Chapitre 6
L'église Sainte-Yvenne-des-Berges se tenait si près de la Sombreau que ses fondations, disait-on, buvaient l'eau du fleuve à chaque crue plutôt que de s'en protéger — un choix architectural qu'Anton trouva, en la découvrant pour la première fois, aussi étrange que tout le reste de cette semaine. Sa façade grise, rongée par l'humidité, se distinguait à peine de la brume qui ne quittait jamais tout à fait les berges à cette heure de la matinée.
Solange marchait plus lentement que d'habitude, une main posée sur le bras d'Anton plus par nécessité que par affection — même si elle aurait catégoriquement nié la première explication si on la lui avait proposée. Elle s'était habillée avec un soin qu'Anton ne lui avait pas vu depuis longtemps, une broche discrète épinglée à son col, et il comprit, en la regardant, qu'elle n'allait pas seulement chercher des registres. Elle allait revoir un endroit où elle avait, un jour, été quelqu'un d'autre.
« Lena n'a pas voulu venir ? demanda-t-elle, en partie pour meubler la marche, en partie parce qu'elle semblait sincèrement curieuse. — Elle est allée voir une ancienne du quartier qui a étudié à l'École du Cabinet il y a deux ans. Pour se renseigner, avant de déposer sa candidature. » Anton ralentit son pas pour rester au rythme de sa grand-mère. « Elle a dit qu'elle nous rejoindrait après, si on avait besoin d'elle. »
Solange eut un petit reniflement approbateur. « Cette fille ira loin. Pourvu que le Cabinet ne finisse pas par lui apprendre à moins nous ressembler. »
L'intérieur de Sainte-Yvenne sentait la cire froide et le papier vieilli, une odeur si différente de celle de la morgue qu'Anton se surprit presque à la trouver agréable. Un homme âgé, vêtu d'une robe grise plus proche du gris des Scribes que du noir qu'Anton avait imaginé, s'affairait près de l'autel avec un chiffon, s'arrêtant de temps à autre pour scruter un vitrail comme s'il cherchait à s'assurer qu'aucune poussière n'osait s'y déposer sans sa permission.
« Nous fermons dans une heure », dit-il sans se retourner, de la voix résignée de quelqu'un habitué à annoncer cette information à des gens qui n'en avaient cure.
« Père Aubin. » La voix de Solange avait changé, remarqua Anton — plus posée, presque cérémonieuse. « Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. »
Le vieil homme se retourna, et son regard mit un moment à s'ajuster, comme un objectif qu'on règle lentement sur une image trop familière pour être reconnue tout de suite. Puis quelque chose se déplaça dans son visage, une surprise sincère qui n'avait rien de feint.
« Solange. » Il posa son chiffon sur le banc le plus proche, avec le soin exagéré d'un homme qui a besoin d'un instant pour retrouver contenance. « Solange Verrou. Je pensais... » Il n'acheva pas la phrase, et son regard glissa vers Anton, s'arrêtant, avec une hésitation presque comique, sur le monocle qu'il portait. Il pâlit visiblement.
« Ce n'est pas Emeric, dit Solange, avant que le prêtre n'ait pu poser la question qui se formait clairement derrière ses yeux. C'est mon petit-fils. Anton. »
Père Aubin porta une main à sa poitrine, comme pour calmer quelque chose qui s'y était emballé un instant plus tôt. « Bien sûr. Bien sûr, pardonnez-moi. Il y a un instant, avec cette lumière... » Il secoua la tête, comme pour chasser une pensée qu'il jugeait lui-même déraisonnable. « Vingt-trois ans que je n'avais pas revu ce monocle dans cette église, et le voilà qui remonte l'allée comme s'il n'était jamais parti. »
Il les invita à s'asseoir sur le premier banc, avec la nervosité polie d'un homme qui sait déjà que la conversation à venir ne sera pas de celles qu'on tient volontiers en public.
« Je suppose, dit-il, une fois assis en face d'eux, que vous n'êtes pas venus pour la messe du soir. »
« On m'a proscrit son nom sur les registres du Cabinet, dit Solange, sans détour. Je viens voir si vous, vous l'avez aussi oublié. »
Père Aubin ne répondit pas tout de suite. Il regarda vers l'autel, comme s'il y cherchait une forme d'autorisation, puis se leva et disparut par une porte basse derrière le chœur, laissant Anton et Solange seuls un long moment dans le silence frais de l'église.
Il revint avec un registre relié de cuir craquelé, bien plus ancien que celui qu'Anton tenait chaque nuit à la morgue, et le posa sur ses genoux avec la précaution de quelqu'un qui manipule un objet plus fragile que son apparence ne le laisse croire.
