Chapitre 1
Le plafond de la salle de classe avait exactement cent quarante-deux dalles.
Elena les avait comptées trois fois depuis le début du semestre, parce qu'elle avait tendance à se tromper vers la cent vingtième. Les dalles du fond étaient légèrement décalées par rapport à la grille, comme si le poseur avait abandonné la rigueur géométrique, ce qui la forçait à recommencer. Cent quarante-deux... Elle en était raisonnablement sûre maintenant.
Le professeur de littérature parlait de quelque chose, en toute logique, de littérature.
Elena avait un système. Quand le cours ne l'intéressait pas, elle divisait son temps en segments. Les dix premières minutes, elle écoutait. Les dix suivantes, elle observait. Les dix dernières, elle comptait. C'était un système absurde et elle le savait, mais il avait l'avantage d'occuper ses mains et son regard sans nécessiter de participation sociale, ce qui était exactement ce dont elle avait besoin entre 8h30 et 16h15, cinq jours par semaine, depuis son entrée au lycée.
Aujourd'hui, elle en était à la phase d'observation.
La fille du premier rang s'appelait Mei quelque chose. Elle ne retenait jamais les noms de famille des gens qu'elle n'avait jamais eu de raison de mentionner. Mei avait cette mèche qui tombait sur son cahier à intervalles réguliers. Toutes les quarante secondes environ, la mèche glissait, Mei la remettait derrière son oreille avec un geste machinal du petit doigt, et le cycle recommençait. Elena avait chronométré. Quarante secondes. C'était d'une régularité fascinante.
Les gens ne réalisent pas à quel point ils sont prévisibles, pensa-t-elle. On croit que chaque jour est différent, que chaque geste est unique, mais en réalité on répète les mêmes mouvements des centaines de fois sans y penser. La mèche de Mei. Le stylo que Hayashi fait tourner entre ses doigts. Le bruit de gorge que fait Taneda quand il change de paragraphe dans ses notes.
C'était peut-être pour ça qu'elle comptait les dalles. Parce que dans un monde de répétitions inconscientes, au moins les siennes étaient volontaires. Et puis dans le fond, peu importait, du moment que son esprit était sur autre chose que les tics ou bavardages de ses camarades, elle se fichait de ce qui pouvait l'occuper.
Elle avait remarqué que les gens mettaient en moyenne trois secondes avant de cesser de la regarder. Elle avait chronométré ça aussi. Ses cheveux, blancs depuis toujours, sans qu'aucun médecin n'ait jamais su expliquer pourquoi une enfant avait une chevelure de vieillard, tombaient jusqu'au bas de son dos en une masse raide qu'elle ne prenait jamais la peine de coiffer autrement qu'en repoussant la mèche du front quand elle la gênait pour lire. Ses yeux, eux, tenaient trois secondes de plus. Rouges. La couleur exacte qu'on donnait aux avertissements sur les panneaux de danger, pas un rose ou un marron clair qu'on aurait pu confondre sous une lumière particulière, ce qui lui semblait, avec le recul, d'une ironie assez juste. Elle était petite pour son âge, d'une maigreur que les infirmières scolaires signalaient chaque année sans que rien n'en découle jamais. Elle n'aimait pas particulièrement son visage mais elle ne le détestait pas non plus. C'était simplement un fait.
Elena tourna la tête vers la fenêtre. Dehors, le ciel d'avril avait cette couleur indécise qu'il prenait quand il n'arrivait pas à se décider entre la pluie et le soleil, comme un gris pâle strié de traînées plus claires, ou comme une feuille de papier qu'on aurait froissée puis essayé de lisser sans y parvenir. Les cerisiers de la cour étaient en fleurs depuis trois jours mais personne n'en parlait, pourtant tout le monde les regardait en passant, ce qui revenait au même.
Elle aurait voulu les dessiner mais elle ne savait pas dessiner, enfin pas vraiment, pas de la façon qui méritait qu'on appelle ça dessiner. Même s'il y avait quelque chose dans ces branches, dans la façon dont les pétales tombaient en spirales lentes sous le moindre souffle de vent, qui demandait à être capturé. Comme si la beauté insistait pour qu'on la remarque, même quand personne n'était là pour la regarder.
