tôt, et qui la dérangeait plus que la plupart des choses qui lui arrivaient. La douleur fonctionnait : les coups faisaient mal, les coupures brûlaient, les os cassés envoyaient des signaux d'alarme parfaitement opérationnels. Mais le froid, la fatigue prolongée, la faim au-delà d'un certain seuil... ces choses-là s'arrêtaient à un point d'équilibre et n'allaient pas plus loin. Comme si son corps avait un thermostat interne réglé sur inconfortable mais fonctionnel, et qu'aucune circonstance extérieure ne pouvait le pousser en dessous de ce plancher.
Je devrais avoir des engelures, pensa-t-elle en regardant ses doigts. Je suis allongée dans la neige depuis je ne sais combien de temps avec un uniforme scolaire et des chaussettes trempées. Je devrais avoir des engelures, ou de l'hypothermie, ou les deux. Je devrais être morte.
Elle sourit, un sourire sec, sans joie, sans destinataire. La seule chose dont elle était sûre, c'est qu'elle ne pouvait pas mourir, pas de la façon ordinaire, en tout cas, ni de la façon définitive.
Elle se leva.
Ses jambes fonctionnaient. Ses articulations protestèrent brièvement, les genoux, surtout, avec cette raideur caractéristique de l'immobilité prolongée, puis s'assouplirent. Elle battit des bras pour faire tomber le reste de neige. Regarda autour d'elle.
Dans toutes les directions, le même paysage : des conifères, de la neige, du silence. Pas de montagne visible, pas de vallée, pas de repère naturel qui aurait pu indiquer une direction plutôt qu'une autre. C'était un plateau forestier, ou le flanc d'une colline si douce qu'on ne sentait pas la pente, ou n'importe quoi d'autre : le terrain ne donnait aucune information.
Nord, pensa-t-elle. Le soleil... il n'y a pas de soleil. La lumière est diffuse, elle vient de partout et de nulle part.
Elle choisit une direction au hasard, vers la gauche, parce qu'il fallait bien choisir quelque chose, et commença à marcher.
Elle marcha longtemps.
Les arbres défilaient avec une régularité hypnotique : tronc, branche, neige, tronc, branche, neige, comme un motif de papier peint qui se répéterait à l'infini. Le bruit de ses pas dans la neige fraîche, ce crissement caractéristique, entre le grincement et le soupir, était le seul son dans le monde. Même le vent avait oublié de souffler.
Ses pensées ne l'accompagnaient pas vraiment. Elles tournaient en rond quelque part à l'arrière de sa tête, comme un moteur qu'on a oublié d'éteindre mais qui ne fait plus avancer personne. Des images passaient : le garage, les pavés, le prince, le marché, mais sans force, sans poids, des diapositives projetées sur un mur gris.
Elle marchait avec la mécanique d'un automate : pas gauche, pas droit, pas gauche, pas droit. Ses pieds faisaient le travail que sa tête avait cessé de superviser. Les arbres défilaient. La neige craquait. Le monde existait autour d'elle avec une obstination qu'elle trouvait presque insultante.
À un moment, elle s'arrêta devant un arbre qui avait une forme étrange : le tronc se divisait en deux à hauteur de poitrine, formant un V presque parfait, et dans le creux de ce V, la neige s'était accumulée en un petit monticule qui ressemblait vaguement à un visage. Deux creux pour les yeux, un renflement pour le nez, un pli pour la bouche.
Elena le regarda.
Bonjour, pensa-t-elle. Puis, immédiatement : Je parle à un arbre. C'est officiel, j'ai perdu la tête.
Elle reprit la marche.
Le silence de la forêt avait une qualité particulière : pas oppressant, pas menaçant, juste... complet. C'était le premier endroit, depuis le garage, où le monde ne contenait pas la possibilité imminente de la violence. Les arbres n'avaient pas d'intentions. La neige ne lui voulait pas de mal. Le ciel, blanc et uniforme, ne la jugeait pas. C'était peut-être pour ça que ses jambes continuaient d'avancer alors que tout le reste avait abandonné, parce que pour la première fois, avancer ne signifiait pas s'approcher du prochain danger.
