Chapitre 2
Les pavés étaient froids.
C'était la première information, celle qui arriva avant toutes les autres : une donnée brute, sensorielle, transmise par la joue gauche d'Elena, posée contre une surface irrégulière et glaciale. Des pavés. De la pierre taillée en rectangles imparfaits, jointoyée avec quelque chose de sableux qui s'émiettait sous ses doigts quand elle essaya de bouger.
Elle ne bougea pas tout de suite.
Il y eut un moment, elle ne sut jamais combien de temps, où elle resta allongée là, la joue contre la pierre, les yeux fermés, à écouter. Des bruits sans queue ni tête : des voix dans une langue qu'elle ne comprenait pas, le claquement régulier de sabots sur la pierre, le grincement d'une roue en bois, un chien qui aboyait au loin. Des sons d'un autre siècle, ou de ce qui y ressemblait. Aucun moteur, aucune musique amplifiée, aucune sonnerie de téléphone.
Où est-ce que je suis ?
La question se forma dans sa tête avec une clarté presque douloureuse, comme un mot qu'on prononce dans une pièce vide et dont l'écho revient multiplié.
Elle ouvrit les yeux.
La lumière l'agressa d'abord, blanche, naturelle, sans la filtration des néons ou des vitres teintées. Du soleil. Un vrai soleil, haut dans un ciel bleu pâle strié de nuages fins qui ressemblaient à des coups de pinceau négligents. Elle cligna plusieurs fois, attendit que ses pupilles s'ajustent, et la scène se stabilisa devant elle comme une photographie qu'on met au point.
Une rue. Étroite, pavée, bordée de bâtisses en pierre de deux ou trois étages dont les façades portaient les marques d'un âge qu'elle n'aurait pas su estimer. Des étals le long des murs : tissus, poteries, fruits dans des paniers d'osier. Des gens qui marchaient, qui parlaient, qui vivaient avec la nonchalance de ceux qui n'ont pas conscience d'être observés. Des vêtements qu'elle n'aurait pas su dater : des tuniques longues, des capes, des bottes de cuir souple. Rien de moderne, ni jeans, ni sneakers, ni logos.
Elena se redressa lentement. Ses paumes laissèrent deux empreintes sombres sur les pavés : du sang, comprit-elle en les regardant, séché, croûteux, incrusté sous ses ongles et dans les plis de ses doigts. Son sang ? Le sang de quelqu'un d'autre ? Elle ne savait pas. Elle ne voulait pas savoir.
Mon bras.
La pensée traversa tout le reste comme un couteau.
Elle regarda ses mains, ses deux mains, ses deux bras, intacts, fonctionnels, attachés à ses épaules comme ils l'avaient toujours été. Elle plia les doigts de la main droite, les tendit, les replia, toucha son avant-bras avec l'autre main, pressa, sentit l'os dessous, la chaleur de la peau, le pouls dans le poignet.
La scie.
Le souvenir revint d'un bloc, comme un fichier qu'on décompresse : le garage, les filles, la clé à molette contre sa tempe, le métal froid du socle, la pédale, le bruit, la douleur, cette douleur sans forme ni couleur, juste une totalité qui avait englouti le monde pendant un instant avant que le monde cesse d'exister.
Et son bras n'était plus là.
Et maintenant il était là.
Elena regarda son bras droit pendant une longue minute. Les gens passaient autour d'elle sans lui prêter attention : une fille assise par terre dans une rue n'était apparemment pas une curiosité suffisante pour mériter qu'on s'arrête. Elle fléchit le poignet, fit rouler l'épaule. Rien. Aucune cicatrice, aucune douleur résiduelle, pas même la mémoire musculaire de quelque chose qui aurait manqué. Comme si ça ne s'était jamais produit.
Sauf que ça s'est produit.
Elle en était certaine. Ce n'était pas un rêve, ni un cauchemar, ni une hallucination. Elle connaissait la différence : les rêves ont des coutures, des endroits où la logique s'effiloche et où on peut, si on y prête attention, voir que la réalité n'est pas tout à fait complète. Ici, tout était complet. L'odeur des pavés mouillés, la texture de la poussière sous ses ongles, la douleur sourde dans ses côtes là où Mika l'avait frappée. Tout.