Surtout quand personne n'est là pour la regarder, corrigea-t-elle mentalement. C'est précisément à ce moment-là qu'elle insiste le plus.
« Mademoiselle Otsuki ? »
Elena tourna la tête. Monsieur Taneda, un homme d'une soixantaine d'années qui portait le même gilet beige tous les jours de la semaine et qui semblait considérer ça comme une forme de philosophie pratique. Il la regardait par-dessus ses lunettes avec l'expression de quelqu'un qui attend une réponse depuis suffisamment longtemps pour que ça devienne embarrassant.
« La question portait sur Sōseki, précisa-t-il. »
« Le thème de l'aliénation dans Kokoro, répondit Elena automatiquement. Le narrateur se retrouve coupé du monde par une connaissance qu'il ne peut partager avec personne, et cette impossibilité de communication transforme son isolement en quelque chose d'irréversible. »
Taneda la regarda un moment de plus. Il avait cette façon de la regarder qui hésitait entre l'approbation et l'inquiétude, comme s'il n'arrivait pas à décider si le fait qu'elle connaisse la réponse en regardant par la fenêtre était impressionnant ou préoccupant.
« C'est... correct, dit-il finalement. Développez. »
« Le narrateur pourrait parler mais il choisit de ne pas le faire. Sensei pourrait expliquer mais il choisit de ne pas le faire non plus. L'aliénation n'est pas imposée de l'extérieur car elle est construite par les personnages eux-mêmes, brique par brique, par chaque chose qu'ils décident de taire. »
Un silence s'installa dans la classe. Le genre de silence spécifique aux moments où quelqu'un dit quelque chose de trop vrai pour un mardi matin.
« Bien, dit Taneda. Très bien. »
Elena tourna les yeux vers la fenêtre à nouveau. Elle entendit, derrière elle, le murmure habituel. Ces deux filles du quatrième rang qui chuchotaient quelque chose à son sujet. Elle ne les entendait pas distinctement, mais elle connaissait le registre : bizarre, ou flippante, ou cette variante plus sophistiquée qu'elles utilisaient parfois, "elle me met mal à l'aise".
Ce n'était pas qu'Elena était désagréable, c'était plus subtil que ça. Elle avait le tort d'être trop silencieuse pour être rassurante et trop précise quand elle parlait pour être facile. Les gens aimaient les gens qui laissaient de la place, qui riaient aux bons moments, qui posaient des questions dont ils connaissaient déjà les réponses. Elena ne faisait rien de tout ça. Elle répondait quand on lui parlait, elle observait quand on ne lui parlait pas, et elle passait le reste du temps à compter les dalles du plafond, ce qui n'est pas le genre de hobby qui attire les foules.
La sonnerie retentit.
Elle rangea ses affaires avec la méthodologie silencieuse qui la caractérisait, ses affaires alignées au millimètre dans le sac. Un de ces rituels minuscules qu'elle accomplissait sans y penser. La classe se vidait autour d'elle avec le brouhaha habituel. Les rires, les conversations, le bruit des chaises qu'on repousse. Elle attendit que le flux se soit suffisamment éclairci pour se glisser vers la sortie sans avoir à naviguer dans la foule.
C'est à ce moment-là que quelqu'un s'arrêta devant sa table.
« Otsuki. »
Elle leva les yeux.
Ryo Senzaki se tenait debout à côté de son bureau, les mains dans les poches, la posture de quelqu'un qui essaie d'avoir l'air décontracté et qui y arrive à peu près aux trois quarts. Troisième rang, place près de la fenêtre. Des cheveux noirs qui tombaient un peu trop longs sur son front, des yeux sombres, un visage qui n'avait rien de remarquable sauf cette mâchoire un peu carrée qui lui donnait un air plus sérieux qu'il ne l'était probablement. Il portait la veste d'uniforme ouverte et un T-shirt en dessous, ce qui était contre le règlement mais pas suffisamment pour que quelqu'un prenne la peine de le lui signaler.
Elena ne lui avait jamais parlé directement. Pas par choix mais par arithmétique sociale simple, ils n'avaient aucune raison de se parler.