Ou peut-être que les arbres vont me tomber dessus, pensa-t-elle avec un humour sec qui surprit ce qu'il restait d'elle. À ce stade, plus rien ne m'étonnerait.
Elle pensa à la petite main de l'enfant qui tenait le pain.
Ce souvenir-là refusait de s'effacer. Contrairement aux visages de sa mère, de Ryo, des filles dont elle ne retrouvait plus les noms, celui-ci restait net, détaillé, tranchant. Les doigts de l'enfant, courts, un peu sales, les ongles rongés ; le bout de pain, une galette cassée en deux, encore un peu tiède ; et ses yeux, grands, noirs, avec cette absence totale de calcul qui n'existe que chez les très jeunes enfants et qui disparaît dès qu'on leur apprend que le monde n'est pas sûr.
Je l'ai frappé.
La pensée était factuelle. Dépourvue de justification, d'excuse, de contexte atténuant. Elle l'avait frappé. Un enfant de cinq ou six ans qui lui offrait du pain. Et ensuite, son ombre, cette chose noire aux yeux blancs qui sortait d'elle quand elle mourait, avait tué le père et l'enfant. Elle ne l'avait pas vu faire. Elle ne le voyait jamais. Mais le sang sur les pavés était un indice suffisant.
Je suis un danger. Je ne contrôle pas ce qui se passe quand je meurs. Et je meurs tout le temps.
Elle s'arrêta de marcher.
La forêt continuait dans toutes les directions, identique, infinie, indifférente. La neige tombait avec la même régularité mécanique. Le silence pesait sur elle comme une couverture trop lourde.
Et si je restais ici ?
La pensée se forma lentement, prudemment, comme un animal qui sort de son terrier et vérifie que l'air est sûr. Si je restais ici, dans cette forêt, où il n'y a personne, ni princes, ni gardes, ni enfants avec du pain, ni personne à blesser. Je pourrais juste... rester.
Ce n'était pas un désir de mort, elle savait que la mort ne fonctionnait pas pour elle, mais quelque chose de plus modeste : un désir de cessation, de ne plus être en mouvement, de ne plus être projetée d'un endroit à l'autre, de ne plus ouvrir les yeux dans un lieu inconnu en sachant que quelque chose allait mal tourner.
Elle reprit la marche.
Le chemin apparut après plusieurs heures.
Ce n'était pas un chemin spectaculaire, seulement deux ornières parallèles creusées dans la neige par des roues, avec des traces de pas entre elles, à moitié effacées par la neige fraîche. Mais c'était un signe : un signe que des êtres humains existaient quelque part dans ce paysage vide, qu'ils se déplaçaient, qu'ils avaient des chariots et des pieds et des destinations.
Elena suivit le chemin, non par choix ni par espoir, mais par inertie. Parce que c'était là et que ça valait autant qu'une autre direction, et que ses jambes continuaient de fonctionner même quand le reste d'elle avait cessé de collaborer.
Le chemin montait imperceptiblement. Elena ne s'en rendit compte qu'au bout de plusieurs minutes, quand ses mollets commencèrent à protester, un signe, au moins, que son corps savait encore ce que c'était que l'effort. Les ornières étaient régulièrement espacées, creusées par des roues de la même largeur, ce qui impliquait un chariot, ce qui impliquait un cheval ou un bœuf, ce qui impliquait quelqu'un pour le conduire, ce qui impliquait un endroit d'où il venait et un endroit où il allait.
De la logique, pensa-t-elle. Voilà ce que je fais. Je déduis l'existence d'un endroit habité à partir de la largeur de deux ornières dans la neige. C'est pathétique et c'est tout ce que j'ai.
Les traces de pas entre les ornières étaient larges : des bottes, probablement, lourdes, faites pour la neige et le froid. Aucune trace d'enfant, aucune trace d'animal domestique, juste un adulte avec un chariot, seul, qui était passé par là il y avait peut-être un jour, peut-être deux, avant que la neige fraîche ne recouvre presque tout.