Elle porta la main à son visage. Ses doigts, intacts, fonctionnels, avec les ongles courts qu'elle se rongeait parfois pendant les cours de mathématiques, effleurèrent sa tempe droite, là où la clé à molette l'avait frappée. Aucune bosse, aucune croûte, pas même cette sensibilité résiduelle, ce fantôme de douleur que les blessures laissent derrière elles comme une signature.
La clé à molette de Sae, pensa-t-elle. Et le nom revint, Sae, avec une netteté presque photographique. Le visage aussi. Les yeux écarquillés, la main qui lâche, le métal qui tourne dans l'air avec la lenteur spécifique des choses qui vont faire très mal.
Mais ici, où que soit ici, la douleur avait disparu. Comme si son corps avait été réinitialisé, remis à zéro, rechargé comme un appareil qu'on éteint et qu'on rallume en espérant que le problème se corrigera de lui-même.
Sauf que le problème, c'est que je suis morte. Et ça, ce n'est pas le genre de chose qui se corrige.
Je suis morte, pensa-t-elle. La scie. Je suis morte dans le garage. Et maintenant je suis... ici.
Où est ici ?
Elle se leva. Ses jambes tremblèrent un peu mais tinrent. Ses vêtements étaient ceux qu'elle portait avant : l'uniforme scolaire, froissé, taché de sang par endroits, avec la couture de l'épaule défaite là où Nozomi avait tiré. Ni sac, ni téléphone, ni clés. Rien.
Elle commença à marcher.
La rue la conduisit à une place plus large, ouverte, avec une fontaine au centre qui crachait un filet d'eau mince dans un bassin de pierre verdâtre. Des marchands avaient installé des étals tout autour : viande séchée, épices dans des sacs de toile, des couteaux disposés sur des feutres avec un soin presque religieux. Des gardes en armure légère patrouillaient par paires, des lances à la main, le regard distant de gens qui font ce travail depuis assez longtemps pour ne plus le faire vraiment.
Personne ne la regardait. Ou plutôt, les gens la regardaient puis détournaient les yeux, sans dégoût ni curiosité, juste avec cette indifférence spécifique des habitants d'une grande ville qui ont appris à ne pas s'attarder sur ce qui sort de l'ordinaire.
Elena s'arrêta au bord de la fontaine. L'eau était claire, froide. Elle y trempa ses mains, regarda le sang se dissoudre en volutes rosées dans le bassin, leva les yeux. De l'autre côté de la place, une arche monumentale ouvrait sur ce qui semblait être une avenue plus large, bordée de bâtiments plus imposants : des colonnes, des escaliers de marbre, des drapeaux portant un emblème qu'elle ne reconnaissait pas.
Un autre monde, pensa-t-elle.
La phrase aurait dû la terrifier. Elle la nota simplement, comme on note la météo ou l'heure qu'il est, un fait objectif, dépouillé de connotation émotionnelle. C'est ça qui aurait dû l'inquiéter, cette absence de réaction, cette platitude intérieure qui ressemblait à du calme mais qui n'en était pas. C'était plutôt de l'épuisement, le même genre d'épuisement qu'on ressent quand on a pleuré trop longtemps et que le corps n'a plus les ressources pour continuer.
Elle resta un moment au bord de la fontaine, les mains dans l'eau, à regarder les volutes rosées se dissoudre et disparaître. Les gens continuaient de passer : des femmes portant des paniers sur la tête, des enfants qui couraient entre les étals en riant, un vieil homme qui menait un âne chargé de sacs.
Elena essaya de parler.
« Excusez-moi, dit-elle à une femme qui passait près d'elle. Où est-ce qu'on est ? »
La femme la regarda avec une incompréhension totale, celle de quelqu'un qui entend des sons sans y trouver de sens, sans la moindre hostilité. Elle dit quelque chose, des mots courts, saccadés, aux sonorités gutturales qu'Elena ne pouvait rattacher à aucune langue qu'elle connaissait, puis continua son chemin.
Elena essaya deux autres personnes. Le résultat fut identique : des regards confus, des mots incompréhensibles, puis un détournement rapide, comme si elle était un problème que chacun espérait voir résolu par quelqu'un d'autre.
Je ne parle pas leur langue, comprit-elle. Je suis dans un endroit où personne ne me comprend et où je ne comprends personne, avec du sang sur mon uniforme et aucune explication pour quoi que ce soit.