« Salut, dit-il. »
« Salut, répondit-elle. »
Un silence. Le genre de silence qui a besoin que quelqu'un fasse quelque chose pour avancer, sinon, autant dormir.
Ryo se frotta la nuque. Le geste universel de la gêne masculine.
« Je voulais te demander un truc. Enfin, pas un truc comme un truc scolaire, pas un... C'est pas pour les cours. »
Il s'interrompit. Elena attendit. Elle aurait pu l'aider, poser une question, sourire, faire un de ces gestes sociaux lubrifiants qui permettent aux conversations de glisser, mais elle ne savait pas comment faire ça sans que ça sonne faux. Les choses qui sonnent faux sont pires que le silence.
« Est-ce que ça te dirait de... sortir ? Genre, samedi. Au centre commercial, ou ailleurs, enfin, où tu veux. »
Elena le regarda. Ses yeux firent le tour de son visage. Les pommettes un peu rouges, le regard qui évitait le sien, la posture légèrement inclinée vers l'avant comme s'il était prêt à reculer au premier signe de rejet. Ce n'était pas un piège ou une blague. Elle avait suffisamment observé les gens depuis le fond de la classe pour distinguer les mécaniques de la cruauté de celles de la maladresse, et ceci était de la maladresse pure, sans additifs.
Quelqu'un venait de lui demander de sortir.
Elle sentit quelque chose bouger dans sa poitrine. Pas de l'excitation, pas encore, plutôt l'équivalent émotionnel du moment où on tourne une clé dans une serrure qu'on croyait rouillée et qu'on entend le déclic. Une surprise, comme mécanisme qui se remet en marche.
« D'accord, dit-elle. »
Ryo cligna des yeux. Visiblement, il avait préparé une réponse pour non mais pas pour oui.
« Cool, dit-il. Euh. Samedi, alors. Je t'enverrai un message ? »
« Je... oui. D'accord. »
Il hocha la tête deux fois de trop, sourit d'une façon qui essayait d'être assurée mais qui était surtout soulagée, et s'éloigna avec la démarche caractéristique de quelqu'un qui essaie de ne pas avoir l'air de fuir.
Elena resta assise à sa place pendant une minute complète après son départ.
Un garçon vient de me demander de sortir, pensa-t-elle. Un vrai garçon, avec un visage, un nom et une mâchoire un peu carrée, qui m'a demandé de sortir avec lui samedi.
Elle rangea sa trousse dans son sac mais elle l'avait déjà rangée, elle la sortit et la rerangea, parce que ses mains avaient besoin de quelque chose à faire.
Il faut que j'achète quelque chose à porter.
Cette pensée, étrangement précise, la frappa avec la force d'une décision qui se prend elle-même.
Elle rentra chez elle après les cours en marchant un peu plus vite qu'à l'habitude, pas de beaucoup, juste assez pour que ses pas aient une intention qu'ils n'avaient pas d'ordinaire. Le trajet était le même que tous les jours, sortir par le portail nord, longer le mur d'enceinte, tourner à gauche au combini, passer devant le distributeur qui était en panne depuis février et que personne ne réparait. Un jour, quelqu'un avait collé un autocollant d'un petit chat qui faisait la moue sur l'écran éteint. Elena l'aimait bien, elle le saluait mentalement chaque fois qu'elle passait devant, ce qui en disait probablement plus long sur sa vie sociale que n'importe quel diagnostic.
Personne ne la salua en chemin. Personne ne la saluait jamais en chemin, ce qui n'était ni triste ni normal. C'était juste un fait, comme ses yeux rouges ou le nombre de dalles au plafond. Arrivée chez elle, elle monta directement dans sa chambre, elle ouvrit son placard et le regarda.
Il contenait exactement onze cintres, dont trois étaient vides. Les huit autres portaient des variations du même thème, des hauts discrets, des couleurs neutres, des coupes qui ne demandaient pas qu'on les regarde. Des vêtements conçus pour ne pas être remarqués mais pas par choix esthétique, plutôt par habitude. Quand on passe trois ans à essayer de ne pas attirer l'attention, la garde-robe finit par refléter la stratégie.