Elena les suivit, non qu'elle espérât quoi que ce soit, l'espoir s'était éteint quelque part entre la quarantième et la soixantième mort, sans bruit, sans cérémonie, comme une bougie qui se consume jusqu'au bout et dont personne ne remarque qu'elle s'est éteinte, mais parce que les ornières allaient quelque part, et qu'aller quelque part valait mieux qu'aller nulle part, même si la destination risquait d'être la même.
Elle marcha encore.
La lumière baissait : le ciel blanc virait au gris, puis à un gris plus sombre, et les ombres entre les arbres s'épaississaient avec la lenteur implacable du soir. Le froid ne l'atteignait pas, mais la fatigue, oui, cette fatigue-là, la fatigue de l'esprit, celle qu'aucun thermostat interne ne régulait. L'accumulation de toutes les choses qu'elle avait vues, subies, fait subir.
Ses jambes lâchèrent.
Ce ne fut pas dramatique, pas de trébuchement, pas de malaise. Ses genoux se plièrent simplement, comme deux charnières qu'on aurait déverrouillées, et elle alla s'étaler face contre neige avec la grâce d'un sac de farine qu'on laisse tomber. Elle resta là. Le visage dans le blanc. La neige contre ses joues, douce et froide et totalement indifférente à sa présence.
Elle essaya de se relever. Ses bras refusèrent de coopérer, par décision, pas par faiblesse physique. Quelque chose en elle avait décidé que ça suffisait, et ce quelque chose était plus fort que sa volonté.
D'accord, pensa-t-elle. D'accord. On arrête là.
Ce n'était pas de la résignation. La résignation implique qu'on abandonne quelque chose : un objectif, un espoir, un plan. Elena n'avait rien de tout ça à abandonner. C'était plus simple que ça. C'était le constat que le monde continuait de tourner sans elle, et que son absence ne changerait strictement rien à sa rotation. Cent quarante-deux dalles au plafond. Huit cent quarante-trois pas jusqu'à la maison. Onze cintres dans le placard. Des chiffres qui existaient sans elle et qui continueraient d'exister sans elle.
Je me demande si Monsieur le Directeur remarquera que je ne passe plus, pensa-t-elle, et l'absurdité de cette pensée, penser à un chat gris sur un muret alors qu'elle était en train de mourir de froid dans une forêt d'un autre monde, faillit presque la faire rire. Presque. Le rire était un mécanisme qu'elle avait oublié comment utiliser.
Elle ferma les yeux. Le monde se réduisit au contact de la neige sur son visage, au bruit de sa propre respiration, au battement lent de son cœur dans sa poitrine. Ce n'était pas une mauvaise façon de s'arrêter, pas spectaculaire, mais propre, et surtout silencieuse : ni prince, ni garde, ni couteau, ni foule, juste la neige, le froid qu'elle ne sentait pas, et le temps qui passait.
Si je ne meurs pas ici, je me réveillerai quelque part. Si je meurs ici, je me réveillerai quelque part aussi. Mais au moins, ici, il n'y a personne que je puisse blesser.
La neige continuait à tomber sur elle, flocon après flocon, avec la patience de quelque chose qui a l'éternité devant soi.
Elle ne sut pas combien de temps elle resta là. Des heures, peut-être. Ou des minutes. Le temps avait cessé de fonctionner dans un sens linéaire : il s'était transformé en quelque chose de circulaire, de répétitif, comme une horloge dont les aiguilles auraient décidé de revenir au même chiffre encore et encore.
Elle n'avait pas prévu de se réveiller dans un lit.
La chaleur fut la première chose.
Une chaleur douce, enveloppante, organique, bien loin du soleil agressif des marchés ou du métal brûlant des forges qu'elle avait traversées dans d'autres vies. Celle d'un feu de bois dans un espace clos, où l'air circule lentement et où chaque surface a eu le temps d'absorber la température et de la renvoyer.