Elle s'assit sur le rebord de la fontaine. L'eau continuait de couler derrière elle avec un bruit régulier, presque apaisant si on oubliait le reste.
D'accord, pensa-t-elle. Réfléchis. Tu es morte. Tu es ici. Tu as tes deux bras. Ça n'a aucun sens, mais ça n'a pas besoin d'avoir un sens pour être vrai. Qu'est-ce que tu fais maintenant ?
La réponse, si elle en avait eu une, ne vint pas. Parce que c'est à ce moment-là que la foule s'écarta.
Elena ne le remarqua pas immédiatement, elle était encore en train de regarder l'eau de la fontaine, de suivre du regard les ondulations que ses mains avaient créées. Mais le bruit changea. Le brouhaha ordinaire de la place se transforma en quelque chose de plus ordonné, de plus respectueux. Des pas se rangèrent. Des conversations se turent. Quelqu'un dit quelque chose dans cette langue qu'elle ne comprenait pas, sur un ton qui était clairement un avertissement.
Elle leva les yeux.
Un jeune homme traversait la place avec la démarche de quelqu'un qui n'a jamais eu à se soucier de l'espace que les autres occupent. Une cape brodée, bleu foncé, des fils d'or qui captaient la lumière avec une précision ostentatoire. Un visage pâle, des yeux clairs, une bouche mince qui n'avait pas l'habitude de sourire. Autour de lui, quatre gardes en armure complète marchaient en formation serrée, les yeux en mouvement constant, les mains sur leurs pommeaux d'épée.
Elena se tenait sur son chemin.
Elle ne l'avait pas fait exprès. Elle était simplement là, au bord de la fontaine, les mains mouillées, les vêtements tachés, au milieu d'une trajectoire que tout le monde avait eu l'intelligence de dégager sauf elle. Sa main, en s'écartant de l'eau, effleura la cape du jeune homme : une tache humide et rosâtre sur le tissu bleu, imperceptible de loin mais évidente de près.
Il s'arrêta.
Le silence qui suivit eut un poids. Le genre de silence qui tombe sur une foule quand quelque chose d'irréparable vient de se produire, ni cri ni bruit, juste une absence soudaine de tout qui est pire que n'importe quel vacarme.
Le jeune homme, comprit Elena, ne pouvait être que le prince. Même sans comprendre la langue ni connaître les codes vestimentaires de cet endroit, certaines choses sont universelles, et l'arrogance architecturale du pouvoir en fait partie. Il baissa les yeux sur sa cape, puis les leva sur Elena.
Il la regarda.
C'était un regard qui ne contenait pas de colère. La colère implique que l'objet de votre attention a une valeur suffisante pour déclencher une émotion, et ce n'était pas le cas ici. Ce qu'il y avait dans ces yeux était quelque chose de plus ancien, de plus froid : le regard d'un garçon qui a grandi en sachant que le monde était constitué de deux catégories de choses, celles qui lui appartenaient, et celles qui ne méritaient pas d'exister.
Il dit un mot.
Elena ne comprit pas le mot. Mais elle comprit le ton, sec, descendant, définitif. Et elle comprit le geste du garde le plus proche, qui dégaina son épée avec la fluidité routinière de quelqu'un qui fait ça plusieurs fois par jour.
Attends, pensa-t-elle. Attends, je-
La lame fut rapide.
Elena n'eut pas le temps de la voir. Elle sentit quelque chose de froid contre son cou, une sensation encore indolore, comme quand on touche du métal en hiver, puis le monde bascula. Ni vers le noir ni vers la lumière. Vers rien.
Le même rien que dans le garage.
Sauf que cette fois, il y avait eu une fraction de seconde, un éclat infime, comme une étincelle dans le noir, où quelque chose avait bougé. Ni elle, ni sa conscience. Quelque chose d'autre, quelque chose de plus profond, de plus sombre, qui avait réagi à la lame avec une émotion qu'Elena ne possédait pas. De la colère, peut-être. Ou quelque chose de plus froid que la colère.
Puis le noir avait tout recouvert, et elle avait oublié.
Elle se réveilla sur de la terre battue.