« Le Cabinet a ses registres, dit-il, en feuilletant lentement les pages jaunies. Nous avons les nôtres. Personne, à ma connaissance, n'a jamais pensé à nous demander de les modifier aussi — je crois qu'ils oublient, parfois, que les baptêmes et les enterrements se font encore ici, et pas dans leurs bureaux de la Citadelle. »
Il s'arrêta sur une page, la retourna vers eux. L'écriture, plus fine et plus ancienne que celle du reste du registre, listait un mariage : Emeric Verrou, porteur du Croissant Cendré, et Solange Aldric.
Solange posa un doigt sur son propre nom de jeune fille, sans rien dire.
« Vous savez pourquoi on l'a proscrit ? » demanda Anton, incapable d'attendre plus longtemps.
Le prêtre referma le registre, à moitié, gardant un doigt entre les pages comme s'il n'était pas encore certain de vouloir aller plus loin. « Je sais ce que j'ai vu, jeune homme. Pas ce que le Cabinet a décidé, ni pourquoi. Ce ne sont pas la même chose, et je préférerais que vous vous en souveniez avant de répéter ce que je vais vous dire. »
Anton hocha la tête, et le vieil homme parut se satisfaire de cette réponse.
« C'était une nuit d'automne, il y a vingt-trois ans. J'étais jeune, alors — jeune curé, jeune tout court. » Il regarda vers le vitrail le plus proche du fond de l'église, comme s'il pouvait y voir, superposée à l'image sainte, une nuit qu'il n'avait jamais tout à fait réussi à oublier. « Les cloches de cette église ont sonné en pleine nuit, toutes seules, sans que personne ne les touche. On appelle ça, dans le quartier, la Nuit du Croissant, même si presque plus personne aujourd'hui ne sait pourquoi.
— Toutes seules, répéta Solange, à voix basse. Emeric ne m'a jamais dit ça. »
Père Aubin hocha la tête, sombre. « Le Cabinet a fermé le Pont des Scribes pendant trois jours, après ça. Officiellement, pour des travaux d'entretien sur les statues. » Il eut un sourire sans joie. « Il n'y a jamais eu de travaux visibles, avant ni après. Mais l'une des statues, la septième en partant de la rive nord, ne fait plus tout à fait face au fleuve comme les douze autres. Elle a toujours regardé vers la ville, depuis. Personne n'ose la remettre en place. On dit que ça porte malheur d'y toucher — les gens du quartier disent beaucoup de choses, à Ferrenuit, mais celle-là, je l'ai vérifiée moi-même, un matin, avant que la peur ne me rattrape et que je n'y retourne plus jamais seul.
— Et le Croissant Cendré, dans tout ça ? » demanda Anton, la gorge sèche.
« La proscription est tombée dix jours plus tard, dit le prêtre. Sans procès, sans audience publique — j'ai demandé, à l'époque, on m'a dit de m'occuper de mes propres registres. Tout ce que je sais, c'est que la nuit où les cloches ont sonné toutes seules est la même nuit où votre grand-père, jeune homme, est rentré chez lui à l'aube, trempé jusqu'aux os, sans vouloir dire à personne où il avait passé la nuit — et qu'il n'a plus jamais remis les pieds sur le Pont des Scribes de toute sa vie, aussi longtemps qu'elle a duré. »
Un silence tomba sur les trois, plus lourd que celui d'avant, seulement troublé par le bruit lointain d'une porte qui claquait quelque part dans l'arrière de l'église.
Anton sentit, contre sa poitrine, le jeton de laiton se refroidir doucement — pas la morsure vive des nuits précédentes, juste une fraîcheur régulière, presque comme une respiration, qui semblait suivre le rythme de sa propre pulsation plutôt que la contredire.
« Vingt-trois ans, dit Solange, une fois qu'ils furent ressortis dans l'air humide du parvis, la voix encore un peu tremblante de ce qu'elle venait d'apprendre elle aussi pour la première fois. Vingt-trois ans que je vis avec cette histoire et je viens seulement d'apprendre qu'il avait passé la nuit sur ce pont. »
Anton ne trouva rien à répondre qui ne sonne pas dérisoire face à ça. Il se contenta de rester près d'elle, et se surprit, en levant les yeux vers le haut de la rue, à remarquer une silhouette immobile de l'autre côté, sous l'auvent d'un cordonnier fermé — un homme au manteau sombre, trop loin pour qu'on distingue son visage, qui ne faisait rien d'autre que se tenir là, sans bouger, sans les regarder tout à fait, et sans partir non plus.
Quand Anton cligna des yeux, l'homme avait disparu.
« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Solange, remarquant son changement d'expression. — Rien, dit Anton, sans conviction. Je crois que je commence juste à voir des Inspecteurs partout. »
Elle ne parut pas convaincue, mais elle ne le pressa pas davantage. Ils reprirent le chemin du retour ensemble, plus lentement qu'à l'aller, chacun perdu dans une version légèrement différente de la même nuit qu'aucun des deux n'avait vécue, et qui semblait pourtant décider, vingt-trois ans