Puis une odeur. Du bois brûlé, évidemment, mais pas que. Quelque chose d'herbal, de végétal, qui mijotait doucement quelque part. Une tisane, peut-être, ou une soupe, ou n'importe quoi de chaud et de liquide et de fait par des mains humaines.
Elena ouvrit les yeux.
Le plafond était bas. Des poutres sombres, irrégulières, taillées à la main plutôt qu'à la machine : elle voyait les marques de la hache dans le bois, chaque coup laissant une empreinte légèrement différente. La lumière venait de la gauche, une flamme, dans un âtre de pierre, qui projetait des ombres mouvantes sur les murs.
Elle était dans un lit, un vrai lit, avec un cadre en bois et des fourrures épaisses posées dessus, lourdes et chaudes, rien à voir avec un tas de paille ou un sol de terre battue. Ses vêtements étaient secs. Quelqu'un les avait séchés, pas changés, nota-t-elle en reconnaissant son uniforme, simplement pliés et posés sur elle avec soin. Un soin qui impliquait de la considération.
La hutte était petite. Une seule pièce, en comptant le coin du feu, mais organisée avec une logique qui révélait une longue habitude. Des outils accrochés au mur, pas n'importe comment, par type et par taille, les couteaux ensemble, les hachettes ensemble, les cordes enroulées sur des crochets. Des récipients en céramique alignés sur une étagère, étiquetés avec des symboles qu'elle ne connaissait pas. Des peaux séchées, des herbes suspendues au plafond, un arc accroché près de la porte avec un carquois de flèches.
Quelqu'un vivait ici et savait comment vivre ici. Chaque objet avait sa place, et cette place n'avait pas été choisie au hasard.
Elle resta allongée un moment de plus, les yeux parcourant la hutte avec cette attention détaillée qu'elle n'avait pas exercée depuis longtemps, depuis le temps où elle comptait les dalles d'un plafond de salle de classe, dans un monde qui semblait maintenant aussi lointain qu'un rêve mal retenu.
Les peaux séchées sur le mur avaient des teintes différentes, du brun clair au presque noir, des textures lisses et d'autres plus rugueuses. Quelqu'un les avait traitées avec soin, probablement selon un processus long et méthodique dont elle ne connaissait pas les étapes. Les herbes suspendues au plafond dégageaient une odeur composite, certaines florales, d'autres amères, une qui sentait vaguement la menthe sans tout à fait en être. Elles étaient attachées en bouquets réguliers avec de la ficelle, chaque bouquet espacé du suivant de la même distance, comme si même le séchage des herbes obéissait à une logique précise.
Quelqu'un d'organisé, pensa-t-elle. Quelqu'un qui range les couteaux par taille et qui espace ses bouquets d'herbes. Quelqu'un de méthodique.
Elle reconnaissait cette qualité. C'était la même qu'elle avait : cette tendance à ordonner le monde en catégories, en systèmes, en chiffres, comme si la classification pouvait tenir le chaos à distance. Cent quarante-deux dalles. Onze cintres. Huit cent quarante-trois pas.
Quelqu'un ici comptait aussi : les bouquets d'herbes, la distance entre les crochets, l'angle des outils sur le mur, plutôt que les dalles d'un plafond. Quelqu'un ici avait le même besoin de contrôle : de cette forme spécifique de contrôle qui ne contrôle rien d'important mais qui donne l'illusion que le monde a un ordre, et que cet ordre peut être compris.
Elena se redressa. Le lit grinça, du bois sur du bois, un son chaleureux et ordinaire. Elle posa ses pieds par terre. Le sol était en terre battue, froid mais pas glacial, recouvert par endroits de peaux de bête qui faisaient office de tapis.
Du bruit à l'extérieur.
Des bruits réguliers : un choc sourd, répété, suivi d'un silence, puis un autre choc. Quelqu'un coupait du bois. Ou empilait des bûches. Quelque chose de physique, de routinier, de normal.