Cette fois, elle resta allongée longtemps. Le fait de mourir deux fois en l'espace de quelques heures, si c'étaient des heures, si le temps fonctionnait de la même façon entre les mondes, avait un effet cumulatif que personne ne décrit dans les livres, probablement parce que personne n'avait jamais eu l'occasion de le constater. Le corps se remettait. Le corps se remettait toujours. C'était l'esprit qui accusait le coup, qui encaissait chaque mort comme un boxeur encaisse un direct et qui, après un certain nombre, commence à ne plus se relever aussi vite. Son cerveau travaillait au ralenti, comme un moteur qu'on fait tourner à froid, chaque pensée lente et résistante. Le plafond au-dessus d'elle était bas, en bois sombre, traversé de poutres irrégulières, et de la fumée montait quelque part sur sa gauche, une cheminée, peut-être, ou une torche. L'air sentait le renfermé, le cuir et quelque chose d'animal qu'elle ne sut pas identifier.
J'ai eu la tête tranchée.
La pensée se forma avec un calme qu'elle trouva elle-même inquiétant. Comme si la partie d'elle qui était responsable de la panique avait décidé de prendre un congé indéterminé.
Elle porta la main à son cou. Peau intacte, aucune cicatrice, aucune douleur. Rien.
Comme le bras.
Elle se redressa. La pièce était petite, une grande salle, plutôt, avec des torches aux murs et une longue table en bois massif au centre. Des armes étaient accrochées au mur du fond : des épées, des haches, une arbalète. Des gardes étaient assis à la table, en train de manger quelque chose dans des écuelles de métal. Ils ne l'avaient pas encore vue.
Elena se dirigea vers une porte entrouverte au fond de la salle, sans courir, en marchant plutôt, les épaules basses, les yeux fixés droit devant, avec cette démarche spécifique des gens qui essaient de ne pas exister. Elle atteignit la porte. Posa la main sur le bois.
Un cri derrière elle. Quelqu'un venait de la voir.
Elle ne se retourna pas.
La suite fut courte.
Elle se réveilla dans l'herbe.
Haute, verte, odorante, de l'herbe qui n'avait pas été tondue depuis des mois, peut-être des années. Le ciel était bleu, immense, sans nuage, d'un bleu si pur et si profond qu'il semblait irréel. Des insectes bourdonnaient autour d'elle avec la nonchalance de choses qui n'ont jamais eu peur de rien.
Elena resta allongée un moment. L'herbe chatouillait ses joues. Une coccinelle remontait le long de sa manche avec la détermination d'un alpiniste qui ignore la taille de la montagne.
Je pourrais rester ici, pensa-t-elle. C'est joli. C'est calme. Il n'y a personne.
Elle se leva. Il n'y avait effectivement personne. Dans toutes les directions, rien que de l'herbe, ondulant sous un vent léger, et le ciel, et le soleil, et le silence spécifique des endroits où l'homme n'a jamais mis les pieds.
Elle marcha pendant des heures. Aucune route, aucun sentier, aucune trace. Juste l'herbe et le ciel et le vent et la solitude qui, pour la première fois, ne la menaçait pas. La faim vint, discrète d'abord, à peine plus qu'un bruit de fond qu'on finit par remarquer. Puis la nuit. Puis le froid. Puis la fatigue qui devint du sommeil, et le sommeil qui devint une mort qu'elle ne sentit pas venir.
Elle se réveilla dans de la boue.
Dehors, il pleuvait. Une pluie froide, oblique, qui sentait la terre et le fer. Elle était allongée dans une ruelle entre deux bâtiments en bois, le visage dans une flaque brune. L'odeur était forte, des déchets, probablement, et autre chose de plus organique qu'elle refusa d'identifier.
Elle se releva. Essuya la boue de son visage. Regarda autour d'elle.
Une ville, encore. Différente de la première, plus petite, plus sale, plus resserrée. Les maisons étaient en bois et en torchis, les rues en terre, l'atmosphère générale celle d'un endroit où la vie était possible mais pas particulièrement encouragée.
Elle ne mourut pas immédiatement cette fois. Elle réussit à marcher pendant peut-être vingt minutes avant que les choses tournent mal : un groupe de gens qui la regardèrent avec trop d'attention, une bousculade, un malentendu qu'elle ne put pas résoudre parce qu'elle ne parlait pas la langue. Un couteau. Un point de chaleur brûlante dans le ventre. Puis le noir.