Je n'ai rien à me mettre, constata-t-elle avec la gravité de quelqu'un qui vient de découvrir un problème existentiel.
Ce n'était même pas vrai, elle avait des vêtements, fonctionnels, propres, parfaitement adéquats pour aller en cours ou faire des courses. Mais adéquat n'était pas le mot qu'elle cherchait. Pour la première fois depuis qu'elle pouvait s'en souvenir, Elena cherchait quelque chose qui dépassait l'adéquat. Quelque chose qui dirait, sans qu'elle ait à le dire elle-même, qu'elle avait fait un effort et que ce moment comptait.
Elle referma le placard. Attrapa son porte-monnaie et vérifia son contenu. Pas beaucoup. Assez pour le bus et pour quelque chose de pas trop cher, si elle regardait les soldes.
Le centre commercial, pensa-t-elle. Et la pensée avait quelque chose de vaguement héroïque, comme si aller acheter un haut dans une boutique était une expédition nécessitant un plan de bataille.
Le centre commercial de Kaede-chō était exactement le genre d'endroit qu'Elena évitait d'ordinaire.
Trop de monde. Trop de bruit. Trop de lumières. Ces éclairages blancs et sans nuance qui donnaient à tout le monde le teint d'un malade sous observation, les boutiques qui se succédaient comme les cases d'un damier géant, avec chacune sa musique, ses odeurs, ses vendeurs qui vous abordaient avec ce sourire calibré qu'on apprend en formation.
Elle était venue deux fois au cours de l'année. Une fois pour acheter des fournitures scolaires, une fois parce qu'il pleuvait et qu'elle cherchait un endroit couvert où attendre le bus. Ni l'une ni l'autre de ces visites n'avait impliqué de regarder des vêtements.
Elena se tenait maintenant devant un portant de hauts dans une boutique qu'elle n'aurait jamais osé entrer autrement. Le nom de la marque ne lui disait rien. Quelque chose de court et de vaguement étranger qui était probablement censé évoquer la sophistication. La vendeuse lui avait souri en entrant, un sourire professionnel qui s'était légèrement ajusté en réalisant qu'Elena ne ressemblait pas tout à fait à sa clientèle habituelle.
Je ne sais pas ce que je fais ici, pensa-t-elle en passant les cintres en revue. Je ne sais même pas quelle taille je fais dans cette marque. Est-ce que les tailles sont les mêmes partout ? Elles ne sont pas les mêmes partout. C'est un des plus grands mystères non résolus de l'industrie textile.
Elle s'arrêta sur un haut. Bleu sombre, presque marine, avec une coupe simple qui tombait un peu sur l'épaule. Pas spectaculaire, pas voyant. Juste... joli. D'une joliesse discrète qui demandait qu'on la regarde deux fois.
Elle le prit. Le retourna. Regarda le prix et grimaça intérieurement. C'était plus que ce qu'elle dépensait habituellement pour un vêtement entier, jambes et torse combinés. Mais il y avait quelque chose dans la façon dont le tissu tombait, dans sa douceur sous les doigts, qui la rendait réticente à le reposer.
Elle le tint devant elle. La glace au fond de la boutique lui renvoya une image qu'elle analysa avec la même précision qu'elle mettait à compter les dalles. Une fille de petite taille, des cheveux blanc un peu trop longs, un uniforme scolaire froissé qui ne la mettait pas en valeur mais qui avait le mérite de ne rien promettre. Et dans ses mains, un bout de tissu bleu sombre qui semblait appartenir à quelqu'un d'autre.
Est-ce que c'est moi ? pensa-t-elle. Est-ce que c'est le genre de chose que je porte ?
Elle ne savait pas. C'était le problème avec le fait de ne jamais avoir essayé, on ne sait pas ce qu'on aime parce qu'on n'a jamais eu l'occasion de le découvrir.
« Vous voulez l'essayer ? » demanda la vendeuse avec ce même sourire qu'Elena détestait.
« Non », dit Elena automatiquement, avant de se reprendre. « Enfin... oui. Peut-être. »
La cabine d'essayage était petite, éclairée par un néon qui donnait à sa peau un teint de fantôme. Elle enfila le haut par-dessus sa tête, le tissu glissa sur ses épaules avec une fluidité qu'elle n'avait pas anticipée, une douceur qui n'avait rien à voir avec le coton rigide de son uniforme. Elle se regarda.