Elena alla jusqu'à la porte. Elle était entrouverte, un rai de lumière blanche entrait par l'interstice, dessinant une ligne oblique sur le sol de terre. Elle poussa la porte doucement.
Le monde dehors était blanc, froid et lumineux. La neige avait cessé de tomber : le ciel, pour la première fois depuis qu'elle était ici, montrait des morceaux de bleu entre les nuages, un bleu pâle et profond qui donnait à l'air une transparence presque cristalline. Les conifères formaient un cercle approximatif autour d'une clairière, la clairière où se trouvait la hutte, comprit-elle, et quelques autres structures plus petites : un abri de bois, un fumoir, ce qui ressemblait à une remise.
Un garçon était accroupi devant un tas de bûches.
Petit. Huit ou neuf ans, peut-être, difficile à dire avec les couches de vêtements qu'il portait, trop nombreuses pour sa taille, qui lui donnaient l'allure d'une boule de tissu avec des cheveux noirs dépassant du sommet. Un bonnet en laine grise, enfoncé jusqu'aux sourcils. Des moufles trop grandes qui glissaient de ses mains à chaque mouvement. Il empilait les bûches avec l'application sérieuse de quelqu'un qui a décidé que cette tâche méritait toute son attention : chaque bûche positionnée, ajustée, parfois retirée et replacée quand l'angle ne lui convenait pas.
Il soufflait sur ses doigts entre chaque bûche. Régulièrement, méthodiquement, comme un petit rituel qui ponctue la tâche.
Elena le regarda depuis le seuil.
Huit ou neuf ans, pensa-t-elle. Tout seul, dans une hutte, dans une forêt au milieu de nulle part. Il empile du bois à huit ou neuf ans avec la précision d'un adulte qui a fait ça toute sa vie.
Le garçon leva les yeux. La vit.
Il ne sursauta pas. Il ne recula pas. Il ne montra aucun signe de surprise, ou plutôt, il montra le genre de surprise très brève qui consiste à hausser un sourcil, noter l'information, et passer à l'étape suivante. Comme s'il avait considéré la possibilité qu'elle se réveille à un moment donné et qu'il avait simplement attendu que ça arrive.
« Vous êtes réveillée, dit-il. C'est bien. »
Sa voix était claire, posée, avec cette diction un peu formelle des enfants qui ont été élevés par des adultes et qui n'ont pas eu de camarades de leur âge pour assouplir leur langage. Il parlait sa langue, ni japonais, ni français, ni anglais, mais Elena le comprenait, et c'était la première fois depuis des dizaines de réveils qu'elle comprenait ce que quelqu'un disait.
Je le comprends.
Cette réalisation la frappa avec plus de force que n'importe quel coup de poing. Depuis le premier réveil sur les pavés, depuis le prince, la salle des gardes, la noyade, les marchés, elle n'avait pas compris un seul mot prononcé autour d'elle. Les langues étaient différentes à chaque endroit, toutes également incompréhensibles, toutes également étrangères. Et maintenant, ce garçon de huit ou neuf ans dans une hutte au milieu de la neige lui parlait, et elle comprenait.
Elle ne dit rien pendant un moment. Sa gorge se serra, pas de tristesse, pas de soulagement, quelque chose de plus compliqué, de plus ancien, qui n'avait pas de nom.
« Qui t'a appris à parler comme ça ? » demanda-t-elle finalement, sa voix rauque, mal utilisée depuis longtemps. « T'as quel âge ? »
« Neuf ans, dit-il. Et c'est ma grand-mère. »
Il reposa sa bûche sur le tas avec la précision d'un maçon posant une brique et se releva. Il était encore plus petit qu'elle ne l'avait estimé, le sommet de son bonnet arrivait à peine à la hauteur de sa poitrine. Mais ses yeux, quand ils se posèrent sur elle, avaient quelque chose de plus vieux que le reste de son visage. Une forme de sérieux plutôt que de la sagesse, les enfants de neuf ans n'en ont pas, quoi qu'en disent les romans, une habitude de regarder les choses telles qu'elles sont plutôt que telles qu'on voudrait qu'elles soient.