Elle essaya de faire différemment.
Pendant les réveils suivants, cinq, dix, elle ne comptait déjà plus, elle développa des stratégies. Ne pas parler. Ne pas bouger. Ne pas regarder les gens dans les yeux. Trouver un coin isolé, un mur, un toit, et rester là, immobile, invisible, le temps de comprendre.
Ça ne marcha pas.
Le problème tenait moins à ce qu'elle faisait qu'à ce qu'elle était. Une fille en uniforme scolaire, couverte de taches de sang séché, qui apparaissait au milieu de nulle part sans argent, sans langue, sans contexte. Dans chaque monde, dans chaque ville, dans chaque lieu habité, elle était la même chose : un corps étranger, un élément qui n'appartient pas, que le système rejette comme un organisme rejette un greffon.
Elle essaya de voler de la nourriture une fois, un fruit, quelque chose de rond et de vert sur un étal dont elle ne savait même pas le nom. Ses mains tremblaient trop. Elle se fit prendre immédiatement.
Elle essaya de se cacher dans une grange une autre fois. Le propriétaire la trouva à l'aube. Il ne fut pas clément.
Chaque tentative de survie la ramenait au même point de départ : un corps allongé quelque part, les yeux qui se ferment, le noir, et le réveil, ailleurs, avec rien.
Elle se réveilla sur de la paille.
Puis sur un toit, sous une pluie froide, dans une ville qui ressemblait vaguement à quelque chose d'asiatique mais pas tout à fait.
Puis dans une cave.
Puis sur une plage de galets noirs où le ciel avait deux lunes.
Puis dans un champ de blé si vaste qu'elle ne voyait pas les bords.
Les morts s'enchaînèrent. Elena cessa de les compter quelque part après la vingtième, le chiffre n'avait aucun sens, et elle avait d'autres problèmes. Chaque réveil apportait un nouveau décor, une nouvelle langue qu'elle ne comprenait pas, une nouvelle façon pour les choses de mal tourner. Parfois c'était sa faute : un geste mal interprété, une frontière invisible qu'elle avait franchie, une réaction de peur qui provoquait la peur chez les autres. Parfois c'était juste la malchance : être au mauvais endroit, au mauvais moment, dans le mauvais corps avec les mauvais vêtements. Parfois c'était les gens, parce que les gens, elle commençait à le comprendre avec une clarté qui la glaçait, étaient fondamentalement les mêmes partout. Ils avaient peur de ce qu'ils ne comprenaient pas, et ils tuaient ce qui leur faisait peur, et la seule variable était la vitesse à laquelle ils passaient de l'un à l'autre.
La quarantième mort fut une noyade. Elle détesta la noyade plus que toutes les autres, non pour la douleur, qui n'était pas pire qu'un coup d'épée ou une flèche, mais pour la durée. La noyade vous laisse le temps de réfléchir. De sentir l'eau monter dans vos poumons, centimètre par centimètre, pendant que votre corps se débat avec une obstination animale et que votre cerveau, lui, a déjà compris que c'est fini.
La soixantième mort fut silencieuse. Une femme, dans un marché, qui lui avait souri avant de lui enfoncer quelque chose dans le dos. Elena n'avait même pas vu le couteau.
La quatre-vingtième, elle ne s'en souvenait plus. Les morts commençaient à se fondre les unes dans les autres, non pas qu'elles fussent identiques, mais parce que la mémoire refusait de les stocker séparément. Comme des photos superposées dont les détails deviennent flous.
Ce qui la terrifiait davantage que la mort elle-même, c'était l'intervalle.
Le trou noir entre la mort et le réveil. Court, une fraction de seconde peut-être, ou une éternité, impossible à mesurer depuis l'intérieur parce qu'il n'y avait pas d'intérieur. Aucune lumière, aucun tunnel, aucune silhouette de proche décédé tendant la main en contre-jour, pas même elle. Juste une interruption. Une coupure nette dans le fil de la conscience, comme un monteur qui aurait retiré une image d'un film. L'image d'avant. L'image d'après. Et entre les deux, un espace vide qui n'avait pas de nom.
Elle essaya de rester éveillée pendant les morts. De garder un fil de pensée, un mot, une image, n'importe quoi qui puisse traverser le vide et se retrouver de l'autre côté. Ce fut impossible. Le vide était absolu. Il ne laissait rien passer.