C'était étrange. Pas transformant, elle ne croyait pas aux métamorphoses de magazine, ces images avant/après qui prétendent qu'un vêtement peut changer qui vous êtes. Mais le bleu sombre faisait quelque chose à la lumière autour de son visage, quelque chose de subtil, et pendant un instant très bref, elle se trouva presque jolie.
Presque, corrigea-t-elle. N'exagérons rien.
Elle retira le haut, le replia avec un soin excessif, et sortit de la cabine.
C'est ridicule, pensa-t-elle. C'est un bout de tissu. Tu vas payer un bout de tissu beaucoup trop cher pour aller dans un centre commercial avec un garçon que tu ne connais pas, et il ne remarquera probablement même pas ce que tu portes, parce que les garçons ne remarquent jamais ça, et même s'il le remarque il ne saura pas combien ça a coûté, ce qui est probablement une bonne chose même si tu liquides tes économies, ce qui est une très mauvaise idée vu que tu liquides ces mêmes économies, et ça ne te ressemble pas, tu ferais mieux de le reposer.
Elle l'acheta.
En sortant de la boutique, le sac à la main, elle se surprit à sourire. Le genre de petit sourire discret que personne ne voit et qui n'existe que pour soi-même. Le sac était léger mais elle le portait avec un soin disproportionné, comme s'il contenait quelque chose de fragile.
Elle marcha jusqu'à l'arrêt de bus, monta, s'assit près de la fenêtre et posa le sac sur ses genoux. Dehors, la ville défilait dans cette lumière de fin d'après-midi qu'elle aimait beaucoup, dorée, oblique, qui transformait les choses ordinaires en quelque chose d'un peu plus que ce qu'elles étaient. Les immeubles, les fils électriques, les passants, tout avait l'air composé, arrangé, comme un tableau dont quelqu'un aurait ajusté les couleurs.
Le bus était à moitié vide, ce moment spécifique de l'après-midi où les salariés ne sont pas encore sortis et les étudiants sont déjà rentrés. Une vieille dame dormait deux rangées devant, la tête appuyée contre la vitre, un sac de courses sur les genoux qui tanguait doucement à chaque virage. Un homme en costume lisait quelque chose sur son téléphone avec cette expression d'ennui concentré que les gens réservent aux e-mails professionnels.
Elena observait, c'était ce qu'elle faisait de mieux. Observer les gens quand ils ne savaient pas qu'on les regardait, parce que c'est à ce moment-là qu'ils sont les plus honnêtes. La vieille dame avait un parapluie accroché au poignet par une lanière, même s'il faisait beau. L'homme en costume avait une tache de sauce sur sa cravate qu'il n'avait pas remarquée. Des détails. Des petits morceaux de vie que personne ne collectait sauf elle.
Elle se demanda si Ryo observait aussi. Si lui aussi passait du temps à noter les détails inutiles, à compter les choses qui ne méritaient pas d'être comptées, à regarder le monde avec cette attention minutieuse qui n'était ni un don ni un défaut mais quelque chose entre les deux.
Probablement pas. Les gens comme Ryo, ceux qui demandaient à d'autres gens de sortir avec eux un samedi, naturellement, comme si c'était facile, n'avaient pas besoin d'observer, ils participaient. Pourtant la participation et l'observation étaient deux modes d'existence qui ne cohabitaient pas très bien.
Mais il m'a invitée quand même, pensa-t-elle. Et cette pensée avait un poids agréable, comme un caillou lisse dans la poche.
Il fait beau, pensa-t-elle en regardant le ciel par la vitre. Ça fait des semaines qu'il n'avait pas fait aussi beau. On dirait le début d'un de ces films où tout va bien pendant les vingt premières minutes avant que quelque chose de terrible arrive.
Elle chassa cette pensée. Regarda le sac sur ses genoux. Le tissu bleu sombre dépassait un peu de l'ouverture.
Samedi, pensa-t-elle. Samedi.