Il l'évalua. Brièvement, méthodiquement, avec la franchise de quelqu'un qui n'a pas encore appris la politesse de faire semblant de ne pas regarder.
« Vous avez de la neige dans les cheveux, dit-il. Et vous saignez encore un peu, là. »
Il désignait son sourcil droit. Elena porta la main dessus, une vieille croûte, une écorchure superficielle, le genre de blessure qu'on oublie et qui prend son temps pour guérir.
« Je sais, dit-elle. »
« D'accord, dit-il. La soupe est prête si vous voulez. »
Il tourna les talons et rentra dans la hutte avec la démarche assurée d'un propriétaire, les moufles trop grandes battant à ses poignets.
Elena le regarda disparaître à l'intérieur. Par la porte entrouverte, elle pouvait le voir bouger dans la hutte, efficient, assuré, avec cette économie de mouvement que les enfants n'ont normalement pas. Il attrapa un linge sur un crochet, s'en servit pour prendre le pot suspendu au-dessus du feu, le posa sur la table. Puis il ouvrit un tiroir, en sortit deux cuillères en bois, les posa à côté des bols avec la précision de quelqu'un qui met le couvert depuis suffisamment longtemps pour que ce soit un réflexe plutôt qu'une tâche.
Neuf ans, pensa-t-elle encore. Ce chiffre refusait de s'inscrire correctement dans sa compréhension de la scène. Neuf ans et il avait ses parents au village, mais il vivait ici, dans cette clairière, avec ses bûches et ses herbes et sa soupe et ses moufles trop grandes. Il y avait une histoire derrière ça, derrière cette autonomie qui n'avait rien de l'indépendance joyeuse de l'enfance et tout de la nécessité apprise.
C'était la chose la plus normale et la plus extraordinaire qu'elle ait vue depuis le garage.
Elena resta sur le seuil.
La neige tombait à nouveau, quelques flocons épars, légers, comme un après-pensée. Le ciel avait refermé ses morceaux de bleu et repris son uniforme blanc. L'air sentait le bois brûlé, la résine de conifère, et maintenant la soupe : quelque chose à base de racines, probablement, un bouillon clair qui fumait dans un pot en céramique suspendu au-dessus du feu.
Il m'a trouvée dans la neige, pensa-t-elle. Un enfant de neuf ans m'a trouvée, m'a portée jusqu'ici, ou traînée, vu sa taille, m'a séché les vêtements, et m'a fait de la soupe. De la soupe. Avec des racines et des herbes et de l'eau chauffée sur un feu qu'il entretient tout seul.
La dernière fois qu'un enfant m'a approchée, je l'ai frappé.
Elle entra dans la hutte.
Cette pensée s'enfonça dans sa poitrine comme un clou rouillé, et elle la laissa faire. Elle méritait cette douleur. Elle méritait de se souvenir du pain tombé dans la poussière et des yeux arrondis d'incompréhension, parce que le jour où elle oublierait ça aussi, le jour où cette mémoire s'effacerait comme les autres, il ne resterait plus rien de la fille qui comptait les dalles du plafond et trouvait les flamants roses en plastique attachants.
Le garçon était déjà en train de verser la soupe dans deux bols, des bols en céramique, épais, faits à la main. Il en posa un sur la petite table et leva les yeux vers elle, le deuxième bol dans les mains.
« Vous pouvez vous asseoir là, dit-il en désignant un tabouret. C'est pas très confortable mais ça tient. »
Elena s'assit. Le tabouret était effectivement inconfortable, bancal, avec une surface trop petite et des pieds inégaux. Mais il tenait.
La hutte, vue d'ici, assise, à hauteur de table, avec le feu sur sa gauche et la porte dans son dos, avait quelque chose de définitif. Comme si le simple fait de s'asseoir et de rester immobile suffisait à transformer un endroit inconnu en quelque chose de presque familier. Le crépitement du feu avait ce rythme spécifique des flammes qui ont été alimentées régulièrement : le souffle continu d'un feu entretenu, stable, patient, bien loin des craquements secs d'un feu qu'on vient d'allumer.