Après un moment, elle ne savait plus combien de réveils, elle commença à perdre des choses.
Le premier signe fut un rêve qu'elle ne put pas finir.
Elle rêvait de chez elle : de la cuisine, du bruit de la bouilloire le matin, de cette lumière grise et douce qui entrait par la fenêtre au-dessus de l'évier. Dans le rêve, elle préparait du thé. Elle connaissait les gestes par cœur : remplir la bouilloire, la poser sur le feu, prendre la tasse, celle avec le motif de feuilles que sa mère avait achetée dans un vide-grenier. Mais quand elle ouvrit le placard pour prendre la tasse, elle ne la trouva pas. Le placard était vide. Non, le placard avait une forme, une couleur, des étagères, mais les objets qu'il contenait avaient disparu. Comme si quelqu'un avait vidé sa mémoire du contenu en gardant le contenant.
Elle se réveilla, dans un autre monde, sur un autre sol, dans un autre problème, avec la certitude que quelque chose manquait. Pas la tasse. Quelque chose de plus grand, de plus fondamental. Le souvenir de la tasse était devenu un souvenir de l'absence de la tasse, et la différence entre les deux était vertigineuse.
Après ça, les pertes s'accélérèrent.
Pas des objets. Des morceaux d'elle-même.
D'abord les détails : le nom de sa rue, le numéro de sa classe, le visage du professeur de mathématiques. Puis les textures : l'odeur de la maison le matin, le bruit de la télévision dans la pièce d'à côté, la sensation du tissu de son oreiller contre sa joue. Puis les gens : sa mère devint une silhouette floue, puis un concept, puis presque rien. Ryo devint un nom sans visage. Les filles du garage devinrent... elle n'arrivait même plus à les nommer.
Elle se souvenait d'Elena. Elle s'appelait Elena. Elle avait dix-sept ans. Elle avait compté les dalles d'un plafond. Elle avait acheté un haut bleu sombre dans un centre commercial parce qu'un garçon, un garçon dont elle ne retrouvait plus le visage, lui avait demandé de sortir un samedi.
Samedi, pensa-t-elle. Le mot flottait dans sa mémoire comme un bateau sans ancre : elle savait qu'il avait eu une importance, une charge émotionnelle, mais elle ne retrouvait plus laquelle. Samedi. Un jour parmi d'autres. Un jour qui n'arriverait jamais.
Le reste s'effaçait comme de l'encre sous la pluie.
Elle essaya de se souvenir de sa chambre. Du poster qu'elle avait accroché au-dessus de son bureau : elle savait qu'il y avait un poster, elle se souvenait de l'avoir accroché, mais l'image avait disparu. Un rectangle vide sur un mur dont elle ne retrouvait plus la couleur. Bleu ? Blanc ? Est-ce que les murs de sa chambre étaient peints ?
Son numéro de téléphone. Parti. Son adresse. Les premières syllabes résistèrent un moment, Kaede, quelque chose, puis s'effacèrent à leur tour. Son anniversaire. La date restait, le chiffre, la saison, mais pas la sensation. Plus de gâteau, plus de bougies, plus de voix qui chante, juste un chiffre sur un calendrier qui n'existait nulle part ici.
Elle se surprit un jour à essayer de dessiner le visage de sa mère dans la terre. Ses doigts tracèrent un ovale, puis s'arrêtèrent. Elle ne se souvenait plus de la forme de ses yeux. Ni de la longueur de ses cheveux. Ni de cette chose spécifique, ce détail unique, celui qui fait qu'on reconnaît quelqu'un dans une foule, qui faisait que sa mère était sa mère et pas n'importe qui d'autre.
Le dessin dans la terre resta un ovale vide. Elena le regarda longtemps, puis l'effaça du pied.
Je suis en train de disparaître, pensa-t-elle. Pas physiquement. Pire. Je suis en train de perdre les choses qui font de moi quelqu'un de spécifique. Bientôt, il ne restera plus qu'un corps qui se réveille et qui meurt, sans rien entre les deux qui vaille la peine d'être protégé.
À un moment, cent réveils plus tard, peut-être plus, elle s'immobilisa au milieu d'un marché.