Le bus la déposa à sept minutes de chez elle, un trajet qu'elle connaissait par cœur, qu'elle avait mesuré en pas une fois, et qui passait par une allée résidentielle bordée de maisons identiques dont les propriétaires essayaient de se distinguer par des choix de jardinage de plus en plus créatifs. Mme Horikawa au numéro 14 avait un flamant rose en plastique. Elena l'aimait bien, le flamant, pas Mme Horikawa, qu'elle n'avait jamais rencontrée.
Le numéro 16 avait un chat gris qui dormait invariablement sur le muret d'entrée, quelle que soit la saison. Elena l'avait baptisé Monsieur le Directeur, sans raison particulière, parce qu'il avait une façon de la regarder passer qui ressemblait vaguement à un audit de performance. Elle le salua mentalement en passant. Le chat ne bougea pas, il ne bougeait jamais.
Sa maison était au fond de l'allée. Petite, modeste, avec un garage attenant que son père adoptif avait transformé en atelier avant de ne plus être là pour l'utiliser et sa mère adoptive travaillait le soir. Elena savait qu'elle ne serait pas là avant 23 heures, ce qui était le cas la plupart du temps, et qui avait cessé de la rendre triste pour devenir simplement un fait, comme la gravité ou le fait que les dalles du plafond soient au nombre de cent quarante-deux.
Elle s'approcha de la porte d'entrée. Chercha ses clés.
La porte du garage était ouverte.
Elena s'arrêta. Sa mère fermait toujours le garage, c'était une de ses obsessions récurrentes, un de ces sujets sur lesquels elle insistait avec l'énergie disproportionnée de quelqu'un qui a besoin de contrôler quelque chose. La porte du garage n'était jamais ouverte quand personne n'était à la maison.
Le vent, pensa-t-elle. Mais c'était impossible et elle le savait pertinemment, la porte du garage était beaucoup trop lourde pour qu'une brise puisse la déplacer. Maman a oublié, possible mais improbable.
Elle rangea ses clés. S'approcha du garage.
L'intérieur était tel qu'elle le connaissait, l'établi contre le mur du fond, les étagères d'outils que personne n'utilisait plus, la scie à bois rotative que son père avait achetée pour un projet qu'il n'avait jamais terminé, la lumière blafarde du néon qui grésillait imperceptiblement. L'odeur habituelle de métal froid et de sciure ancienne. Tout était normal.
Sauf les trois filles qui se tenaient debout entre l'établi et la porte.
Mika Aranami. Elena la reconnut immédiatement, c'était difficile de ne pas la reconnaître, parce que Mika avait le genre de présence qui occupe une pièce même quand elle ne fait rien. Grande, les cheveux tirés en arrière, un visage qui aurait été joli s'il n'avait pas été structurellement conçu pour exprimer le mécontentement. Elle avait les bras croisés et les yeux mi-clos, cette expression précise, calculée, qui disait je suis ici depuis un moment et j'ai eu le temps de décider comment cette conversation allait se passer.
Les deux autres, Elena les connaissait de vue. Sae et Nozomi. Deuxième rang, côté couloir. Le genre de filles qui gravitaient autour de Mika avec la fidélité instinctive des planètes autour d'un soleil. Sae avait une clé à molette dans la main droite. Elle ne la tenait pas comme une arme, plutôt comme quelqu'un qui l'avait ramassée distraitement sur l'établi et qui ne savait pas quoi en faire, mais qui n'allait pas la reposer non plus.
Elena s'immobilisa sur le seuil.
Quelque chose dans son estomac se noua. Une forme de compréhension qui n'avait pas encore fini de se formuler. Comme quand on voit les nuages s'accumuler et qu'on sait qu'il va pleuvoir sans avoir encore sorti le mot pluie.
« T'as pas compris le message, dit Mika. »
Sa voix était plate, contrôlée. Mais Elena ne dit rien. Elle regarda Mika, puis Sae, puis Nozomi, puis la clé à molette, puis la porte du garage derrière elle, ouverte, mais avec trois personnes entre elle et l'extérieur.
« Quel message ? » demanda-t-elle.
C'était la mauvaise réponse. Elle le sut immédiatement mais pas parce que Mika réagit, quelque chose dans l'air de la pièce changea.