Depuis combien de temps est-ce que je n'ai pas été assise ? pensa-t-elle. Non pas effondrée contre un mur, ni allongée dans la boue ou la neige : assise. Sur quelque chose de fait pour ça. Devant une table. Avec un bol.
La banalité de la chose était presque insoutenable.
Elle prit le bol. La chaleur traversa la céramique et entra dans ses paumes, et elle ferma les yeux une seconde, pas de fatigue, pas de douleur, juste pour sentir cette chaleur, cette chaleur simple et humaine qui venait d'un bol de soupe fait par un enfant de neuf ans dans une hutte au milieu de la neige.
« Comment tu t'appelles ? » demanda-t-elle.
« Kazushi, dit-il. »
Il s'assit en face d'elle, les pieds ne touchant pas le sol, et souffla sur sa soupe avec le même sérieux qu'il mettait à empiler ses bûches.
« Et vous ? » demanda-t-il.
« Elena. »
« Elena, répéta-t-il, comme s'il testait le poids du mot. C'est joli. »
Personne ne lui avait dit quelque chose de joli depuis très longtemps. Pas depuis Ryo, et Ryo était un nom sans visage maintenant, un fantôme de voyelles dont elle ne retrouvait plus les traits. Mais le mot restait. Joli. Un petit mot rond, doux, qui n'avait aucune raison de la toucher autant et qui la touchait quand même.
Elle but une gorgée de soupe. Le bouillon était clair, un peu amer, avec des morceaux de racines et quelques herbes qu'elle ne reconnut pas. Les morceaux de racines avaient une texture fibreuse et un goût de terre, ni désagréable ni agréable, le goût de quelque chose de fondamental, de non transformé, de brut. Les herbes donnaient au bouillon une note aromatique qu'elle n'arrivait pas à identifier, rien de connu, ni menthe, ni thym, ni romarin, quelque chose de local, de spécifique à cet endroit et à ces arbres et à ces montagnes qu'elle ne connaissait pas encore.
Elle but une deuxième gorgée. Puis une troisième. La chaleur descendit dans son œsophage, s'installa dans son estomac avec la douceur d'une chose qui arrive exactement là où elle doit être.
Kazushi mangeait en face d'elle avec la concentration silencieuse d'un enfant qui prend ses repas au sérieux. Sa cuillère faisait un petit bruit de raclement contre le fond du bol à chaque bouchée, un son régulier, rythmique, presque musical dans le silence de la hutte. De temps en temps, il soufflait sur une cuillère trop pleine avant de l'avaler, les joues rondes, les yeux fixés sur un point devant lui qui n'était probablement rien de spécifique.
Il ne pose pas de questions, remarqua Elena. Il m'a trouvée dans la neige, ramenée ici, séché mes vêtements, fait de la soupe, et il ne me demande pas d'où je viens, ni ce que je fais là, ni pourquoi j'ai du sang sur mon uniforme. Soit il est extraordinairement poli, soit il est extraordinairement indifférent, soit il comprend que certaines questions ne méritent pas d'être posées.
Elle penchait pour la troisième option.
Ce n'était pas bon, ni au sens gastronomique du terme ni dans le sens où elle l'aurait commandé dans un restaurant, mais c'était chaud et c'était réel et quelqu'un l'avait fait pour elle, et ça suffisait.
Dehors, la neige continuait de tomber avec la patience de quelque chose qui a tout son temps.
Elena regarda Kazushi par-dessus son bol, ce petit garçon sérieux, trop habillé, qui soufflait sur sa soupe avec une régularité de métronome, et sentit quelque chose se fissurer à l'intérieur d'elle.
Pas se casser, se fissurer, comme un mur qu'on a construit trop vite et dont le mortier n'a pas eu le temps de sécher. Une fissure fine, presque imperceptible, par laquelle passait un filet de lumière.