Un marché large, bruyant, coloré. Des étals de fruits qu'elle ne reconnaissait pas, des odeurs d'épices qui n'avaient pas de nom dans sa langue, des gens qui parlaient fort dans une langue qui ressemblait vaguement à du turc mais qui n'en était pas. Le soleil tapait. L'air était sec et chaud. Des mouches bourdonnaient autour d'un étal de viande.
L'endroit ressemblait vaguement à un souvenir, pas un souvenir à elle, un souvenir emprunté, quelque chose vu dans un livre ou dans un film, une place de marché avec des tissus colorés et des épices dans des sacs et de la poussière en suspension dans des rais de lumière. Mais le souvenir était faux, ou incomplet, parce que le livre n'avait pas mentionné l'odeur. L'odeur était réelle, puissante, composée de dizaines de couches superposées : la viande, les épices, la sueur, le cuir, les fruits, la poussière, et sous tout ça quelque chose de métallique que son corps reconnaissait même si son esprit ne voulait pas le nommer.
Les gens avaient des visages. C'était une observation stupide, les gens ont toujours des visages, mais Elena avait cessé de les voir. Quelque part autour de la soixantième mort, les visages avaient commencé à se fondre en un seul visage composite, un visage de personne et de tout le monde, qui exprimait invariablement la même chose : l'hostilité ou l'indifférence, et elle ne savait plus laquelle était pire.
Elena était debout au milieu de tout ça, immobile, les bras le long du corps, et elle regarda le monde avec le regard de quelqu'un qui a oublié comment on participe. Les gens la contournaient en passant, comme l'eau contourne un rocher, sans y penser, sans s'arrêter.
Un enfant s'approcha.
Petit, cinq ou six ans peut-être. Des cheveux noirs en bataille, des yeux trop grands pour son visage, des vêtements trop larges pour son corps. Il tenait un bout de pain dans sa main droite, un morceau de galette plate, cassé en deux, qui avait l'air d'être son déjeuner.
Il le tendit vers Elena.
Il ne dit rien. Il la regarda avec cette expression que les enfants ont parfois : une compassion pure, non filtrée, qui n'a pas encore appris à se méfier d'elle-même. Il voyait une femme debout au milieu d'un marché qui avait l'air de ne pas avoir mangé depuis longtemps, et il avait un bout de pain, et la logique était simple.
Elena frappa sa main.
C'était un réflexe, un spasme, quelque chose de plus profond qu'un choix ou qu'une décision : le genre de mouvement que le corps fait quand il a appris trop de fois que les mains qui s'approchent apportent des couteaux. Le pain tomba dans la poussière. L'enfant eut un mouvement de recul, les yeux écarquillés d'incompréhension, parce qu'il n'avait pas encore assez vécu pour comprendre que la gentillesse peut provoquer la violence.
Elena leva le poing.
Non, pensa une partie d'elle, la partie qui était encore Elena, celle qui avait compté les dalles du plafond et acheté un haut bleu sombre dans une boutique du centre commercial. Non, ne fais pas ça, c'est un enfant, il a cinq ans, il t'offre du pain.
Mais cette partie était petite maintenant. Petite et loin. Recouverte par des couches de mort et de douleur et de peur qui avaient durci comme de la terre compactée, et sous cette terre il n'y avait plus grand-chose qui savait comment être humain.
Le père de l'enfant fut plus rapide.
C'était un homme large, avec les bras de quelqu'un qui travaille de ses mains, un forgeron peut-être, ou un boulanger. Il avait vu la scène. Il avait vu une inconnue aux vêtements tachés de sang lever le poing sur son fils. La conclusion fut immédiate, et la réponse aussi.
Elena ne sentit rien.
Du sang éclaboussa les pavés du marché. Des cris, la voix du père, haut perchée, qui disait quelque chose qu'elle ne pouvait pas comprendre, puis d'autres voix, un attroupement qui se forma puis se défit.
L'enfant pleurait.
Mais Elena n'entendit pas ça, elle était déjà dans le noir, dans cet espace entre les morts qui ne contenait rien, qui n'était rien, et qui durait exactement le temps de ne rien durer du tout.
Puis du sang, pas le sien, celui du père et du petit garçon, éclaboussa le sol une deuxième fois.
Puis le silence.
Puis rien.
Puis un autre réveil.