« Ryo, dit Mika. Tu sais très bien. »
Et Elena comprit.
C'était simple, au fond. D'une simplicité presque géométrique. Mika aimait Ryo, ou ce que Mika appelait aimer, qui était probablement plus proche de posséder, et Ryo avait demandé à Elena de sortir, et cela constituait une offense dont la réponse ne pouvait pas être une conversation.
J'aurais dû le voir, pensa Elena. J'aurais dû. La façon dont elle le regardait en cours. La façon dont elle ajustait ses cheveux quand il passait devant son bureau. C'était évident. C'était tellement évident que je l'ai considéré comme du bruit de fond et j'ai cessé de le voir, exactement comme j'ai cessé de voir les dalles du plafond après les avoir comptées.
« Je n'ai rien fait, dit-elle. »
« Non, dit Mika. Tu n'as rien fait. C'est le problème. »
Elle fit un pas en avant.
Ce qui suivit ne fut pas une bagarre. Elena avait vu des bagarres à la télévision, des mouvements chorégraphiés, des plans séquences, des bruits de percussion synchronisés. Ça ne ressemblait à rien de tout ça. C'était chaotique, rapide, confus, et surtout bruyant d'une façon que personne n'avait anticipée.
Le premier coup vint de Sae. Ce n'était pas un vrai coup, plutôt une poussée, les deux mains sur les épaules d'Elena, qui la fit passer derrière les filles et devant l'étagère d'outils, qu'elle heurta violemment. Des tournevis tombèrent avec un bruit métallique. Nozomi attrapa le col de son uniforme par-derrière. Elena sentit le tissu se tendre, entendit une couture lâcher.
Le sac, pensa-t-elle absurdement. Le sac est par terre. Le haut est dans le sac.
Un coup dans le ventre. Celui-là, c'était Mika, plus direct, précis, avec le poing fermé. Elena se plia en deux. L'air quitta ses poumons avec un bruit rauque qui ne lui appartenait pas. La douleur était immédiate, totale, une sorte de vague concentrée qui irradiait du centre vers les bords.
Elle tomba à genoux.
« C'est bon, dit Nozomi d'une voix un peu trop aiguë. C'est bon, Mika, elle a— »
« Non, dit Mika. »
Le chien entra.
Le labrador des Takahashi, celui du numéro 12, le gros chien beige qu'Elena voyait parfois traverser la rue en trottinant comme s'il avait un rendez-vous important. Il avait dû passer par la porte ouverte du garage, attiré par le bruit. Il se tenait là, la truffe frémissante, la queue basse, le regard oscillant entre les filles avec l'expression confuse d'un animal qui ne comprend pas ce qu'il vient de trouver mais qui sait que quelque chose ne va pas.
Sae pivota, réflexe, surprise, le mouvement instinctif de quelqu'un qui ne s'attendait pas à ça. Son pied partit. Le chien reçut le coup dans les côtes avec un jappement aigu qui résonna contre les murs du garage.
Le chien mordit.
Une vraie morsure, profonde, au mollet. Sae hurla. Le genre de hurlement qui monte et ne redescend pas. Elle recula en titubant, le chien accroché à sa jambe, et dans ce mouvement sa main lâcha la clé à molette.
Elena ne la vit pas partir. Elle la sentit arriver.
L'impact fut sec, net, un point de contact unique et très précis sur sa tempe droite. Douloureux d'une façon si concentrée qu'elle dépassait la douleur et entrait dans un territoire que le cerveau n'avait pas de mot pour décrire. Comme un flash blanc sans lumière ou un bruit sans son.
Elle bascula.
Sa main chercha un appui, n'importe quoi, un mur, une étagère, quelque chose de solide. Ses doigts trouvèrent du métal. Un socle. Froid, lisse, massif. La scie rotative de son père. Elena s'appuya dessus. Son corps glissa vers le bas. Et son pied, dans ce mouvement, trouva la pédale.
Le bruit fut le pire.
Ce n'était pas un son que la mémoire humaine est conçue pour stocker. Quelque chose entre le déchirement et le bourdonnement, une fréquence grave et haute en même temps, et sous ce bruit un autre bruit, organique, humide, le genre de son qu'on ne devrait jamais entendre venir de son propre corps.
Elena hurla.
C'était un cri qui venait de quelque part en dessous de la conscience, du fond du système nerveux, de l'endroit où le corps prend les décisions avant que le cerveau ait eu le temps de s'en mêler.
Puis le silence, immédiat, comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur.
Elle s'écroula.
Les trois filles ne bougèrent pas.
Sae avait les yeux écarquillés, la main sur sa jambe mordue, les lèvres entrouvertes sans qu'aucun son n'en sorte. Nozomi s'était reculée jusqu'au mur, les deux mains plaquées sur sa bouche, les épaules secouées par quelque chose qui n'était pas encore des sanglots mais qui allait le devenir. Mika était immobile, les bras le long du corps, le regard fixé sur le sol devant elle où quelque chose qu'aucune d'entre elles n'avait les mots pour décrire venait de se produire.
Le chien s'était enfui.
Il y eut un moment, peut-être deux secondes, peut-être cinq minutes. C'était trop intense, c'était arrivé trop vite pour qu'elles réalisent ce qui venait de se passer. Le néon du plafond grésillait. La scie s'était arrêtée. Elles ne savaient pas comment, peut-être que le pied d'Elena avait quitté la pédale en tombant, ou que le mécanisme avait un arrêt automatique. Le sang commençait à former une flaque sur le béton.
Puis quelque chose changea.
Ce ne fut pas visible, mais étouffant. L'air devint plus dense. Plus froid. Un froid qui ne touchait pas la peau mais autre chose, quelque chose de plus profond.
L'ombre d'Elena, celle que la lumière blafarde du néon projetait sur le sol, se mit à bouger.
Pas à bouger dans le sens normal du terme. Les ombres bougent quand leur source bouge, c'est de la physique élémentaire, et Elena ne bougeait plus du tout. Mais son ombre, elle, glissait. Lentement, avec une fluidité qui n'avait rien de mécanique. Elle s'épaississait. Se détachait du sol.
Nozomi fut la première à la voir. Son hurlement mourut dans sa gorge, c'était le genre de peur si totale qu'elle annule sa propre expression, qui remonte trop vite pour se transformer en son et qui reste coincée quelque part dans la poitrine, comme un nœud qu'on ne peut pas défaire.
L'ombre se leva.
Un corps noir, noir comme l'absence de tout, noir comme ce qui reste quand on enlève la lumière, la matière, et la possibilité même qu'il y ait quoi que ce soit. Une silhouette humaine, ou à peu près humaine, avec des contours qui refusaient de se fixer, qui tremblaient imperceptiblement, comme un courant électrique.
Deux points blancs, ses yeux. Comme le contraire exact du noir qui les entourait. Sans iris, sans pupille, sans expression reconnaissable. Juste deux ouvertures dans quelque chose qui n'aurait pas dû avoir de visage. Pourtant elle était reconnaissable, c'était son ombre, elle lui ressemblait sans pour autant être la copie qu'on attend d'une ombre.
Mika recula d'un pas.
C'était peut-être la première fois de sa vie qu'elle reculait devant quoi que ce soit. Cette chose la regarda, si regarder était le bon mot. Les yeux blancs se posèrent sur Mika.
Sae bougea. Peut-être qu'elle essayait de fuir, ses jambes allèrent dans la direction de la porte, mais le mouvement mourut avant d'arriver à destination, ses pieds patinant sur le béton taché. Nozomi ne bougea pas du tout. Son corps avait pris la décision de rester immobile, et elle n'avait pas eu son mot à dire.
Ce qui se passa ensuite fut très rapide.
Le néon cligna une fois. Deux fois. S'éteignit.
Quand la lumière revint hésitante, comme si elle aussi avait peur de voir, le garage avait changé. L'ombre avait disparu. Tout comme le corps d'Elena.
Mika, Sae et Nozomi ont été retrouvées mortes le lendemain du drame. Ce n'est que lorsque la police scientifique détermina l'origine des traces de sang qu'Elena fut portée disparue.
Personne ne la retrouvera jamais.